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Nous sommes comme du bétail

23 avril 2012

« Nous sommes comme du bétail ».

Une dame à l’aéroport de Montréal lance cette phrase à la blague alors que nous patientons pour passer les douanes.

Du bétail, vous dites ?, ai-j envie de lui demander. Vous n’avez jamais passé le check point de Rachel long de 500 mètres ! Il sépare Bethleem, en Palestine, de Jérusalem, qu’Israël a unilatéralement décrété territoire israélien. Là-bas, vous êtes plus que du bétail, Madame, vous êtes une bête marquée au fer dont on ravive la plaie au moins une fois par jour.

Pour traverser du côté « israélien », les Palestiniens doivent s’enfoncer dans un tunnel de métal grillagé long de plus de 100 mètres qui débouche sur une porte en tourniquet, comme celles que l’on voit dans certaines stations du métro de New York.

C’est là que les problèmes commencent, Madame. D’une part parce que, comme le tunnel peut contenir trois personnes bien tassées sur sa largeur, elles doivent jouer du coude pour passer le premier au tourniquet. D’autre part, parce que de l’autre côté se tient un soldat derrière une fenêtre pare-balles, un blanc-bec formé pour narguer les résidents qui devront lui montrer leur identité.

Des ordres du genre : « Face au mur » ou « Tais-toi, c’est moi qui ai tous les pouvoirs ici » sont ici de la simple routine.

Une fois cette épreuve réussie, le Palestinien doit passer à nouveau un tourniquet, traverser un stationnement et entrer dans un autre bâtiment. Là, à droite, trois entrées sont séparées les unes des autres ; on dirait des cellules de prison. Au-dessus de chacune, une lumière rouge et l’autre verte pour indiquer si l’accès est ouvert. C’est ici qu’on passe au peigne fin, comme dans un aéroport. Il faut retirer la monnaie de nos poches, déposer les sacs que l’on transporte puis passer nous aussi à travers un détecteur. Savez-vous c’est quoi se sentir comme un suspect chaque jour de votre vie, Madame ?

J’ai envie de vous raconter l’anecdote de Fadi : « Un jour, j’ai fait sonner l’appareil. La jeune soldate m’a donc demandé de retirer ma ceinture. Quand je suis repassé, ça a de nouveau sonné. Elle m’a ordonné de retirer ma chemise mais, rien à faire, j’ai à nouveau déclenché la sonnerie. Elle m’a alors dit que je devais ôter mes pantalons. Enfin, je ne sonnais plus. Je la regardai et lui dit : « C’est quand même incroyable, tu ne trouves pas, qu’on en soit rendus là ? Dans un autre contexte, j’aurais peut-être pu t’inviter à prendre un verre ». Elle m’a alors lancé : « Ne me parle pas comme ça » et m’a obligé à rester debout, avec pour seul vêtement mon caleçon, pendant 45 minutes tandis que les gens continuaient à défiler devant moi. »

Ça, Madame, c’est ce qu’on appelle être traité comme du bétail.

Ces 40 minutes que vous et moi avons passées en file pour atteindre les douanes, ces 40 minutes contre lesquelles vous pestiez à grands coups de soupirs, ne sont rien à comparer à ce que les Palestiniens endurent quotidiennement. Saviez-vous qu’un ouvrier qui se rend à Jérusalem pour sa journée de travail doit se pointer au « tunnel de bétail » à 3h du matin s’il veut être sûr de se rendre à temps pour son quart de travail ?

Idem pour les musulmans qui veulent se rendre à temps pour la prière à la mosquée Al-Qods de Jérusalem, la 2e en importance après la Mecque. Le harcèlement dont ils font preuve est constant, comme nous l’a confirmé un des délégués du Québec faisant partie du nombre vendredi matin. Il y allait pour réaliser à la fois un devoir de musulman et un rêve de longue date, rêve désormais teinté d’un sentiment d’injustice et de colère…

Permettez-moi de vous rassurer : en tant qu’étranger muni d’un passeport canadien, nous ne risquions rien, sauf de devoir patienter comme tout le monde et d’être témoin de ces injustices. Le Palestinien, lui, n’a aucun droit à l’erreur...

En plus de devoir traîner une carte d’identité verte qui sert uniquement pour la police palestinienne, il doit aussi conserver en tout temps sa carte magnétique renouvelable aux 2 ans et qui contient ses empreintes digitales, son casier judiciaire le cas échéant et toutes ses actions passées, aussi banales que des déclarations faites dans les médias. Il a osé critiquer les actions d’Israël ? Ce faux-pas risque fort de l’empêcher d’obtenir le permis lui donnant droit d’accès au sol « israélien ».

Du bétail, que l’on souhaite bien docile.

Madame, je compatis avec vous. Vous avez hâte d’arriver dans le confort de votre maison, de déposer vos bagages, de serrer vos petits-enfants dans vos bras. Patienter 40 minutes, c’est vrai que c’est une éternité pour nous. Mais bon, nous revenons de l’étranger, n’est-ce pas la moindre des choses d’être obligées de passer les contrôles douaniers ?

Voilà où le bât blesse : ces Palestiniens dont je vous parle ne sont pas en voyage, ils sont chez eux ! Et si je vous disais que des 600 check points et barrages routiers qui existent en Palestine, 36 seulement étaient situés le long de la ligne verte (la frontière que les Nations unies a tracée pour délimiter le nouveau territoire d’Israël) ? Vous l’aurez compris : 95 pourcent de ces barrages sont érigés en sol palestinien. Autant d’occasions d’user les nerfs, d’humilier et de contrôler les déplacements de ces personnes jugées inférieures et qui sont – j’insiste – de leur plein droit chez elles ! Pourquoi tant de sécurité, me demanderez-vous ? Pour protéger des colons, des personnes qu’Israël importe de la grande ville et de l’étranger, afin d’occuper les terres du peuple palestinien.

Quand on se compare…
Une déléguée de Bienvenue en Palestine-Québec


Voir en ligne : Bienvenue Palestine


Juste devant moi dans la file pour passer les douanes à l’aéroport de Montréal, un juif avec tout son attirail caractéristique, et moi, vêtue d’un t-shirt marqué Palestine. Un observateur de la scène aurait pu y voir l’œuvre cynique du hasard. Ça n’a rien à voir. Le conflit israélo-palestinien n’en est pas un de religion. C’est tout un système d’apartheid savamment mis en place et libre de poursuivre malgré les accrocs au droit international que mène l’État d’Israël. C’est ce que nous, comme délégués de Bienvenue en Palestine, dénonçons. L’apartheid en Afrique du Sud est fini. Lorsqu’on cessera d’opposer injustement juifs et musulmans, lorsque les médias cesseront de perpétuer ce faux débat que nous rabâche Israël pour justifier l’injustifiable, l’apartheid en Palestine pourra aussi être chose du passé.