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Esclavage moderne au Canada

Anna Rozanova, 1er mai 2012

L’État est-il raciste ? Ce débat, lancé le 22 mars dernier lors de la Semaine d’actions contre le racisme, a mis en lumière les conditions des travailleurs migrants temporaires qui ne cessent de se dégrader. Le gouvernement canadien cherche de la main-d’œuvre à bon marché pour combler les pénuries dans les secteurs les moins populaires. Les conséquences délétères s’en suivent.

Un mois plus tard, c’est la fête internationale des travailleurs et le sujet des travailleurs migrants temporaires est d’autant plus d’actualité. Pourtant, il peut facilement tomber dans l’oubli. Non seulement ces individus n’ont pas d’organes représentatifs, car ils ne sont pas tous syndiqués, mais ils n’osent pas dénoncer le système qui les abuse.

Venir travailler au Canada est un véritable défi, surtout pour les travailleurs peu spécialisés originaires des pays du Sud. Comme le souligne Mouloud Idir, coordinateur du secteur Vivre ensemble au Centre justice et foi : « Les travailleurs qui viennent des pays du Commonwealth, de la Belgique ou de la France se voient octroyés un permis de travail ouvert. Ils peuvent travailler pour n’importe quel employeur, dans n’importe quel secteur, n’importe où au Canada. Par contre, les gens issus des pays du Sud s’insèrent dans les programmes plus restrictifs en termes de droits fondamentaux. »

Il appelle cela la « discrimination fondée sur la logique physio-géopolitique ». Il existe trois catégories auxquelles les travailleurs peu spécialisés sont admissibles : l’Aide familiale résidente, Travailleur agricole et Travailleur peu spécialisé. Pour obtenir le permis de travail, il faut d’abord trouver un employeur qui sera prêt à les engager. Plusieurs travailleurs étrangers passent par les agences de placement dont les services sont loin d’être gratuits. Souvent, pour assumer les frais de ces agences ainsi que les coûts élevés des billets d’avion, ils doivent s’endetter. Si jamais l’employeur se montre injuste et abusif, l’employé-victime choisit souvent de passer cette situation sous silence. « Pas de permis de travail, pas de droit de séjour. Ils [les travailleurs migrants] vivent avec une crainte de représailles, d’être renvoyés dans leur pays d’origine », explique Stéphanie Bernstein, professeure au département de sciences juridiques à l’UQAM.

Comment « les maîtres » traitent leurs « esclaves »

« Ces programmes pour les travailleurs temporaires sont un exemple de la discrimination systémique envers ces personnes », s’indigne Mélanie Gauvin, responsable du Front de défense des non-syndiqués « ils ont droit d’être aidés, d’être secourus. » D’après elle, il existe en réalité des cas où les travailleurs blessés n’ont pas obtenu l’autorisation d’être accompagnés à l’hôpital. Virgilio Ayala, organisateur de l’Alliance des travailleurs agricoles du Québec, témoigne aussi de graves abus dont les travailleurs temporaires sont victimes. Notamment, en décembre dernier, un travailleur blessé (*son identité serait préservée jusqu’à la fin du procès judiciaire) originaire du Guatemala, a bénéficié de l’indemnisation de la Commission de la santé et de la sécurité du travail (CSST). Néanmoins, son superviseur l’a menacé avec un couteau pour lui enlever sa carte bancaire et reprendre l’argent versé par la CSST. « Ce que les travailleurs demandent le plus, c’est d’être traités comme des êtres humains », déclare Monsieur Ayala. Mais comment le faire si dans les trois programmes pour les travailleurs temporaires, ces derniers ne peuvent travailler que pour l’employeur indiqué sur leur permis ? S’ils veulent changer d’employeur, la procédure est très complexe et selon Stéphanie Bernstein, « n’est pas toujours possible ».

Les personnes-machines

« Les Canadiens ne veulent pas accepter les conditions de travail que les étrangers acceptent, ils ne feront jamais ce travail-là ! », constate André Jacob, coordonnateur de l’Observatoire international sur le racisme et les discriminations et professeur associé à l’École de travail social de l’UQAM. Les étrangers, par contre, n’ont pas de choix. D’après Jill Hanley, professeur à l’École de service social à l’Université McGill, « la raison [des travailleurs étrangers] pour venir au Canada, c’est leur famille. Ils veulent gagner assez d’argent pour soutenir leurs proches ».

Au Canada, la force brute des travailleurs latino-américains est très sollicitée dans le secteur agricole ou de la construction, tandis que la docilité des femmes philippines est appréciée à l’aide familiale. Selon les conditions prévues par le programme Travailleur agricole et Aide familiale résidente, les travailleurs sont obligés de vivre au domicile de leur employeur. Dans le premier cas, ils doivent s’adapter à vivre à plusieurs et dans la même chambre, sans grande intimité. Dans le deuxième cas, ils deviennent comme les membres de la famille, mais pas de vrais membres... « Comment peut-on vivre avec une politique d’immigration comme celle-ci, qui traite les personnes comme des machines ? », s’indigne Jill Hanley.

Conception utilitariste

« Les questions migratoires s’inscrivent dans la conception utilitariste », admet Mouloud Idir. Ceci explique le constat que fait André Jacob dans son article du 27 février 2012 dans le quotidien Le Devoir Main-d’oeuvre immigrante - Encore et toujours de la discrimination. D’après lui, « le nombre des travailleurs migrants a plus que doublé depuis 10 ans et dépasse, depuis 2007, celui des résidents permanents accueillis annuellement ». Le gouvernement du Canada réussit non pas seulement à combler des pénuries de main-d’œuvre dans les secteurs les moins attrayants et les plus dangereux, mais aussi à empocher des recettes fiscales engendrées par les programmes pour les travailleurs temporaires. La vérité n’est pas au fond d’un puits, le Parlement canadien fait preuve d’une transparence exceptionnelle. Sur le site du Parlement, il est indiqué que « comme les autres salariés, les travailleurs étrangers temporaires doivent payer de l’impôt sur le revenu à l’État canadien. Ils cotisent au régime d’assurance-emploi et au Régime de pensions du Canada. Cependant, parce qu’ils ne restent pas au Canada à la fin de leur période de travail, ils ne reçoivent généralement pas de prestations d’assurance-emploi ».

Tel est le prix à payer pour être classé dans le rang des pays « développés ».

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Crédit photo : Anna Rozanova