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Luttes étudiantes et réalité des classes

17 mai 2012

Je me demande bien pourquoi on ignore, ou on feint d’ignorer, le fond du problème. Il y des étudiants qui se destinent à des carrières ; le marché du travail existe bel et bien pour ce groupe. La plupart ont hâte de reprendre les études. Il y ceux dont l’employabilité est problématique. Pour dire les choses crûment, il existe très peu de demandes pour une foule de formations disciplinaires comme les arts, et ce qu’on appelait autrefois les humanités (histoire, littérature, sociologie, anthropologie, science politique, etc.). À la rigueur, les philosophes appartiennent au même ensemble, mais sont mieux placés : leur discipline est une matière obligatoire au cégep. On peut donc espérer un poste dans l’enseignement.

Quel que soit le niveau de fortune, les parents sont réticents à aider financièrement les jeunes qui ont emprunté au cégep le profil sciences humaines sans maths, qui conduit à des formations non professionnelles. Comment vont-ils gagner leur vie ? L’inquiétude est moindre chez ceux qui ont suffisamment de ressources pour payer de telles formations à leur descendance. J’ai connu un médecin qui tenait à un bacc en philo pour sa fille avant qu’elle n’entreprenne des études en médecine... Sinon, pas d’aide financière !

Il existe donc des milieux, des classes au sein desquelles on a les moyens de donner une solide formation à sa descendance alors que d’aucuns s’inquiètent pour l’autonomie financière de la génération aux études.

Avant d’être un conflit intergénérationnel, l’arrêt prolongé des études, transformé en crise de société, se joue sur fond de lutte des classes. Au palier supérieur de la richesse, beaucoup de jeunes vivent du revenu et des cotisations (non imposables) au Régime d’épargne études (REEE), alimenté au fil des ans par des parents ou grands parents jusqu’à ce que le ou les bénéficiaires aient 18 ans. Les riches (plus de 100 000$, 150 000$ dollars par ménage) mais aussi les familles de classe moyenne ont commencé, dès la naissance des bénéficiaires, à cotiser à de tels régimes, enrichis par des subventions fédérales et, plus récemment, provinciales.

Même si le REEE est moins populaire au Québec que partout ailleurs au Canada, il existe un bon nombre de jeunes universitaires qui en bénéficient. Les autres ont des parents suffisamment à l’aise pour fournir une allocation couvrant frais de scolarité, alimentation, vêtement et surtout logement (nécessaire pour les étudiants de familles vivant loin de l’université). Beaucoup de jeunes ne peuvent pas vivre avec un parent, faute d’espace, ou d’harmonie avec le conjoint du parent. D’autres veulent leur liberté. Les situations sont extrêmement variées, mais le prix du logement est prohibitif pour tous.

À l’autre bout de la pyramide sociale, une mère monoparentale ayant une fille aux études n’a pas à s’inquiéter. Son salaire de 40 000$ ne privera pas sa fille de bourses, ni de prêts. Moins la situation parentale est enviable, plus la bourse sera généreuse. À terme, l’endettement sera moindre que pour un fils, une fille issue de la classe moyenne.

Malheur aux étudiants dont les deux parents encaissent un revenu cumulatif de 75 000$, 100 000$, 125 000$. Ceux-ci ne sont pas toujours capables ou ne désirent pas toujours s’acquitter de la fameuse contribution parentale dont le montant est fixé par le gouvernement. Si deux enfants sont aux études en même temps, c’est l’impasse. Maman ne vit pas avec le père de son fils ; papa habite avec sa blonde. Encore ici, les situations sont extrêmement variées. Maladie, endettement, chômage font partie des facteurs qui entravent la possibilité de contribuer aux études d’un enfant. C’est dans ce terreau que se forme un cruel sentiment d’injustice pour les fils de classes moyennes. On leur promet l’endettement assuré alors que leurs camarades venus de familles plus fortunées quitteront l’université sans dette. Les uns roulent déjà dans une voiture neuve. Les autres sont abonnés au transport en commun. Si le diplôme des uns et des autres conduit à un emploi bien rémunéré, payer ses dettes d’études devient un handicap pour quiconque envisage l’acquisition d’une propriété résidentielle. Les enfants de riches ne sont pas éreintés de la sorte. Ils sont nés dans des habitations dont les parents sont propriétaires. Comme la résidence principale est exempte d’impôt sur la plus value, ils peuvent même espérer un héritage libre d’impôt, quels que soient les éléments de richesse supplémentaires. Jacques Grand’maison a déjà prédit une éventuelle foire d’empoigne entre les héritiers et les non-héritiers. La lutte est amorcée.

Quel serait le prix d’une abolition de la contribution parentale qui a été éliminée pendant quelques années au Nouveau-Brunswick ? Comment financer pareille abolition ? On a déjà suggéré des pistes de financement : augmenter le taux d’inclusion de la plus value dans le revenu imposable, réduire le crédit d’impôt de revenus de dividendes, créer un nouveau palier d’imposition pour les revenus situés dans la fourchette 40 000$-80 000. Quelle que soit la solution, il faudra néanmoins resserrer la liberté de choix des formations universitaires. En Suède, l’Université est gratuite, mais contingentée. Sans cette mesure coercitive, il faut comprendre que la révolution est l’avenue logique des cohortes pléthoriques d’étudiants en littérature, en théâtre ou en sciences humaines et sociales.

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Serge Gagnon, historien, professeur à la retraite de l’Université du Québec


Voir en ligne : Le Soleil