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Autonomie, éducation, société

Iain Macdonald, 27 avril 2012

« La ministre doit arrêter à jouer la maitresse d’école, à donner des punitions et des conséquences à tout le monde. » (Martine Desjardins, présidente de la FEUQ, lors de l’exclusion de la CLASSE des négociations avec le gouvernement sur les droits de scolarité.)

Parmi la panoplie des tentatives récentes de discréditer le mouvement étudiant, il y en a une qui est particulièrement préoccupante : l’infantilisation des grévistes. Qu’il s’agisse d’accusations diverses d’irresponsabilité ou de puérilité, d’affirmations condescendantes concernant la définition (légaliste, partielle et partiale) du concept de « grève », d’ultimatums autoritaires, ou encore de punitions arbitraires, on cherche à nous faire comprendre depuis le début du conflit que les grévistes sont des enfants incapables de participer à la société « comme des grands ». Être étudiant est-ce synonyme d’être enfant ? Ou les étudiants font-ils preuve d’une volonté de dialogue rationnel et argumenté dont le gouvernement n’est pas capable ?

La pensée critique

Chacun sait que l’une des fonctions premières de l’éducation est de transmettre des connaissances pour assurer la relève sociale. Mais pour y parvenir, il faut que les divers établissements d’enseignement préparent d’abord l’esprit de chacun non seulement à recevoir ces connaissances, mais aussi à les vérifier et à les interroger, si cela s’avère nécessaire. En ce sens, la pensée critique est plus fondamentale que toute connaissance particulière parce qu’elle représente la possibilité de surmonter l’erreur. Aucune véritable science n’est possible là où la vérification, la critique et la révision sont interdites.

Cette capacité critique que l’éducation rend possible se résume en mot : l’autonomie. C’est en prônant cette valeur absolue de l’éducation et de la connaissance que la tradition des Lumières propose à chacun de découvrir en lui-même la « résolution » et le « courage » de se servir de ses capacités intellectuelles « sans la conduite d’un autre » (selon la formule de Kant). Est autonome celui qui ne se plie pas aux autorités aveuglément mais les questionne d’une façon rationnelle pour en arriver à la vérité ou à la meilleure solution à un problème donné.

Réalisation de l’autonomie

Contrairement à ce que le gouvernement laisse entendre, la vaste majorité des étudiants font preuve d’une véritable autonomie et d’une très grande maturité. Ils cherchent à réaliser justement les idéaux qu’on leur enseigne dans les cours : l’idéal d’être de bons citoyens, justes, scientifiques, rigoureux, critiques. Ils s’informent, s’appuient sur les faits plutôt que sur l’idéologie, favorisent la justice sociale et l’argumentation rationnelle et ont les yeux tournés vers l’avenir. En ce sens, ils font preuve de résolution et ils se servent courageusement des capacités intellectuelles de personnes autonomes.

En guise d’exemple : afin de délégitimer ce courage et cette autonomie, la ministre Beauchamp a accusé la CLASSE d’ambiguïté à plusieurs reprises depuis le début des négociations, alors que la résolution qu’elle a adoptée en assemblée générale afin d’accéder à la table de négociation était limpide et sans équivoque : la « violence physique délibérée contre des personnes » et la « violence policière et institutionnelle » sont une chose, la désobéissance civile en est une autre. La ministre Beauchamp comprend-t-elle la distinction, fine et nuancée, que la CLASSE a faite en adoptant cette résolution ? Voici comment John Rawls, philosophe politique de grand renommé, définit la désobéissance civile : « un acte public, non-violent, consciencieux mais également politique qui va à l’encontre de la loi, visant généralement à transformer celle-ci ou les politiques du gouvernement ». Peut-on être plus clair ? La CLASSE a bien pesé ses mots et a choisi la voie de la désobéissance civile, pas celle de la violence, face à l’intransigeance et l’esprit étriqué du gouvernement Charest.

Refus de la possibilité d’avoir tort

Dans le contexte actuel, il faut se méfier des discours qui cherchent à infantiliser les étudiants, à les exclure de la discussion portant sur les enjeux de leur éducation et à bloquer le débat sur la direction que doit prendre la société québécoise. C’est là une marque d’autoritarisme. Le gouvernement Charest et la ministre Beauchamp frappent du poing sur la table en accusant indûment le mouvement étudiant en bloc de recourir à l’intimidation. Entre-temps, quelques établissements d’enseignement ont décidé d’ignorer les votes démocratiques des associations étudiantes en demandant des injonctions aux cours, et en ayant recours à la police ou à des agents de sécurité armés de matraques pour les appliquer. L’intimidation est bien réelle, mais elle est un problème beaucoup plus large et inquiétant que les quelques méfaits commis par une infime minorité de vandales. Pire encore, on se sert des méfaits de cette infime minorité frustrée pour prétendre qu’il n’est pas question de répondre aux arguments réfléchis des étudiants. Le message est clair : « l’argumentation rationnelle ne vaut rien, pliez-vous à nos décrets ! »

Ce sont là des tentatives de nier les interrogations critiques des étudiants en leur imposant l’autorité abstraite d’un gouvernement qui pense connaître mieux que quiconque ce que vaut, dans tous les sens du terme, l’éducation. De la sorte, ce que le premier ministre et la ministre de l’éducation refusent, à savoir la vérification et la mise en cause de leurs soi-disant « connaissances » sur l’éducation, est en même temps ce que l’éducation vise comme idéal : la pensée critique et autonome. Une telle autorité abstraite et impitoyable, qui refuse de négocier les questions de fond et qui réitère les mêmes mantras de façon mécanique, se disqualifie d’emblée. Elle refuse le trait distinctif de toute connaissance véritable : la possibilité d’avoir tort.


Iain Macdonald est professeur au département de philosophie, Université de Montréal

Crédit photo : Mathilde Mercier