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Arabie saoudite : Histoire d’une société civile oubliée

Andréanne Thibault, 1er mai 2012

Trop peu connue des Occidentaux, l’Arabie saoudite donne l’impression d’être le royaume des opprimés. Non-respect des droits fondamentaux, femmes soumises, torture, arrestations et détentions arbitraires sont les rares images reçues de ce pays de la péninsule arabique. Même si la famille royale a manifestement les moyens de garder le contrôle sur sa population, les organismes de défense des droits humains sont de plus en plus nombreux à confirmer la présence d’une société civile en Arabie saoudite.

Le 16 avril dernier, on apprenait qu’un défenseur des droits humains venait d’être condamné à quatre ans de prison et à l’interdiction de voyager pendant cinq ans. Le 9 mars 2012, les médias rapportaient également que six hommes étaient détenus après avoir eu l’intention de manifester lors de la journée de la colère. Même si les autorités saoudiennes semblent avoir réprimé plusieurs soulèvements, une société civile est bel et bien présente en Arabie saoudite. C’est d’ailleurs ce que pense Anne Ste-Marie, responsable des communications pour Amnistie internationale Canada francophone. « Oui, il y a une société civile en Arabie saoudite, mais évidemment pas de façon comparable à ici ».

Le pays est souvent reconnu comme étant le premier producteur de pétrole au monde, mais plus qu’un baril de pétrole, des citoyens désirent y faire entendre leur voix. « En Arabie saoudite, on l’a vu avec le mouvement des femmes, des journalistes, des minorités religieuses et une partie de la population plus jeune qui veut moderniser le monde. Du point de vue d’Amnistie internationale, on voit aussi la situation des minorités emprisonnées, les commentateurs ou les critiques torturés. Mais c’est parce qu’on entend parler des gens torturés ou emprisonnés qu’on comprend qu’il y a une société civile », ajoute Mme Ste-Marie.

Un féminisme dynamique

Les idées féministes en provenance de l’Occident ne pouvant contribuer à l’avancement de leurs droits, certaines femmes ont décidé d’atteindre leurs buts en se basant sur l’islam. En utilisant le même langage que les autorités, elles semblent avoir acquis quelques droits. Par l’écriture de clauses spéciales lors de la signature de leur contrat de mariage, plusieurs ont, par exemple, obligé leur mari à les autoriser à voyager librement, à étudier à l’étranger ou à exercer l’activité professionnelle de leur choix [1]. Quant au voile, certaines femmes ont commencé à en faire un instrument de séduction alors que d’autres ont décidé de le porter en tout temps, même en privé ou à l’étranger [2], relativisant ainsi la signification sociale de son port.

D’ailleurs, comme le pense l’Iranienne Shirin Ebadi, lauréate du prix Nobel de la paix en 2003, il n’y a aucune incompatibilité entre l’islam et le combat de la société civile pour le respect des droits humains. « Chez Amnistie internationale, on va choisir les actions les plus adéquates pour travailler efficacement, pour faire cesser les violations et ce souci d’efficacité se retrouve aussi chez les différents défenseurs des droits humains dans tous les pays. Si les féministes saoudiennes abordaient de front leurs dirigeants politiques, les dirigeants religieux et la société patriarcale, elles n’obtiendraient que des peines de prison », explique Anne Ste-Marie.

En 1991 et de nouveau en juin 2011, des femmes ont décidé d’effectuer une action plus « radicale ». La conduite leur étant interdite, elles se sont rendues en voiture jusque dans le centre de Riyad, la capitale. Cette action en aurait entraîné d’autres : la journaliste et présentatrice à la télévision saoudienne, Rania al-Baz, a accepté que son visage soit photographié après que son mari l’eut battue ; une femme d’affaires a découvert son visage lors de sa prise de parole au Forum économique de Djedda ; une pétition de 300 signatures féminines exigeant plus de droits aux femmes a circulé en 2004 ; une protestation contre l’exclusion des femmes aux élections municipales a eu lieu [3]. Quoiqu’elles aient été harcelées au départ, le gouvernement a finalement admis, en septembre dernier, que les femmes seraient désormais autorisées à participer aux élections municipales à partir de 2015 [4].

C’est donc une porte importante qui a été ouverte et qui permettra d’en ouvrir d’autres. Selon Mme Ste-Marie, les femmes se sont libérées de la peur et cela est irréversible.

Une société civile fluide et créative

En plus du mouvement féministe, de nombreux moyens sont utilisés par la population qui désire revendiquer plus de libertés. Que ce soit par l’art, les médias sociaux, la littérature ou le théâtre, la société civile a trouvé le moyen de soulever les débats. Lorsque des romans sont interdits par les autorités, ils finissent très souvent par circuler dans la sphère privée. Des sujets peuvent être abordés en blagues ou en caricatures, mais toujours en des termes codés.

Selon Nirmine Abboudi, marocaine d’origine ayant vécu plusieurs années en Arabie saoudite, « le contrôle des autorités est impressionnant, mais il est possible de penser que les changements se feront peu à peu ». Elle fait notamment référence à ces moyens originaux mis de l’avant, mais aussi aux femmes de plus en plus éduquées et qui revendiquent plus de libertés auprès de leur mari par l’entremise de leur contrat de mariage.

De plus, Mme Abboudi pense que les programmes télévisés commencent à avoir un effet sur les jeunes. « Les jeunes voient ce que les autres pays arabes offrent, comme les Émirats arabes unis, dont la plus grande ville est Dubaï qui est très américanisée », ajoute-t-elle.

L’avenir

Les pressions exercées depuis le 11 septembre 2001 sur l’Arabie saoudite, la grande proportion de jeunes sans emplois, la nouvelle réalité urbaine du pays sont tous des facteurs qui laissent présager une certaine instabilité du régime.

Quoique les pressions internes soient primordiales pour faire bouger les choses, Anne Ste-Marie est d’avis que les pressions externes doivent aussi être importantes. Pour Amnistie internationale, « la pression des pairs - pays qui commercent avec l’Arabie saoudite, ceux qui ont des échanges diplomatiques et sportifs avec le pays - a une part de responsabilité dans le maintien de cette société [civile], hors des normes acceptables du respect de droits humains ».

Dans l’optique de sensibiliser les gens au rôle qu’ont joué les femmes courageuses ayant pris le volant en Arabie saoudite, Amnistie internationale a organisé une action, le 29 février dernier. Des photos de participants et participantes ont été prises alors qu’ils étaient au volant accompagnés d’un message de solidarité. Pour les militants des droits des femmes, cette action en lien avec des Saoudiennes, est une victoire symbolique. Selon plusieurs, dont Anne Ste-Marie, le droit de conduire permettrait éventuellement de défendre d’autres droits. Même si des données démontrent que la répression semble se durcir plus il y a de l’appui extérieur, elle ajoute qu’« il ne fait pas de doute qu’il faille rester vigilants et d’autant plus solidaires ». Elle a espoir que la société civile saoudienne, appuyée par l’extérieur, aura un jour raison de la rigidité du régime saoudien.

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Crédits illustration : Maude Paquette-Boulva


[2Ménoret, Pascal. L’énigme saoudienne : Les Saoudiens et le monde, 1744-2003. p. 5.

[3Ménoret, Pascal. L’énigme saoudienne : Les Saoudiens et le monde, 1744-2003. p. 5.