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UNE ÉMEUTE, ÇA NE S’INVENTE PAS

Philippe St.H Gravel, 23 avril 2012

Cet après-midi (le 20 avril 2012), les citoyen.ne.s, les étudiant.e.s de Montréal ont manifesté/ « émeuté », pour s’opposer au Salon du Plan Nord. Il faut comprendre que ces événements ne sont pas le fruit du hasard, ni la volonté diabolisée de groupes de casseurs obscurs, mais la suite logique de plus de 20 ans de politiques néolibérales.

Quand plusieurs groupes écologistes ont commencé à organiser l’une des manifestations de cet après-midi, nous ne le faisions pas dans un esprit de court terme. Quand les étudiant.e.s ont commencé à faire la grève, il y a de cela plus de 10 semaines, ce n’était pas dans une optique de court terme. Quand les femmes Innu.e.s entamèrent leur marche de 900 km, de Mani-Utenam (Sept-îles) à Montréal pour arriver hier et prendre part pacifiquement aux événements de la journée, ce n’était pas non plus dans une perspective de court terme. En effet, depuis le début des années 1990, la classe dominante, l’élite libérale, poursuit des objectifs clairs. Les événements de la journée ne sont rien d’autre qu’une réponse brute, honnête et franche à cette logique, qui s’est accaparée l’espace médiatique par la langue de bois.

Depuis plus de 20 ans, M. Charest œuvre à sa mise en place. Lors de son passage couronné de succès dans le corrompu cabinet conservateur de Mulroney (où il était ministre de l’environnement en 1992), il participa à la négociation de la ZLÉA. Ce projet avait pour but de faciliter le commerce américain et l’exploitation déréglementée des ressources naturelles. Lors de son arrivée au pouvoir, il a abolit le Ministère de l’Environnement pour le transformer en Ministère du développement durable. Il entreprit de couper les vivres aux groupes écologistes qu’il ne pouvait pas acheter ; de nombreux fermèrent leurs portes. Son gouvernement poussa le projet de la centrale au charbon le Suroît, puis la vente du Mont Orford, puis les projets de ports méthaniers, puis les projets d’exploitation des gaz de schistes et enfin la destruction des dernières grandes rivières du Nord, la Romaine plus récemment. Maintenant, c’est l’uranium des Monts Otish et le pétrole du St-Laurent. Non, les écologistes ne sont pas descendus dans la rue sur un coup de tête ! Il y a trop de bon.ne.s militant.e.s qui sont tombé.e.s en burn-out ces dernières années, et nous avons la rage au cœur.

Et les étudiant.e.s, elles-ils ? Ne sommes-nous pas des gens éduqués (on va à l’école) ? Ne tenons nous pas des débats sur la grève depuis longtemps ? Plus de 8 grèves d’envergure ont permises, depuis 1968, de préserver l’éducation supérieure de la rapacité des gouvernant.e.s ; ce mode de pression a fait ses preuves. Sommes-nous violent.e.s ? On le devient, devant la répression endémique d’un État corrompu qui enfile scandales, qui se complaît dans les lois-bâillons et qui impose les conventions syndicales de la fonction publique. Devant un État qui utilise le bâton comme substitut de la négociation, nous haussons le ton. La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens selon Clausewitz (c’est un prof de sciences politiques qui nous l’a dit au début de mon baccalauréat). Les étudiant.e.s apprennent sur les bancs d’école, et les émeutes ont un sens. La rage s’apprend.

Les Autochtones ? La crise d’Oka ? Saviez-vous que la Paix des Braves et la convention de la Baie-James imposent aux Cri.e.s le développement de leurs terres ancestrales, bien qu’ils garantissent les redevances ? Saviez-vous qu’aucun traité n’a été signé avec les Innu.e.s qui, n’ayant jamais voulu abdiquer leurs droits ancestraux, voient les mines et les barrages pousser comme des champignons sur leurs terres de chasse ? Que la route 138 est une terre volée et que cela fait plus de 60 ans que l’État moderne les colonise ainsi ? Ne parlons pas des écoles résidentielles, où, brutalisées et abusées par l’Église et l’État, les Premières Nations ont dû résister au génocide culturel et à l’assimilation. Une marcheuse Innue déclarait, il y a peu, qu’elle cheminait pour que ses enfants aient encore une terre où chasser. Cette terre la mère qui sera vendue à une multinationale, ou encore inondée par Hydro-Québec. Ces mêmes peuples qui ont résisté aux tentatives d’esclavage des riches Français, à l’Église catholique, puis aux traités des compagnies britanniques, et maintenant à cet État néolibéral. Comme le disait une Mohawk sur la barricade d’Oka : « Ils viennent pour violer notre mère… comment tu réagirais, si on violait ta mère ? ».

Radio-Canada rapportait : « [Charest] estime que la tangente qu’a pris le mouvement étudiant touche aux valeurs profondes de la société. ‘Respecter le droit de chaque citoyen de circuler librement. On est dans ce qu’il y a de plus fondamental’ ». Détruire les terres autochtones, c’est fondamental. Réduire l’accessibilité aux études, c’est empêcher les jeunes de circuler jusqu’à l’université. Détruire les groupes écologistes, c’est empêcher les idées de circuler ! Ce que le gouvernement ne respecte pas, c’est l’intégrité physique et morale de son peuple. Quotidiennement. Sans scrupules. Il préfère offrir des formations en foresterie et en génie minier pour nous permettre de « librement » perpétuer l’œuvre de nos ancêtres sur les terres ancestrales de quelque première nation : les accords de la ZLÉA le demandent après tout.

« À ceux qui frappaient à notre porte ce matin, on pourrait leur offrir un emploi — dans le Nord si possible —, ce qui va tous nous permettre à continuer de travailler fort », renchérissait-il sur un ton humoristique. Travailler fort à en mettre plein les poches des ami.e.s du parti libéral, des PDG et des recteurs-rectrices d’universités, leur payer des parachutes financiers et des retraites. Une fois que nous serons au fond de la mine, ils et elles pourront nous fouetter en paix. Et bien, à celles et ceux pour qui le sens de cette fin de semaine d’avril semble obscur, sachez : nous ne voulons pas retourner au fond de la mine pour cette bande d’escrocs. La rage, ça ne s’invente pas.


Philippe St.H Gravel, maîtrise en histoire à l’UQAM.