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Quelle justice pour les femmes autochtones ?

Marie-Anne Dayé, 1er avril 2012

Une majorité de femmes autochtones au Québec et au Canada vivent des situations difficiles dans les réserves, mais aussi en milieu urbain. Les coupures budgétaires du gouvernement Harper inquiètent les organismes luttant contre les problèmes sociaux qui accablent ces femmes.

« L’année passée, le gouvernement [fédéral] a essayé de nous couper, mais on est revenues à la charge assez vite. Par contre, on nous a dit que cette année ça allait passer », explique Michèle Taïna Audette, présidente de Femmes Autochtones du Québec (FAQ), une organisation qui représente les femmes des Premières Nations du Québec ainsi que les femmes autochtones qui vivent en milieu urbain. Ce principal bailleur de fonds de l’organisation a annoncé des coupures de 45% du budget alloué à FAQ en 2012. « S’ils coupent, les problèmes sociaux ne cesseront d’augmenter », ajoute-t-elle.

Deux des sept maisons d’hébergements pour femmes autochtones au Québec, soit Missinak à Québec et Native Women’s Shelter à Montréal sont financées par le gouvernement provincial. Les cinq autres, par le gouvernement fédéral. La raison est simple ; les deux premières sont situées dans des territoires non-autochtones, les cinq autres dans les réserves qui sont propriété du gouvernement fédéral. Ce sont ces maisons d’hébergement qui seront affectées par les coupures budgétaires.

Ces enveloppes sont essentielles à la survie de ces organisations qui luttent quotidiennement pour améliorer la conditions de vie des femmes autochtones. Toutefois le gouvernement fédéral impose plus souvent qu’autrement un budget mal adapté aux besoins de ces femmes.

Des conditions sociales alarmantes

Les problèmes sociaux qui affligent les Autochtones du Québec, et particulièrement les femmes, sont récurrents : violence, pauvreté, discrimination, dépendance, exclusion, surincarcération n’en sont que quleques uns.

Selon des données de 2005 de Statistiques Canada, le revenu médian des femmes autochtones au Québec était de 16 800$ comparativement à 19 800$ pour les non-autochtones. La présidente de FAQ précise que les femmes autochtones vivant dans les réserves ont un revenu plus bas par rapport à celles qui vivent en milieu urbain, soit 5 000$ de moins. Le Recensement de 2006 du Canada indiquait que près du quart des Autochtones étaient au chômage, soit plus du double des non-autochtones.

La violence est un fléau dans plusieurs communautés. Environ 25% des femmes autochtones ont été agressées par leurs conjoints au cours des cinq dernières années contre 8% chez les femmes non-autochtones. De plus, les femmes autochtones sont cinq fois plus à risque de mourir d’un acte violent que les non-autochtones. Ces statistiques sont alarmantes.

Renée Brassard, professeure en service social, spécialisée en justice et Autochtones à l’Université Laval, déplore ces conditions de vie lamentables : « Les femmes sont surreprésentées dans le système pénal, elles sont fragilisées sur le plan socio-économique et elles sont violentées sur le plan conjugal. » Elle évoque l’expression Too few to count, qui signifie que peu d’attention est accordée aux femmes autochtones dans la justice, car elles ne sont pas assez nombreuses. Avec toutes les lois et mesures gouvernementales canadiennes mises de l’avant, Mme Brassard n’hésite pas à affirmer qu’« on s’en va en ligne droite vers une faillite sociale. »

Identité déchirée

S’ajoute à cela une déchirure identitaire qui hante plusieurs femmes autochtones depuis longtemps. C’est le cas de Pénélope Guay, directrice générale de la maison d’hébergement Missinak, située à Québec. Elle et sa mère ont été forcées de quitter leur communauté, car sa mère s’est mariée avec un non-autochtone. « Ça m’a fait vivre beauoup de colère, de haine envers mon peuple parce que je ne comprenais pas pourquoi on vivait hors communauté alors que les autres vivaient à l’intérieur », confie-t-elle.

La maison Missinak, ouverte en 2010, accueille les femmes en état de détresse et de crise, qui sont victimes de violence ou qui ont besoin de se ressourcer en raison des conditions difficiles dans les communautés. Plusieurs ateliers visent à aider ces femmes, dont des cours d’histoire autochtone donnés par Mme Guay. « J’enseigne l’histoire aujourd’hui parce que ça m’a sorti de mes oppressions, de ma colère. Mais ce n’est pas les autres de la communauté qui me font vivre ça. C’est la Loi sur les Indiens. La journée où j’ai compris ça, je n’ai jamais arrêté d’enseigner l’histoire », affirme-t-elle.

Le lourd passé des Autochtones

La Loi sur les Indiens a laissé une trace ineffaçable dans la vie des Autochtones. En vigueur depuis 1876 au Canada, elle régit leur vie et cause de multiples problèmes dans les communautés. En vertu de l’article 12(1)b de cette loi, une Indienne qui épousait un non-Indien perdait son statut d’Indienne. Cependant, la loi a changé depuis 1985 et permet aux femmes de retrouver leur statut. Par contre, les enfants de deuxième génération ne peuvent l’obtenir. Donc, la rectification de cet article n’a pas résolu le problème.

D’ailleurs, depuis 1985, si une femme met au monde un enfant par le viol ou que son conjoint ne veut pas reconnaître sa paternité, ou encore qu’il se suicide ou décède, le gouvernement présume que le père est un non-autochtone. Ce qui signifie que l’enfant n’aura pas droit au statut d’Indien. Étant donné que ce scénario est fréquent, plusieurs femmes monoparentales ne peuvent transmettre le statut d’Indien à leurs enfants. Michèle Taïna Audette, présidente de FAQ, s’indigne de cette politique. « Une femme immigrante qui arrive ici et qui met au monde un enfant, père ou pas de père lors de la naissance, pourra bénéficier de la citoyenneté canadienne pour son enfant. Comment se fait-il que nous, les premiers habitants, on n’a même pas ce pouvoir et ce droit inné de transmettre notre identité à nos enfants ? »

Les pensionnats, outil de colonisation qui visait à éduquer les Indiens pour les intégrer à la société canadienne, ont duré de 1874 jusqu’au milieu des années 1970, excepté un établissement qui a fermé ses portes en 1996. Le but avoué étant l’assimilation, ils sont encore une source de grand mal pour les Autochtones. Michèle Rouleau explique dans le livre Paroles de femmes autochtones que ce fut une expérience traumatisante pour ceux et celles qui l’ont vécue : « ils furent soumis à des mauvais traitements, à la violence et aux abus sexuels. Aujourd’hui, ils sont aux prises avec les séquelles de cette violence institutionnelle sur leur intégrité personnelle et culturelle. »

De plus, il y a peu de place au développement économique en raison de la tutelle fédérale. Peu de banques veulent prêter de l’argent aux Autochtones à moins qu’un tiers se porte garant du prêt, car malgré qu’ils soient propriétaires de la maison, la terre appartient à l’État. « On n’est pas solvable sur une communauté », affirme Pénélope Guay.

« Avant de juger son frère… »

Il y a encore du racisme et des préjugés à l’égard des Autochtones au Québec et au Canada. À titre d’exemple de nombreux non-Autochtones disent qu’ils profitent des privilèges comme l’exemption de taxes et d’impôts, mais ce n’est pas vrai pour tous les Autochtones, loin de là. En constatant tous les problèmes sociaux qu’ils subissent, il est difficile de dire qu’ils sont très « gâtés ». Ces « cadeaux » de l’État ne règleront jamais les problèmes de développement, de violence, de discrimination, etc. Aussi longtemps que la Loi sur les Indiens ne sera pas abrogée et que les droits ancestraux des terres ne leur seront pas accordés, les problèmes sociaux économiques et politiques persisteront. Pénélope Guay et Michèle Taïna Audette, toutes deux militantes pour la cause des femmes autochtones demeurent confiantes et continuent leur travail de sensibilisation.

Quant à Renée Brassard, elle est persuadée que les Autochtones constituent une richesse pour le Canada. Le Québec compte 11 nations autochtones qui possèdent leur propre langue, leurs coutumes, leur mode de vie et leurs croyances spirituelles. D’après Mme Brassard, la démographie pourrait jouer en faveur des Autochtones : « d’ici les 20 prochaines années, le portrait canadien va changer, car la jeunesse autochtone est de plus en plus vivante ».

Les Métis aussi vont probablement changer la donne car présentement, ils revendiquent la reconnaissance de leur existence. Malgré l’article 35 de la Loi constitutionnelle du Canada de 1982 qui reconnaît un statut égal aux Premières nations, aux Inuits et aux Métis, le Québec n’a reconnu aucune communauté métis sur son territoire.

En outre, les non-Autochtones ont également leur bout de chemin à faire selon Renée Brassard. « Je les invite à se rapprocher des Autochtones, à s’informer et à s’ouvrir pour rompre les préjugés », affirme-t-elle. Selon un proverbe autochtone, « avant de juger son frère, il faut avoir marché plusieurs lunes dans ses mocassins ».

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Crédit photo : Pascal Huot