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La crise minière au Panama : trois compagnies canadiennes pointées du doigt

Émilie Couture-Brière, 1er avril 2012

Boquete. Panama.

Malgré les nombreux reproches qui leur ont été adressés récemment, trois importantes compagnies minières canadiennes, Inmet Mining Corporation, Corriente Ressources Inc. et Petaquilla Mining, vont poursuivre des projets d’envergure dans des zones protégées du territoire panaméen.

Depuis le mois de janvier 2012, les protestations se sont multipliées à travers le pays. Près de 5000 manifestants, issus de la plus grande communauté autochtone du pays, les Ngöbe-Buglé, ont procédé à des barrages routiers massifs pour revendiquer leurs droits d’exploitation sur ces territoires. Selon l’organisation Mining Watch Canada, trois hommes de la réserve Ngöbe-Buglé ont été tués, une douzaine blessés et une centaine arrêtés lorsque les forces policières panaméennesont été mandatées de mettre fin aux insurrections.
Derrière cette polémique marquée de violentes incursions se cachent avant tout les intérêts d’Inmet Mining Corporation et Corriente Ressources Inc. toutes deux basées à Toronto ainsi qu’une autre compagnie déjà implantée depuis quelques années, Petaquilla Mining basée à Vancouver. Ces groupes détiennent des concessions dans les deux plus grands dépôts miniers du Panama : le Cerro Colorado et Cobre Panama.

L’exploitation sans consultation.

Corriente Ressources Inc. est au cœur des débats qui font actuellement rage entre la population indigène et le gouvernement panaméen. En plus de sa présence très controversée en Équateur, cette compagnie revendique des concessions dans le fameux projet Cerro Colorado. Situé au milieu de la cordillère centrale et sur des territoires appartenant aux Ngöbé-Buglé, le Cerro Colorado contient l’une des plus imposantes réserves mondiales de cuivre encore inexploitées.

Depuis 2009, Corriente Ressources a mis sur pied des séances de « formation professionnelle » avec la population locale sous prétexte de veiller à l’établissement de relations durables, respectueuses et responsables avec cette dernière. Or, il a été rapporté récemment qu’il s’agissait plutôt d’activités promotionnelles, n’offrant aucun outil technique. En outre, Corriente Ressources demandait aux participants d’apposer leur signature pour bénéficier des séances de formation ainsi que d’autres avantages sociaux. Ce que ces derniers ne savaient pas est que leur signature les faisait accepter à leur insu les modalités du projet de mine à ciel ouvert. [1]

En théorie, le gouvernement panaméen reconnaît, depuis sa signature de la Déclaration des Nations unies pour le droit des peuples indigènes en 2007, qu’il doit procéder à des consultations avant d’exploiter les territoires autochtones. La promesse de retombées économiques semble toutefois l’avoir fait changer d’avis.

Des préoccupations sociales et environnementales

Les autochtones, les groupes environnementaux et de justice sociale sont très préoccupés par les impacts imminents d’un tel projet industriel à grande échelle à la fois sur la communauté et son milieu environnant. D’autant plus que cette même compagnie, Corriente Ressources, a été accusée en 2009 par la Commission équatorienne des droits humains et la Fédération internationale des droits humains de violer de nombreux principes éthiques et environnementaux en plus exploiter les communautés autochtones dans ses projets miniers d’Équateur. [2]

Au centre du Panama, dans la ville de Coclesito, les manifestants ont également bloqué la route d’accès au site d’extraction de Petaquilla Minerals et du futur site d’extraction à ciel-ouvert de la minière Inmet Mining. Les résidents de cette région vivent des conflits de longue date avec la compagnie Petaquilla Minerals, devenue en 2011 le plus grand exportateur du Panama. La myriade de problèmes rapportés par le Centro de Incidencia Ambiental du Panama va de l’eau contaminée aux maladies de la peau en passant par la pollution environnementale. L’industrie du sexe et le trafic de drogue sont aussi en hausse avec la venue de travailleurs des différentes provinces.

Les groupes écologiques craignent également que la future mine gérée par Inmet Mining et approuvée en décembre 2011 par l’Autoridad Nacional del Ambiente du Panama détruise la zone protégée du corridor biologique Mésoaméricain. Il s’agit d’une des zones les plus biodiversifiées de la planète et le gouvernement panaméen s’était engagé à la préserver depuis 1997.

Par la même occassion, Inmet Mining a concédé 20% de ses intérêts à deux compagnies sud-coréennes, ce qui a alarmé certaines ONG comme Mining Watch Canada qui rappellent que cette transaction viole la Constitution panaméenne qui interdit la cessation partielle de droits territoriaux à des États étrangers.

Le gouvernement panaméen complice.

Depuis son entrée en fonction en 2009, le président Ricardo Martinelli a fait sentir son intention d’attirer les investisseurs internationaux. Il a fermé les yeux à plusieurs reprises sur de multiples considérations sociales et environnementales afin de donner une impulsion aux projets miniers à travers le pays.

Avec l’une des plus grande réserves de cuivre au monde et un potentiel d’exploitation d’environ 1,4 milliard de tonnes, les retombées économiques sont en effet non-négligeables. Dans des régions reculées et marquées par la pauvreté, la prospection minière pourrait certes générer beaucoup d’emplois et d’infrastructures. Mais à quel prix ? Les consultations officielles se font attendre.

En février 2011, le président Martinelli a donné le feu vert à une loi controversée au sujet de l’exploitation minière. En réponse notamment à une flambée de la valeur du cuivre, la loi 8 ouvrait les portes du Panama à un grand nombre de développements miniers financés et gérés par des sociétés privées internationales. La loi en question a permis aux gouvernements d’États étrangers de posséder des étendues de terre au Panama et également fait passer le montant des redevances générées par l’exploitation minière de 2% à 5% [3]. La loi 8 a été abrogée moins d’un mois plus tard, en raison de protestations à la grandeur du pays et a depuis été retirée de la table. Or, cette législation a permis à plusieurs projets miniers aux réglementations douteuses de voir le jour, et du même coup affaibli le droit de regard des autochtones Ngöbe-Buglé sur l’exploitation du Cerro Colorado.

La tension monte au sein des populations autochtones

Les manifestations qui ont lieu au Panama depuis le 30 janvier dernier concernent la réforme du code minier, lequel permet actuellement la prospection de mines et la construction de barrages hydroélectriques sur les territoires de la réserve indigène. Le gouvernement Martinelli avait convenu d’une nouvelle charte incorporant les demandes des peuples indigènes quant à la protection de leur territoire et de l’environnement. Or, le document présenté à l’Assemblée nationale au mois d’octobre dernier (Loi 415), ne contenait aucune section à cet effet. Les Ngöbe-Buglé demandent actuellement que cette section soit réinsérée à la Charte.

Étrange coïncidence, l’Accord de libre-échange Panama-Canada entrait en vigueur une année auparavant. Cet accord comprend une clause permettant aux compagnies minières canadiennes de poursuivre le gouvernement panaméen en cas de perte de futurs profits résultant d’une interdiction « injuste » d’exploiter une mine au Panama. [4]

S’ils n’arrivent pas à une entente satisfaisante avec le gouvernement, les 5000 manifestants dispersés à travers le pays menacent de reprendre la rue et bloquer à nouveau la route panaméricaine. Or, ces démonstrations se déroulent dans un profond silence médiatique. Un silence qui protège à la fois les intérêts du gouvernement panaméen et ceux des grandes compagnies minières canadiennes.

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Crédit photo : Émilie Couture-Brière


[3Comisión de Comercio y Asuntos Económicos. Panama. 2011

[4Mining Justice Alliance