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La liberté des étudiants inconnus

Christian Nadeau, 3 avril 2012

À l’heure actuelle, nous voyons partout à l’œuvre des semeurs de liberté, ou pour le dire autrement, des travailleurs de la liberté. Nous les voyons malgré leur discrétion, comme des ombres toujours présentes. Je pense à toutes ces personnes qui n’ont pas de nom connu, qui ne sont ni des célébrités, ni des intellectuels disposant de tribunes, ni des leaders ni des porte-paroles de tels ou tels mouvements. Ils agissent, avancent et forgent notre lien social.

J’aimerais saluer un combat mené depuis déjà plusieurs semaines par les étudiantes et les étudiants. Je n’ai aucun talent littéraire, et je sais bien que mon rôle n’est pas celui de l’écrivain. Mais il faut savoir dire merci aux étudiants. Ils font depuis ces dernières semaines beaucoup plus que leur « juste part », car ils ont redonnent sens à un mot bien galvaudé, celui de solidarité.

Le combat des étudiants nous a permis d’ouvrir les yeux sur le démantèlement progressif d’un héritage, celui de la Révolution tranquille. Je veux saluer ici ces étudiants dont la lutte rend possible ce que certains nomment la raison publique. La liberté est muette ou se fait bien discrète lorsqu’elle est laissée entre les mains des seuls spécialistes, les politiciens, les politologues, les médias, les célébrités, ou des intellectuels dont je pense faire partie. Il est impossible de discuter, impossible de se faire entendre si nous n’avons pas d’interlocuteurs. Pas d’intellectuel public sans raison publique. Mais pas de raison publique sans lutte commune.

J’aimerais surtout saluer l’étudiant inconnu, celui qui est présent aux manifestations, qui combat ses craintes personnelles, qui n’aime pas plus qu’un autre faire le pied de grue dans le froid en attendant que la marche se décide enfin à partir, qui milite avec ses camarades car les cris de tous portent le message de chacun et qui le soir, épuisé, pense encore aux actions du lendemain.

J’aimerais saluer ceux et celles qu’on se complait à comparer à des enfants gâtés, prêts à tout pour un verre de sangria ou un téléphone mobile. J’aimerais saluer ceux et celles qui ont bravé les insultes et l’opprobre et qui se tiennent debout, le poing levé. J’aimerais saluer cette jeunesse fière d’ouvrir enfin nos portes et nos fenêtres, fière de nous montrer l’aube du jour.

Il est impossible de bâtir quelque chose sans travailleurs, et l’étudiante inconnue fait partie des travailleurs de la liberté. Elle ne sait pas si ce qu’elle fait est symbolique ou si cela a une portée réelle. Elle fait le pari de donner son temps et ses forces, et sans cesse, sans cesse elle se pose la question : pourquoi dois-je faire cela ? Pourquoi moi et pas lui ? Ai-je tort ? Me serais-je trompée ? Mais ces questions, si lourdes soient-elles parce que pleines d’intelligence, ne l’empêchent pas d’avancer. Son pas est plus lourd, mais il est plus ferme. J’aimerais saluer ceux dont le poids des doutes nous élève tous, car ils ne prennent pas leur combat à la légère.

Il n’y a pas de romance, pas de bonheur superficiel dans une lutte qui est nécessaire. L’étudiante inconnue sait qu’elle avance à l’intérieur d’une grande discussion publique et qu’elle doit être entendue, car si elle ne l’est pas, alors très peu le seront.

La politique ne commence ni ne s’arrête le jour des élections, parce que la liberté n’est pas une affaire de date ni de campagne électorale, ni de gouvernance et encore moins de sondages à la petite semaine.

L’étudiant inconnu demande que ses efforts soient relayés par d’autres. Lui ne nous laissera pas tomber.

L’étudiante inconnue ne veut ni la gloire ni la victoire pour elle-même. Elle cherche l’équité. Elle cherche ce qui offre à tous un abri contre les hasards, que ce soit celui de la fortune ou du talent. Elle ne veut pas d’obstacles artificiels, comme celui de la compétition ou celui du marché. Elle veut que le savoir soit donné à tous parce qu’il est fait par tous ou du moins doit être fait par tous.

L’étudiant inconnu sait qu’il peut perdre. Mais cette compréhension de la perte est déjà un gain, car elle montre qu’il veut construire, et non détruire.

L’étudiante inconnue fait partie de notre récit à tous. La manifestation du 22 mars n’était ni une ruse de l’histoire ni un simple hasard. Elle est la trame de notre solidarité, tout comme le sont les luttes des femmes pour une société juste. La manifestation du 22 mars est le socle et le toit de nos luttes, de la Révolution dite tranquille aux rires lumineux des enfants qui espèrent encore un monde où ils pourront vivre. Une manifestation comme celle du 22 mars est une cathédrale de la liberté, un formidable édifice où chaque personne est à la fois mur, vitrail, nef, croisée d’ogives, chacun participant à un équilibre des forces dont l’architecte est le bien commun.

L’étudiant inconnu sait qu’il n’est pas seul.

L’étudiante inconnue sait qu’elle ne s’est pas faite toute seule.

L’étudiant inconnu sait qu’il ne perd pas sa liberté parce qu’il est anonyme. Il sait qui il est. Samuel, Naïma, Louis, Fanny, Alexis, Blandine, Marianne, Amir, Chloé, Jeanne, tous ne sont pas perdus parce qu’ils crient ensemble. Ils sont des individus parce qu’ils se reconnaissent comme semblables.

L’étudiante inconnue ne veut pas troubler la paix sociale. Elle cherche au contraire à lui donner un sens.

Qui peut voir sérieusement dans la lutte des étudiants un geste égoïste ? Pour ma part, je m’incline devant tant de générosité. Je suis professeur de philosophie. Je crois bien faire mon métier d’enseignant. Les étudiants connaissent leur métier. Ils savent nous dire les choses. Il faut nous montrer dignes d’eux. Si nous y parvenons, il n’y aura plus d’étudiants inconnus. Il y aura des personnes libres et fières de dire ce qu’elles sont et ce qu’elles veulent être.

En ligne : Voir l’original sur le site Presse-toi à gauche !