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Le carré rouge

Louis-Philippe Blanchette, 23 avril 2012

Symbole évocateur du mouvement étudiant voire des ses luttes, le carré rouge est apparu en 2004-2005. À l’origine, il signifiait que la jeunesse estudiantine était carrément dans le rouge, c’est-à-dire de plus en plus endettée, croulant sous les charges diverses. Celui-ci, aujourd’hui encore, est emblématique, l’ardoise n’étant pas plus reluisante. Mais, ces derniers jours, le carré rouge, ce symbole du gouffre financier dans lequel nous enfermons nos jeunes (et moins jeunes), symptôme indéniable d’un manque de justice sociale criant et d’un projet crédible de société cède le pas à un autre : le carreau brisé. Celui de la vitre qui se fracasse sous le poids de l’indignation qui, fort heureusement, ne se tarie pas. Mais que signifie ce dernier ? La député de Taillon le résume assez bien ; il signifie le débordement que plusieurs craignaient, une conséquence fâcheuse de l’entêtement éhonté de nos gouvernants, ceux-là même qui ont perdu le nord et oubliés ce que pouvait être le bien commun.

Malheureusement, comme cela arrive si souvent, il n’en fallait pas davantage aux sophistes professionnels et aux rhéteurs de carrière – avec l’appui de médias complaisants – pour s’emparer de ce symbole afin de discréditer l’ensemble du mouvement et tout particulièrement la CLASSE, ce groupuscule de dangereux anarchistes qui se dissocie des gestes de violence sans toutefois les condamner. Au diable donc les débats de fond, les idées, les utopies, les rêves partagés par des milliers de citoyens en colère qui luttent pour une société plus juste, plus respectueuse. Cela fait deux mois que la ministre Beauchamp refuse de s’asseoir avec les syndicats étudiants et d’entamer le dialogue et, aujourd’hui, ce dialogue n’existe toujours pas parce que la CLASSE ne condamne pas vertement des gestes de violence isolée !

À quand la fin des inepties ? Et qui fait montre de la plus singulière des violences ? Est-ce quelques étudiants – à supposer qu’ils en soient – brisant une fenêtre ou ralentissant nos urbains déplacements ? Il appert plutôt que la violence la plus grave, parce que plus sournoise, celle qui ne dit pas son nom, soit celle que nos dirigeants ont institutionnalisée. D’ailleurs n’est-ce pas cette même violence qui, depuis la crise financière de 2008 et le renflouement des banques qui s’en suivi, a fait s’indigner des millions d’hommes et de femmes de par le monde ? Sincèrement, l’aveuglement idéologique de nos gouvernements à la solde des oligarques de la finance et que dénonce, entre autre Riccardo Petrella, n’est-elle pas plus violente ? Nous avons été préparé par le capitalisme à l’esclavage, soutenait George Orwell, et tant et aussi longtemps que notre attention et nos critiques se porteront davantage sur les carreaux brisés plutôt que sur la violence étatique, nous demeurerons sous tutelle, anticipant mièvreusement la liberté qui ne pourra advenir.


Louis-Philippe Blanchette est professeur de philosophie au Collège Marie-Victorin