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Birmanie : entre viols et ouverture politique

Anna Rozanova, 1er avril 2012

L’ouverture politique du président birman Thein Sein inspire beaucoup d’optimisme à la communauté internationale, mais pas aux femmes et aux fillettes de neuf ans qui ont été déjà violées à répétition par plusieurs soldats de l’armée birmane.

« Après cinq décennies d’une dictature militaire, le climat politique a changé en Birmanie. Le gouvernement de Thein Sein se montre aujourd’hui plus ouvert vis-à-vis de l’opposition et de la communauté internationale. Il accueille à tour de bras les représentants de la diplomatie occidentale », explique la coordonnatrice de l’association Info-Birmanie, Isabelle Dubuis. Ce phénomène a surpris tout le monde.

Certes, les élections législatives multipartites du 7 novembre 2010, organisées pour la première fois depuis 20 ans, avaient une apparence plus démocratique. Elles sont même à l’origine de la création du Parlement. Pourtant la réalité selon Human Rights Watch était beaucoup plus prosaïque puisque « les élections se sont déroulées dans une atmosphère d’intimidation, de coercition et de corruption généralisée ».

Le nouveau gouvernement a été constitué d’anciens généraux qui étaient déjà au pouvoir lors du régime précédent. Envrion 25% des sièges ont été automatiquement attribués aux militaires. D’ailleurs, Thein Sein était lui-même le premier ministre. D’emblée arrivent les réformes : la démocratisation graduelle traduite par une série de dialogues avec la communauté internationale, la libéralisation économique et la libération de la principale figure de l’opposition, Aung San Suu Kyi. La lutte contre la dictature militaire dans son pays a couté à cette politicienne 15 ans de détention, mais le 13 novembre 2010, elle est enfin libre... « Les gens qui étaient déjà au pouvoir décident soudainement de faire la politique autrement », confirme Isabelle Dubuis.

De la poudre aux yeux

Elle ne se fait pourtant pas d’illusions. « Cette ouverture politique est bien contrôlée et largement bénéfique à Thein Sein », affirme Mme Dubuis. En gagnant la confiance de l’Union européenne, du Canada et des Etats-Unis, le gouvernement birman pourrait obtenir la levée des sanctions économiques imposées à la junte militaire à la fin des années quatre-vingt-dix. Thein Sein, beaucoup plus pragmatique que son prédécesseur Than Shwe, a compris l’intérêt d’ouvrir le pays aux investisseurs étrangers.

Il a autorisé la Ligue nationale pour la démocratie (LND), parti politique birman fondé par Aung San Suu Kyi, à participer aux élections partielles du 1er avril. Selon la coordonatrice d’Info-Birmanie, « Thein Sein voulait conférer une plus grande légitimité aux institutions birmanes et donc à son propre gouvernement. C’était finement joué ! »

De l’impunité

Il est vrai que Thein Sein a changé l’atmosphère en Birmanie, mais « concrètement, il n’y a rien de vraiment sécurisé. Le gouvernement nie les crimes commis par l’armée », déplore Isabelle Dubuis. Pour atteindre une réelle démocratie, il faut contrer l’impunité qui est, selon l’association Info-Birmanie, « un point de blocage fondamental ».
Le rapport Utilisation du viol comme arme de guerre en Birmanie, publié par cette association au début de mars dernier, dénonce le viol des femmes issues des minorités ethniques birmanes par les soldats de la junte militaire. « Lorsqu’ils sont utilisés dans le cadre d’une pratique systématique et généralisée, le viol et l’esclavage sexuel sont reconnus par la Convention de Genève comme des crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Le viol est également considéré comme étant un crime génocidaire lorsqu’il est commis dans l’intention de détruire tout ou parti d’un groupe cible », indique le rapport.

D’après Isabelle Dubuis, il s’agit des mesures politiques insidieuses, « un schéma qui concerne la communauté dans son ensemble et pas seulement la femme violée ». En effet, le viol permet de déstructurer complètement les communautés, composées des minorités ethniques. Il détruit la femme psychologiquement et jette une ombre sur sa famille. Certaines victimes de viol ne peuvent plus retourner dans leurs villages. « Aucun soldat birman n’a été poursuivi ou exclu de l’armée pour avoir commis un viol. Cette impunité généralisée nous laisse penser que sans qu’il ait un ordre direct de violer, il y a un consentement pour ce type de comportement »

Après le 1er avril…

Aung San Suu Kyi a été élue hier députée de la chambre basse du parlement birman pour la première fois. La LND a remporté au moins 40 des 44 sièges. Isabelle Dubuis a vu venir ce triomphe historique, elle exprime pourtant son inquiétude : « Est-ce qu’elle [ Aung San Suu Kyi ] aura assez d’influence pour constituer un clan allié autour d’elle qui va petit à petit dépasser les militaires ? C’est la question qu’il faut poser. » Le principal défi de Aung San Suu Kyi sera d’obtenir la révision de la Constitution de 2008 qui contient beaucoup de lois répressives et antidémocratiques. Elle s’attaquera sans doute à la question de l’armée, de la corruption et de la justice pour les minorités ethniques.

La justice avec « un maximum de bénéfices et un minimum de concessions ».

Les minorités ethniques sont la clé vers la réconciliation nationale. Comment rendre la justice à ceux qui ont subi les violations de leurs droits à ceux qui ont commis les crimes atroces pendant les années ? « Il faut trouver un équilibre entre l’impunité et la vengeance aveugle », suggère Isabelle Dubuis.

Par exemple, à l’échelle nationale, le gouvernement birman a tenté de séduire la communauté internationale en établissant, en septembre 2011, une Commission Nationale des Droits de l’Homme. Toutefois, son président Win Mra a démontré l’inefficacité de cette institution avec le refus d’enquêter sur les violations des droits de la personne. Le 14 février 2012, il a déclaré qu’« une enquête dans les zones de conflit ne serait pas appropriée pour l’instant », rapporte le magazine des Birmans exilés Irrawaddy.

Mauvais accommodement vaut-il mieux qu’un bon procès ?

Quant aux mécanismes internationaux, l’idée d’établir une commission d’enquête pour les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité en Birmanie flotte dans les limbes depuis mars 2010. Malgré le travail de sensibilisation de plusieurs ONG et leur dénonciation de l’injustice en Birmanie, aucun gouvernement n’a pris les devants afin de faire de cette initiative une réalité.

Comme l’explique Isabelle Dubuis, la logique derrière cette passivité est la suivante : « C’est l’heure des négociations, il faut soutenir l’élan de changements. Il est hors de question de crisper les partenaires birmans. Malheureusement, soupire-t-elle, Thein Sein va essayer d’obtenir un maximum de bénéfices pour lui avec le minimum de concessions ».

La conséquence ? Le nord du pays, notamment l’État de Kachin est toujours en plein combat et l’armée birmane commet au quotidien des exactions contre la population civile…

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Crédit photo : flickr / zrim