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Maldives : Paradis perdu ?

Bénédicte Filippi, 1er mars 2012

Le 7 février dernier, l’archipel des Maldives, au sud du Sri Lanka, a été le théâtre d’un brutal changement de pouvoir : le président et chef du Parti démocratique maldivien (PDM) Mohamed Nasheed a été remplacé au profit de son vice-président Mohammed Waheed Hassan.

Avant ce point tournant, les Maldives représentaient un exemple positif pour la communauté internationale. L’archipel était souvent présenté comme État précurseur des révolutions arabes. La population jeune, musulmane, frustrée par la conjoncture politico-économique et sous le joug d’un même dictateur durant 30 ans encourageait les parallèles.

La transition politique des derniers jours renvoie toutefois à la vigilance.

Effet domino

Ce sont les événements du 16 décembre qui ont plongé le pays dans une grave crise constitutionnelle se soldant par le départ du président Nasheed. L’élément déclencheur a été l’arrestation du juge en chef de la Justice, Abdullah Mohammed, soupçonné par Nasheed d’allégeance à l’ancien dictateur Gayoom et de parti pris envers les opposants gouvernementaux. De fait, « le juge refusait systématiquement de s’attaquer aux privilèges octroyés à l’ancienne caste de Gayoom », déclare le philosophe Christian Nadeau dans une entrevue accordée à Jean-François Lisée pour l’émission Planète Terre. Dans ce cas-ci, Abdullah Mohammed avait ordonné la libération d’un membre de l’opposition ayant calomnié Nasheed au sujet de l’appui supposé qu’il manifestait aux juifs et aux chrétiens.

Cet incident a été exploité par l’opposition. Une partie de la population y a perçu une nouvelle manifestation d’abus de pouvoir de son dirigeant. La Cour suprême a réclamé la libération immédiate du juge, le président Nasheed a ignoré l’ordre. C’était l’étincelle qui manquait à l’armée pour se retourner contre le président.

Le dirigeant Nasheed, qui avait d’abord annoncé publiquement sa démission à la population, a déclaré peu de temps après, avoir été contraint par la force de le faire. Ce controversé transfert politique a causé de graves remous à Malé, la capitale des Maldives. Nombre de partisans de l’ancien président ont défilé dans les rues pour dénoncer ce qu’ils qualifiaient de « coup d’État déguisé ».

Du recul

C’est en 2008 qu’avait lieu le premier scrutin pluraliste de l’histoire de l’archipel. Mohamed Nasheed mène alors le PDM à une victoire historique. L’ancien activiste et prisonnier politique défendu par Amnistie Internationale réussit à déloger le dictateur asiatique s’étant accroché le plus longtemps au pouvoir.

Les Maldives sont alors perçues par le monde entier comme un modèle de transition démocratique dans le monde musulman. Le président est porté aux nues par la communauté internationale. « Après trois décennies de règne autoritaire, les Maldives, un État de confession musulmane sunnite, exemplifie comment une transition politique démocratique et pacifique peut être entreprise sans intervention étrangère dans le monde musulman », soutient le journaliste Nicolas Schmidle du New York Times.

La main invisible

« Les dictatures ne meurent pas toujours lorsque le dictateur est défait de ses fonctions », écrivait le président déchu Nasheed au lendemain de sa démission forcée dans une lettre ouverte au New York Times. L’ex-dirigeant suggérait par cette courte phrase l’importance de l’empreinte de l’ancien dictateur Gayoom dans ce basculement de pouvoir.

Selon le directeur de recherche d’Asie à l’Institut de relations internationales et stratégiques de Paris, Olivier Guillard, cette nouvelle donne profiterait à l’ancien dictateur qui se serait servi de Mohamed Waheed Hassan pour faire un retour en politique. C’est du moins ce que le politicologue avance à Libération le 9 février dernier : « C’est le scénario d’un retour de l’ordre ancien, paternaliste, un pouvoir autocratique soumis à un islam plus rigoriste ».

La faille économique

Le contexte macroéconomique hérité de l’ancien régime entrave les réformes économiques engagées par le président Nasheed.
L’économie de l’archipel repose essentiellement sur deux activités : le tourisme et la pêche. « L’archipel est très vulnérable aux chocs externes compte tenu du faible degré de diversification de son économie et de son exposition à la demande mondiale », rappelle un rapport émis par le service économique français à l’étranger concernant les Maldives. La crise financière internationale a affecté énormément le pays. En 2009, les revenus de l’État ont drastiquement chuté de près de 22%.

Par ailleurs, la situation financière aux Maldives est problématique. Exposé à un déficit de paiements, le gouvernement, afin de se prévaloir des prêts accordés par le Fonds monétaire international (FMI), est forcé d’entreprendre des ajustements. La réduction de la masse salariale de la fonction publique et la mise en place de nouveaux impôts sont notamment dans la mire du FMI.

Ces mesures rencontrent une très forte opposition de la part du Parlement dont le président Nasheed, depuis les élections législatives de 2009, a perdu la majorité. Ce blocage à l’Assemblée est renforcé par les manifestations de la société civile. Les protestataires dénoncent la mauvaise gestion économique du président Nasheed qui les affecte dans leur quotidien. De fait, le prix des marchandises et particulièrement celui des aliments, atteint des sommets sous l’effet d’un fort taux d’inflation.

Corruption rampante

« Un système incapable de lutter contre la corruption » titrait en décembre 2011 un article du Minivan News, le journal indépendant de l’archipel. Le journaliste JJ Robinson analysait le 134e rang obtenu par le pays dans le dernier index des indices de corruption émis par Transparency International.

Plusieurs conseillers et ministres du président ont été pointés du doigt comme partie prenante de l’insuccès des efforts de transparence gouvernementaux. Puisque les failles de l’ancien système n’ont jamais été colmatées et que certains partisans de Gayoom gravitant dans les sphères de pouvoir se sont efforcés de les exploiter, les transactions frauduleuses se sont poursuivies, entachant la réputation du leader.

La désillusion de certains partisans de M. Nasheed s’est cependant cristallisée avec le net manque de pouvoir attribué à la Commission nationale d’anticorruption, instituée en 2008 par le président. À preuve, une récente décision de la Commission réclamant l’arrêt d’un projet américain de développement touristique sur un atoll de l’archipel en raison d’un appel d’offres jugé inéquitable a été annulée par le gouvernement. Cette intervention gouvernementale claire, couplée de plusieurs autres démonstrations de force, a accéléré l’érosion du lien de confiance d’un certain pan de la population maldivienne vis-à-vis de Nasheed.

Les dispositions contenues dans la constitution viennent néanmoins nuancer la responsabilité gouvernementale à l’égard des pratiques de corruption et viennent quelque peu contextualiser les actes unilatéraux imputés au dirigeant.

Cul-de-sac constitutionnel

Depuis la tenue des élections législatives de 2009 remportées par l’opposition menée par le Parti Dhiveni Rayyithunge de Gayoom, le bon fonctionnement de la politique maldivienne est compromis. Le président Nasheed attribue cette impasse politique à la constitution adoptée par Gayoom, juste avant son départ, en 2008. Comme le souligne le spécialiste de politique d’Asie du Sud, Anand Kumar, malgré que la constitution maldivienne institue un système politique présidentiel, les pouvoirs accordés au Parlement restent très forts. Aussi, dans l’éventualité où l’Assemblée est contrôlée par l’opposition, les prérogatives de l’exécutif deviennent très limitées, l’obstruction facilitée. Le gouvernement a alors peu de marge de manœuvre pour mener à bien les réformes qu’il souhaite entreprendre.

Si Nasheed désire, en 2009, amender la constitution afin de faciliter la prise de décision au sein de l’exécutif et assurer une certaine stabilité politique, l’opposition quant à elle, n’y voit aucun intérêt. Cette impasse continue de précariser l’autorité du président Nasheed. Les tensions religieuses achèvent d’accentuer cette incertitude politique.

Choc des valeurs

Un autre objectif de la présidence de Nasheed était celui de libéraliser certaines lois islamiques prévalant dans l’archipel. Il faut rappeler que l’islam a été déclaré religion d’État aux Maldives par le régime de Gayoom. Conformément à la loi coranique, il existe une série de règlements interdisant l’alcool aux habitants notamment. Cette loi ne peut être imposée aux touristes au risque de nuire à l’économie nationale. C’est pourquoi le paradoxe d’une double société existe aux Maldives : les voyageurs arrivant dans l’archipel sont transportés directement de l’aéroport à leur complexe touristique situé sur une des îles inhabitées par la population, libres de toute législation islamique.

Or, compte tenu de la dépendance économique de l’archipel au tourisme, Nasheed souhaitait conserver une certaine souplesse vis-à-vis des entrepreneurs étrangers désirant investir dans les îles encore désertes. Cette volonté du président s’est butée contre l’opposition qui, en vertu du droit religieux et judiciaire, s’est prononcée contre une série de projets interpellant cette flexibilité. La fermeture en décembre dernier de plusieurs complexes touristiques comprenant des spas et des salons de massage, décriés comme « lieux de perversion » encourageant la prostitution en témoigne. La mise sur pied d’une liaison aérienne entre Israël et le pays est aussi perçue comme une provocation de la part de plusieurs tenants islamistes.

Ainsi, un certain fondamentalisme musulman semble avoir émergé et s’être radicalisé ces dernières années dans l’archipel. De plus en plus organisé, ce courant gagne en popularité et influence la scène politique de l’archipel.

Une mise en garde pour le reste du monde

Ainsi, en raison de la conjoncture difficile dont il a hérité et de la survie de certaines loyautés de l’ancien régime au sein de son administration, le président Nasheed a été incapable de mener à bien son combat démocratique aux Maldives.

Comme M. Nasheed l’a conclu dans sa lettre ouverte au New York Times : « Espérons que les Maldives deviennent une leçon pour les aspirants démocratiques de partout : un dictateur peut se retirer du pouvoir en une journée, mais cela peut prendre des années avant d’éliminer les vestiges de sa dictature. »

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Crédit photo : Fotopedia / Stéphane Sulikowski