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Un cri du coeur - Message à tous ceux et à toutes celles qui luttent contre la hausse des frais de scolarité

Marie-Eve T.Cléroux , 29 avril 2012

Hier soir, j’ai pleuré seule chez moi pendant qu’une autre manifestation de nuit se déroulait. J’avais peur de m’y joindre,et je craignais pour la sécurité de mes amis-es, de mes camarades, des gens avec qui je partage mon quotidien depuis près de deux ans déjà, depuis que nous avons commencé à construire ce mouvement, cette résistance, ce printemps étudiant.

J’avais peur de manifester, car les « pacifiques » ont envahi les manifestations, semant la zizanie parmi les manifestants-es, mettant la sécurité de tout le monde en danger, jouant des poings et de la force physique. Ces gros tugs qui veulent remplacer la police se placent en collaborateurs des forces de l’ordre, dénonçant à qui mieux-mieux, livrant leurs camarades à la matraque, au gaz-poivre et à la justice.

Pourtant, tout avait bien commencé. Depuis plusieurs semaines, des mois mêmes, nous menons une lutte contre un gouvernement sourd à nos revendications, un gouvernement qui nous méprise, un gouvernement qui préfère à la justice sociale les intérêts privés de la classe dominante (propriétaires de grandes entreprises, banquiers, investisseurs), celle qui finance les coffres de son parti.

Après des semaines de mépris, les étudiantes et les étudiantes sont toujours restés-es solidaires les uns des autres, ne cédant pas à la fameuse tactique de « diviser pour mieux règner ». Ces semaines, comme la dernière, ont été menées par un mouvement fort, uni et pacifique. En effet, depuis le début de la grève, les grévistes ont défendu corps et âmes l’intégrité physique de leurs camarades contre les policiers et contre les briseurs de grève. Jamais nous n’avons levé le doigt contre des citoyens et des citoyennes, jamais nous n’avons frappé les premiers. Devant la menace, nous nous sommes serrés-es les coudes et nous avons crié : « on reste groupé ».

Cette semaine, un clivage est apparu. Ce clivage, entretenu par les mêmes instances du pouvoir contre lesquelles nous nous battons depuis le début (le gouvernement, son bras armé la police et les médias de masse), a pris la forme d’affrontements physiques dans les manifestations. Quelle que soit votre opinion sur l’utilisation de la tactique du Black Bloc dans les manifestations, il m’apparaît insensé que les mêmes personnes se revendiquant du « pacifisme » se livrent à des actes de violence physique envers leurs confrères et leurs conseurs.

Que se passe-t-il en ce moment ? D’un côté, il y a les « méchants manifestants » ou « les casseurs » qui s’attaquent à la propriété privée des possédants (banques, sièges de grandes compagnies) et aux symboles de l’oppression (les postes de police, les centres de recrutement de l’armée, etc.) ; de l’autre, les bons manifestants » ou les « imagistes », qui préfèrent jouer le rôle des forces de l’ordre et réprimer les « mauvais manifestants qui nuisent à l’image du mouvement », soit en les attaquant physiquement, soit en les dénonçant aux policiers, dans tous les cas, en les réprimant.

La guerre ne se déroule plus entre nous et le gouvernement, dans ce bras de fer que nous avons le devoir de gagner, mais dans les manifestations, entre les personnes désirant préserver une belle image coûte que coûte - car, bien sûr, la vitrine d’un Apple store (la compagnie qui exploite des milliers de Chinois dans des usines à des salaires de crève-faim) mérite bien plus de considérations que la militante qui se lève tous les matins depuis onze semaines pour participer à toutes les actions et qui a lance une balle de peinture sur la vitre. Bien entendu, la vitrine a eu à ce point si mal qu’il faut absolument se mettre 6 personnes dessus et la battre jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus marcher sans boiter.

Si nous continuons dans cette voie, nous allons perdre cette grève : en se désolidarisant de la sorte, en ne respectant pas la diversité des tactiques, en transformant nos manifestations en affrontements entre paci-flics et Black Bloc, il ne restera qu’à faire d’autres beaux défilés et de belles parades : jolies sur une photo, bien cute dans les médias, sans aucun impact sur le gouvernement, qui a balayé du revers de la main la manifestation du 22 mars où nous étions 200 000. Le mouvement va s’essouffler, s’entre-déchirer, et nous allons perdre.

Si vous faites vraiment partie des gens qui préfèrent sauver les vitrines au détriment de l’intégrité des personnes, de l’accessibilité à l’éducation, de la nécessité de la remise en cause des fondements de notre société gangrenée par le néolibéralisme, alors je pense qu’il vaut mieux qu’on se dise adieu, mais il n’y aura pas de prochaine fois. Tous ensemble, nous bloquerons la hausse ; divisés-es, c’est la hausse qui nous bloquera, nous et les générations futures.