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Réflexions d’un chargé de cours qui jette l’éponge

Daniel Raunet, 18 mai 2012

Dans la foulée du dépôt d’une loi spéciale par le gouvernement Charest qui prive les étudiants du droit de grève, nie tout effet pratique à leur droit constitutionnel d’association et fait prévaloir les droits individuels des briseurs de grève, je viens d’informer l’UQAM que je ne serai pas disponible pour terminer la session d’hiver du cours d’information internationale qui m’avait été confiée.

Je regrette profondément que les recteurs et les administrations universitaires aient préféré se cantonner dans un rôle d’exécuteurs des basses œuvres plutôt que de prendre position aux côtés des étudiants sur les enjeux fondamentaux qu’ils ont soulevés quant à l’avenir de l’enseignement postsecondaire et sa démocratisation. Le corps enseignant comprend beaucoup de gens honnêtes qui continueront nul doute le combat à l’interne. Je n’y serai pas, j’ai d’autres priorités personnelles. Désolé.

En mal de réélection, Jean Charest a appliqué avec morgue et cynisme les recettes du machiavélisme le plus vil : il a créé de toutes pièces une crise, il l’a laissée pourrir et il s’est posé en sauveur providentiel pour la « résoudre ». Tout en se réservant la possibilité de la ressusciter dans quelques mois en pleine campagne électorale afin d’effrayer la plèbe et augmenter ses chances de s’accrocher au pouvoir. Derrière les mensonges de la propagande gouvernementale, il faut rappeler qu’il y a un débat social qui a été sciemment escamoté, qu’il y a un coup de force idéologique en cours.

Le fond du débat, le voici : l’université est-elle une institution privée ou publique ? La réponse du mouvement étudiant est de dire que c’est une institution publique. Ce qui entraîne deux conséquences : 1) la recherche et l’enseignement doivent s’y dérouler en vertu du principe du bien commun, et non pas des intérêts privés des commanditaires, 2) l’accès ne doit pas dépendre de la richesse des individus, mais de leurs compétences et de la qualité de leurs performances.

La réponse des Libéraux et de leurs alliés de la CAQ est de rejeter le concept du service public, gratuit et universel, pour lui substituer celui de l’utilisateur-payeur. S’il a de l’argent, l’utilisateur paie comptant. S’il n’en a pas, il s’endette ou il renonce aux études. Malgré les mesures d’atténuation avancées par le gouvernement libéral, la dure réalité de l’application du dernier budget provincial est que de nouveaux obstacles financiers viennent d’être dressés dans l’accès aux études supérieures. Jean Charest aime comparer le Québec au Canada anglais. Prenons-le au mot. Malgré son coût inférieur, le Québec est le cancre des provinces canadiennes en matière de diplomation. Le Québec n’a pas besoin de moins d’étudiants, mais au contraire de cohortes plus nombreuses de diplômés.

Un demi-siècle après la Révolution tranquille, le retard culturel avec les provinces anglaises n’a pas été comblé : en 2006, la proportion des Québécois de plus de 15 ans ayant un baccalauréat était de 10,6 % contre une moyenne canadienne de 11,6 % et de 12,7 % en Ontario. Pour un certificat ou un diplôme de niveau supérieur au baccalauréat, le sous-développement du Québec était encore plus éloquent : 1,6% de sa population de plus de 15 ans, contre 1,9% pour le Canada et 2,5% pour l’Ontario. (Institut de la statistique du Québec, « conditions de vie - Portrait social du Québec », édition 2010, tableau 5.1, « Répartition de la population de 15 ans et plus selon le plus haut certificat, diplôme ou grade et le sexe, Québec, Ontario, Canada [Recensement de 2006] »
http://www.stat.gouv.qc.ca/publications/conditions/pdf2010/Portrait_social2010.pdf

Le lien entre le revenu des gens et leur accès à l’université est un phénomène scientifiquement établi. Ainsi, en parlant de l’ensemble du Canada, un chercheur de Statistiques Canada écrit : « Un peu plus de la moitié [50,2 %] des jeunes de familles du quartile supérieur de la répartition du revenu fréquentent l’université à 19 ans, comparativement à moins du tiers des jeunes de familles du quartile inférieur [31,0 %]. » (Marc Frenette, « Pourquoi les jeunes provenant de familles à plus faible revenu sont-ils moins susceptibles de fréquenter l’université ? Analyse fondée sur les aptitudes aux études, l’influence des parents et les contraintes financières », février 2007
http://www.statcan.gc.ca/pub/11f0019m/11f0019m2007295-fra.pdf.).

Ce n’est pas la seule explication. Les facteurs dits culturels pèsent aussi très lourd dans le retard à combler. Il s’agit là d,une des missions inachevées de la Révolution tranquille. Dans la société coloniale dont le Québec moderne est l’héritier, l’université était avant tout une affaire de dominants, les Anglais et leurs relais dans la bourgeoisie canadienne-française. En corollaire, les activités intellectuelles ont longtemps été considérées avec méfiance dans les classes populaires. Ce préjugé antiintellectuel persiste et il est éhontément exploité aujourd’hui par les barons de la presse, les médias poubelles et les Libéraux. Les railleries actuelles sur les« bébés gâtés du système » et les jérémiades sur le fardeau des contribuables ne sont que de grossières manœuvres démagogiques visant à faire ériger l’ignorance en vertu auprès d’une prétendue « majorité silencieuse » dont la qualité première, pour les gens qui nous dirigent, est précisément… qu’elle ferme sa gueule.

L’idéologie de l’utilisateur-payeur est une escroquerie intellectuelle. La réalité qui se cache derrière le mantra néolibéral, c’est la privatisation des biens publics susceptibles de générer des profits et la collectivisation des pertes. Le principe de l’utilisateur-payeur s’applique-t-il aux transporteurs routiers qui défoncent les routes que le contribuable doit sans cesse réparer ? S’applique-t-il aux industries qui pillent nos ressources naturelles tout en laissant les coûts environnementaux et sociaux à l’État ? S’applique-t-il aux spéculateurs et aux financiers qui acculent les économies nationales à la banqueroute, mais qui sont pourtant renfloués par l’ensemble de la société au rythme de centaines de milliards de dollars ?

Le mouvement étudiant a parfaitement compris les présupposés élitistes de Jean Charest et de ses amis. Il ne faut donc pas s’étonner, comme l’a fait récemment un nain intellectuel du régime, que certains d’entre eux aient jugé bon de dépoussiérer les vieilles analyses du marxisme et de l’anarchie. Les réponses des barbus du XIXe siècle sont peut-être périmées, mais leurs questions attendent toujours une réponse : pour qui l’économie fonctionne-t-elle et qui mène vraiment le monde ? La nouvelle génération pose les vraies questions et elle est en train de rejeter trente ans de lavage de cerveau néolibéral.

« Les étudiants doivent faire leur juste part », radotent les Libéraux. C’est faux, les étudiants paient déjà trop. Ils ne devraient rien débourser, leur accès à l’éducation ne devrait avoir pour limite que leurs aptitudes et le résultat de leur travail. Le tiroir-caisse est ailleurs : ce sont tous les contribuables qui doivent faire leur juste part et assurer le financement universel de tous les services publics. Pourtant, comme chacun sait, dans cet univers d’exonérations, de passe-droits, de pots-de-vin, de contrats truqués et de privilèges, la fiscalité est tout, sauf équitable. De l’argent pour financer le bien commun, il y en a, il suffit d’aller le chercher où il se trouve.

Et puis, si l’université n’est plus un service public, est-ce que demain les commissions scolaires devront facturer les parents pour le droit d’éduquer leurs enfants ? Est-ce que les services de santé, comme en Haïti, en Égypte et aux États-Unis d’Amérique, feront payer les patients avant de les traiter ? Est-de qu’on devra payer un péage avant d’aller prendre l’air dans un parc public ? Où est la limite ? La vision sociale élitiste des Jean Charest de ce monde est exécrable.

Oubliez les déclarations des politiciens, la main sur le cœur, sur leur empathie à l’Égard des démunis et leur volonté d’atténuer les impacts : pour Jean Charest, l’accès à l’université demeure un privilège lié à l’épaisseur du porte-monnaie, ce n’est pas un droit universel. En ce qui concerne la gestion et la mission de l’université, le débat est déjà réglé dans les faits, c’est une institution privée. Personne, dans les cercles du pouvoir, ne soulève la question et tout le monde laisse se poursuivre la dérive en cours. La tendance est lourde : les universités sont gérées comme des entreprises privées, le secteur privé finance de façon croissante la recherche et ses lobbys orientent les enseignements et le développement des techniques qui les intéressent. Tout ceci au détriment des disciplines et des travaux non rentables pour elles : les sciences humaines, les arts, les langues, la littérature, ainsi que la recherche fondamentale et les disciplines scientifiques sans applications connues à court terme. Le savoir se commercialise, la connaissance s’appauvrit, la finalité de l’université a échappé à ses propriétaires, les citoyens.

Enfin, pour la philosophie du gouvernement Charest en matière de finalité des universités, notons ce passage révélateur du budget de 2011 : « Le gouvernement s’attend à ce que les universités obtiennent davantage de contrats privés de recherche, et qu’elles commercialisent dans de meilleures conditions les résultats de leurs recherches ». [Gouvernement du Québec, « Un plan de financement des universités équitable et équilibré - Pour donner au Québec les moyens de ses ambitions », Budget 2011–2012, mars 2011, p 34]


Les étudiants ont raison de se rebiffer. L’ensemble de la société civile devrait leur emboîter le pas. Tout le monde dans la rue mardi 22 mai !