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Droit à l’eau à vendre !

Jacinthe Leblanc, 10 avril 2012

Le Forum mondial de l’eau (FME) n’est peut-être pas encore mort, « mais il a du plomb dans l’aile ». Sylvie Paquerot, professeure de sciences politiques à l’Université d’Ottawa et spécialiste des questions de l’eau, était présente à ce Forum et au Forum mondial alternatif de l’eau (FAME) en mars à Marseille. Dans une entrevue accordée au Journal des alternatives, elle fait le point de la situation du droit à l’eau sur la scène internationale et des revendications des mouvements sociaux.

Le Forum mondial de l’eau n’a pas connu la popularité à laquelle il avait été habitué dans les dernières années. Le comité organisateur, qui visait autour de 25 000 participants-es, a dû se contenter d’à peine 10 000 personnes. Qui plus est, plusieurs ministres jouant un rôle important sur la question de l’eau ne se sont pas présentés. Pour Sylvie Paquerot, cela s’explique notamment par le fait que le FME n’a plus de légitimité. « Les groupes, les mouvements sociaux ont vraiment réussi à casser la légitimité de ce machin-là. Alors, pourquoi tu vas perdre ton temps là ? » Par effet de contraste, le FAME a atteint un nombre record de participants-es, soit quasiment 5 000 personnes !

Pour le FME, l’eau est un problème technique à régler par des solutions techniques

D’emblée, ce qu’il faut retenir du Forum mondial de l’eau et de la déclaration ministérielle qui en ressort, « c’est une réduction du vocabulaire » par rapport au langage retenu dans le système international pour reconnaître l’accès à l’eau en tant que droit humain. « Dans le fond », rappelle madame Paquerot, « dans le système international, le droit se construit par l’addition de déclarations, l’addition de prise de position par différentes instances. La dernière déclaration, le dernier texte qui vient est souvent celui qui va être le plus invoqué. Il était donc important, après la résolution de l’Assemblée générale, de ne pas aller en bas de ce vocabulaire-là. »

À ce sujet, la rapporteuse spéciale sur le droit à l’eau pour l’ONU, Catarina de Albuquerque, a jugé bon d’attirer l’attention des mouvements sociaux sur cette réduction de vocabulaire et les dangers qui en découlent. Sachant très bien comment le système international fonctionne, madame Albuquerque appelle à « dénoncer la déclaration », autant chez les mouvements sociaux que chez les États, parce qu’elle engendre des reculs plutôt que des avancées, souligne madame Paquerot. Dans cette déclaration, rien ne permet de croire que l’accès à l’eau sera reconnu en tant que tel comme un droit humain…

Sur le coup, seule la Bolivie s’est complètement dissociée de la déclaration ministérielle. Un appel à la dénonciation du texte a été lancé à la fin du FME, mais des différences importantes de stratégies entre les ONG se sont manifestées. De la part d’un certain nombre d’ONG en effet, l’argument voulait qu’« étant donné que le droit à l’eau est mentionné, c’est une avancée et donc si on dénonce la déclaration, on fait le jeu du Canada et des États-Unis », se rappelle madame Paquerot. Pourtant, la sortie de madame Albuquerque visait justement à souligner qu’il « faut rester camper sur le texte de l’ONU et dénoncer celui-là, parce que celui-là est plus bas. »

Contrairement aux éditions passées du Forum mondial de l’eau, il a été question des enjeux environnementaux. Les questions de pollution et de préservation ont été soulevées et l’idée que « la biodiversité dépend de l’eau » commence à faire son chemin. Par contre, Sylvie Paquerot demeure sceptique. Il faut faire attention. Dire que l’eau est nécessaire à la biodiversité, cela veut également dire qu’il faut la valoriser et « dans le langage de notre système économique, qu’est-ce que ça veut dire valoriser ? Ça veut dire monétiser », note-t-elle.

Le rôle du Canada

Le 21 mars dernier, à la veille de la journée mondiale de l’eau, lors des négociations internationales portant sur le texte de la déclaration de Rio +20, « Les ÉTATS-UNIS et le CANADA ont proposé de supprimer la référence à l’eau potable et à l’assainissement comme étant un droit humain. » [1] C’est maintenant une proposition qui se retrouve sur la table des négociations internationales qui ont lieu présentement, avant même le Sommet de la Terre en juin.

Sylvie Paquerot voit encore plus d’ambiguïté dans cette proposition puisque l’Union européenne (UE) a aussi proposé un texte modifié, sans toutefois enlever la référence au droit à l’eau. Mais ces modifications feraient baisser le texte. « Et donc, on se demande jusqu’à quel point, à l’heure actuelle, les pressions que font le Canada et les États-Unis ne font pas en sorte que l’UE essaie, pour avoir une déclaration finale, de négocier là-dessus. » Madame Paquerot continue : « Et ça, ça serait grave parce que dans le fond, ce sont des pays de l’UE jusqu’à présent qui ont porté dans le système la reconnaissance du droit à l’eau. Si l’Union européenne a décidé de jouer la game du Canada et de faire des compromis avec le Canada et les États-Unis là-dessus, ce n’est pas une bonne nouvelle parce que c’est l’Union européenne qui a travaillé pour que ça rentre dans le système. » Elle conclut en disant : « Le rôle du Canada n’est vraiment pas drôle. »

Une maturité chez les mouvements de l’eau

La professeure de sciences politiques a été très impressionnée par la maturité acquise au sein des mouvements de l’eau. La conjonction autour « de la notion de bien commun dans sa dimension politique » a permis de ne plus traiter séparément les problématiques et pistes d’actions reliées à l’eau. Madame Paquerot poursuit : « C’est ça qui a permis dans une certaine mesure, à travers cette notion-là, de réconcilier les agendas de droits humains et les agendas environnementaux. » Les militants-es ont réalisé les liens à faire et les gains que la force du nombre peut apporter.

« Avoir accès à l’eau maintenant, ça exige que ce soit abordable », soutient-elle. De là découle une chaîne logique : pour être abordable et pour éviter une marchandisation de cette ressource, l’eau doit être protégée. Il est par ailleurs important de préserver l’eau et le droit à l’eau pour les générations futures afin de s’assurer qu’il y en aura pour elles aussi. Les enjeux sont donc ramenés dans la sphère politique. Facilitant la « compréhension commune des différents fils de la problématique », la notion de bien commun doit donc « être priorisée sur le développement économique à court terme », conclut Sylvie Paquerot.

Le FAME a par ailleurs été l’occasion d’échanger sur les questions environnementales, notamment sur les industries extractives et sur le droit des peuples à disposer de leurs ressources.

L’Europe se mobilise

Des groupes et des réseaux s’organisent présentement pour assurer une vigilance sur les enjeux reliés à l’eau. Sylvie Paquerot donne trois exemples : « Il y a des réseaux de jeunes européens qui sont en train d’interpeller les associations de jeunes un peu partout dans le monde de telle sorte qu’ils dégagent des revendications par rapport à l’eau pour Rio +20. Il y a l’Institut international de recherche pour une politique de civilisation qui a été créé par Edgard Morin qui va aussi aller à Rio avec des revendications précises. » Et troisième exemple, « il y a un réseau européen qui est en train d’initier une action citoyenne sur la base du Traité de Lisbonne. » Cette action permettrait, si la pétition atteint le million de citoyens européens, de demander une modification législative à la directive-cadre de l’Union européenne sur l’eau. Leur objectif est d’ôter le « comme les autres » dans la phrase suivante : « L’eau n’est pas une marchandise comme les autres ».

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crédit photo : flick-r/Physicians for Human Rights - Israel


[1Bulletin des Négociations de la Terre, Vol.27, No20. En ligne : http://www.iisd.ca/download/pdf/enb2720f.pdf (consulté le 5 avril 2012).

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