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Lettre ouverte à monsieur Alain Simoneau, Commandant au SPVM

Isabelle Baez, 22 mai 2012

Monsieur Simoneau,

Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi. Nous nous sommes rencontrés le 19 avril dernier, alors qu’avec plusieurs collègues enseignants, j’étais allée symboliquement me livrer au quartier général du SPVM pour protester contre la présence des forces de l’ordre dans les institutions scolaires. À cette occasion, nous avions discuté des interventions policières, des arrestations abusives, dont celles qui s’étaient produites à l’UQO, et des injonctions, qui n’avaient alors pas encore été mises en application.

Vous nous aviez dit que les policiers ne faisaient que suivre les ordres, qu’ils intervenaient lorsque des méfaits étaient commis et que la plupart des interventions policières respectaient scrupuleusement votre code de déontologie, même si des dérapages étaient toujours possibles.

Si je vous écris aujourd’hui, c’est que je suis extrêmement inquiète des événements qui se sont déroulés lors des manifestations de soir à Montréal depuis la promulgation de la loi 78. De nombreux étudiants ainsi que de nombreux citoyens ont été victimes de brutalité policière. On nous répète, vous nous répétez, les médias nous répètent que les policiers se doivent d’intervenir lorsque des « casseurs » commettent des actes illégaux.

Mais voilà quelques jours, une connaissance m’a dit avoir été témoin des premiers tirs de roches contre les policiers lors de la manifestation de soir du samedi 19 mai. Cette connaissance avait eu le réflexe de prendre quelques photos des personnes qui provoquaient les policiers. Dès que ses images ont été publiées dans les médias sociaux, les témoignages ont afflué : une des personnes photographiées, celle qui lançait des pierres et qui motivait la foule à charger la police, était en fait un militaire.

Sur le coup, je n’ai pas voulu le croire, mais les témoignages étaient troublants et détaillés, on m’a même donné le nom de la personne en question. Après avoir vérifié l’identité de mes sources et recoupé les informations, j’ai dû me rendre à l’évidence : un des individus qui avaient fait déraper la manifestation jusque-là pacifique semblait bel et bien à l’emploi des forces armées canadiennes.

Je me suis demandé qui pourrait m’éclairer sur le sujet. Même si je garde à l’esprit la présomption d’innocence dont bénéficie cet homme, j’ai décidé de vous écrire pour vous poser la question suivante : comment expliquez-vous, monsieur Simoneau, qu’un militaire canadien se soit trouvé, en tête d’une manifestation, à lancer des projectiles sur les policiers ? L’opinion publique, dont on parle tant, a le droit de comprendre comment et dans quel but un militaire, quelqu’un qui est formé pour nous protéger et maintenir l’ordre, a pu poser de tels gestes. Je ne vous cache pas que j’attends votre réponse avec impatience.

Je terminerai cette lettre en vous rappelant que ce qui me tient le plus à cœur, c’est le fait que l’ensemble des Québécois aient accès au savoir sans s’endetter lourdement. Je continue à penser que la lutte des étudiantes et des étudiants contre le gouvernement Charest est une lutte légitime, qu’elle est belle et qu’elle est nécessaire. Lorsque l’on attribue à ces jeunes la responsabilité de la violence présente dans les manifestations, on touche à leur crédibilité et ont enlève de la légitimité à leur lutte. Cette désinformation est honteuse et je ne peux l’accepter.

J’espère donc que la vérité sur ce qui s’est passé le samedi 19 mai sera rétablie et, par là même, la réputation de bien des étudiantes et étudiants qui ont fait la preuve de leur intelligence, de leur bonne foi et de leur créativité depuis le début de ce conflit.

Recevez, Monsieur, mes salutations distinguées.

Isabelle Baez
Chargée de cours à l’UQAM


P.S. : Vous aurez remarqué, comme moi, que la manifestation d’hier soir, celle du lundi 21 mai, s’est déroulée dans le calme et la bonne humeur. Serait-ce dû au fait que la police s’est, pour une fois, tenue à distance ? C’est une autre des questions que je me pose.