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Le bien commun en question(s)

Alain Ambrosi, 1er mai 2012

La montée de sève rafraîchissante du mouvement des étudiants ne s’est pas seulement attiré des sympathies à leur cause dans la population, elle a réveillé la capacité d’indignation d’un mouvement social multisectoriel et intergénérationnel qui n’attendait que l’appel de ce « Printemps érable » pour se faire entendre et envahir les rues. Et la vague du « Combat Avenir » n’a pas fini de faire parler d’elle puisque les manifestations qui s’annoncent débordent largement le champ de l’éducation et les associations, centrales syndicales, mouvements sociaux qui les appellent, oeuvrent dans les domaines aussi divers que l’environnement, les ressources naturelles, le travail, la santé, le logement, l’éducation et la culture. Le signe de ralliement de toutes ces luttes est le bien commun et c’est sous cette bannière que s’est déroulée la grande manifestation du 22 avril à l’occasion du jour de la Terre. À cette occasion, les revendications des Québécois étaient au diapason d’une indignation globale sur le plan de l’environnement dans la perspective de la rencontre Rio+20 de l’ONU parallèlement à laquelle un Sommet des Peuples tiendra ses assises… sur le thème des biens communs.

Le bien commun est sur toutes les lèvres et c’est tant mieux. Mais encore faudrait-il préciser ce que l’on entend par ce terme qui est devenu rapidement un mot-valise et il serait dommage que l’on galvaude ce terme au point d’en épuiser le sens et de l’utiliser sans discernement. Dommage, car si le « bien commun » est devenu un signe de ralliement des mouvements sociaux à travers la planète pour affronter la crise de civilisation (économique, alimentaire, sociale, environnementale) que nous affrontons aujourd’hui, c’est que, bien plus qu’une simple prise de position philosophique, il se présente comme un paradigme socio-économique crédible qui s’oppose aux logiques du marché et de l’État sans pour autant les nier et encore moins les exclure.

Définir le bien commun :

Demandez à deux personnes de vous définir le bien commun en une phrase .L’une vous répondra : « le bien commun c’est ce qui appartient à tout le monde » et son voisin pourra vous dire « le bien commun c’est ce qui n’appartient à personne ». Ces personnes ont l’une et l’autre raison et en même temps, elles ont toutes les deux tort. Elles ont raison car si nous prenons l’air que l’on respire par exemple, il appartient à tout le monde et il n’appartient à personne en particulier. Elles ont toutes les deux tort parce que, en fait, le bien commun n’a rien à voir avec l’« appartenance », mais bien avec l’usage qui est fait d’une ressource. Pour en avoir l’usage, il est moins question de « propriété » que simplement d’« accès » et si l’on veut que cet usage soit partagé par tous de manière équitable, il faut faire une gestion démocratique et participative de la ressource. Ainsi, l’accès et la participation sont les enjeux centraux des biens communs et il existe de multiples formes d’exclusion ou de clôtures (enclosures) de tous types (physiques, politiques, culturelles, économiques) pour empêcher l’un et l’autre. C’est ce qui fait que beaucoup en arrivent à donner une définition des biens communs par la négative en disant qu’« un bien commun est ce qui est susceptible d’être approprié. ». Les exemples de l’eau, des fonds marins ou des terres arables en sont malheureusement des exemples d’actualité très parlants. L’éducation en est aujourd’hui un autre..

Plutôt que des définitions techniques qui répondent à des exigences de type juridique ou économique, les dernières recherches multidisciplinaires nous amène à une définition générique du bien commun qui rend compte autant du système de valeurs qu’il propose que de la variété des pratiques sociales qu’il représente depuis des millénaires autant que de nos jours dans des domaines aussi variés que l’éducation, l’agriculture, la monnaie, la recherche scientifique, le logiciel libre, la souveraineté alimentaire, la gestion des ressources naturelles.

On parle de « bien commun » chaque fois qu’une communauté de personnes est unie par le même désir de prendre en charge une ressource dont elle hérite ou qu’elle crée et qu’elle s’auto-organise de manière démocratique, conviviale et responsable pour en assurer l’accès, l’usage et la pérennité dans l’intérêt général et le souci du ’bien vivre’ ensemble et du bien vivre des générations à venir.

L’eau, l’air, les forêts ainsi que les océans et autres ressources naturelles ; une langue, un paysage, un code source informatique, une oeuvre ou un édifice passés dans le domaine public, tous peuvent être traités comme des biens communs et la liste n’est pas exhaustive. Les chercheurs établissent des typologies des Communs qui classent les biens communs selon qu’ils sont naturels ou culturels, matériels ou immatériels. L’eau, l’air, les forêts, les terres cultivables, les océans, etc. sont des biens communs naturels alors que sont culturels la musique, les arts, les savoirs populaires, les savoirs traditionnels, etc. Sont immatériels les biens communs de la connaissance : l’éducation, la science, l’Internet, les contenus bibliothèques, les droits intellectuels, etc. On classe enfin dans les biens communs globaux la biodiversité, le spectre électromagnétique, le réchauffement global, etc.
Ce qui est important à retenir ici est donc que ce n’est pas seulement la ressource (naturelle ou non) qui constitue le bien commun, mais bien à la fois la ressource, la communauté en action et les règles de gouvernance que celle-ci se donne. Ce sont ces trois éléments indissociablement liés qui constituent le bien commun.

On pourrait résumer en disant que le bien commun, avant d’être une chose, est une pratique sociale : c’est un être et agir ensemble pour gérer et assurer la pérennité d’une ressource dans l’intérêt général. On retrouve alors son caractère éminemment politique.

Et ces pratiques sociales sont variées dans différentes civilisations, attestées dans l’histoire et fourmillent aujourd’hui autour de nous pour défendre ou créer des biens communs matériels et immatériels sans pour autant le proclamer haut et fort ni même en porter l’étiquette. La communauté du code ouvert et du logiciel libre en est une des icônes modernes et à sa suite tous les mouvements de « libre accès » (open access) à l’information, aux codes source, aux données publiques, aux données scientifiques, etc.

Un mouvement mondial qui s’institutionnalise :

Fondé sur des années de recherche couronnées par le Nobel d’économie accordé à Elinor Ostrom en 2009 , mais fondé aussi, et surtout, sur des pratiques sociétales de cocréation ouverte dont l’exemple iconique est le logiciel libre, c’est un véritable mouvement mondial des Communs qui semble aujourd’hui trouver sa place et proposer des solutions alternatives. Les appels répétés à une coalition des communs ont suscité des rencontres multi-acteurs entre les tenants des biens communs informationnels (logiciel libre, données ouvertes, etc.), des biens communs naturels (eau, terre, etc. ) et des biens publics sociaux (santé, logement, éducation, etc.). Des conférences et rencontres entre activistes locaux et entrepreneurs, entre scientifiques et mouvements sociaux, deviennent maintenant régulières. Des manifestes internationaux pour la récupération des biens communs font leur apparition. Des initiatives de création d’universités des Communs émergent dans différents pays d’Europe et d’Amérique du Nord. Les mouvements sociaux qui participent au Forum Social Mondial, les premiers Forums Mondiaux Sciences et Démocratie, les Sommets internationaux d’économie sociale et solidaire mettent le bien commun à l’ordre du jour. Les indignés Européens et le mouvement Occupy en Amérique du Nord ont organisé des forums publics sur le thème des Communs avec des experts de renommée internationale.

Retour sur l’éducation et la grève étudiante québécoise.

On peut se demander où se situe le bien commun dans le champ de l’éducation ? Est-ce la connaissance, comme telle, cette somme des savoirs traditionnels, scientifiques, populaires, citoyens qui est un bien commun ? Ou s’agit-il de la transmission de cette connaissance ? Ou bien est-ce les deux ?

Au plan international tout comme dans les législations des pays démocratiques, l’éducation est reconnue comme un droit fondamental et généralement considérée comme un bien public. C’est parce que la connaissance est un bien commun qu’on veut préserver, enrichir et transmettre aux générations futures que l’on en a fait un bien public. Pour ce faire, on a délégué la gestion de ce bien commun à l’État qui œuvre pour l’intérêt général et crée les conditions juridico-légales et économique pour un accès universel, une participation active à la gestion et la qualité de l’enseignement. Et cette « délégation », qui est le résultat de rapports et de luttes sociales, n’a pu se faire que dans le cadre d’un système démocratique où les représentants élus par le peuple souverain sont redevables de leurs faits et gestes devant la population. Au Québec, c’est une vraie révolution même si elle est dite tranquille qui a été nécessaire. Les résultats du rapport Parent sont une des briques majeures de cette révolution qui a consacré l’éducation comme un droit fondamental et universel et en a fait un bien public accessible à tous. En mettant l’accessibilité en tête de leurs revendications, les étudiants ne visent pas seulement le gel des frais de scolarité, mais bien une participation active et une révision de la gestion des universités dans son ensemble. Leur capacité d’initiative dans l’espace public et leur capacité d’interlocution dans l’espace politique font preuve d’une admirable maturité et d’une grande créativité. Les propositions qu’ils avancent sont basées sur une analyse critique et autonome de la situation des universités et du système d’éducation qui la replace dans la perspective plus large des biens communs. Le gouvernement libéral de monsieur Charest, englué qu’il est dans sa logique néo-libérale et dont les enveloppes brunes de la corruption ne sont que la pointe de l’iceberg de la collusion avec le secteur privé pour la gestion des biens communs et des services publics, ne peut accepter de s’asseoir à la même table que ces étudiants. Il ne parle pas le même langage et il a sans doute peur que, mises en débat public, les solutions alternatives proposées, qui rallient déjà une bonne partie de la classe politique et intellectuelle, deviennent évidentes pour ceux et celles qui ne sont pas encore convaincus de leur justesse. Parce que à moins d’être aveugle et sourd, nos jeunes étudiants indignés, comme ils l’affirment avec assurance, sont en train d’écrire une nouvelle page d’histoire du Québec. Une page dans laquelle Charest va rejoindre la fosse commune des Duplessis et des ultra conservateurs alors qu’ avec son Plan Nord, il prétendait sans doute à une sortie plus glorieuse et rejoindre les Lesage ou Levesque.


Voir en ligne : Remix biens communs


Cet article est extrait du texte « Le Bien Commun est sur toutes les lèvres » qui fait partie des Itinéraires en Biens Communs du projet oeuvre collaborative multimédia en ligne Remix Biens Communs