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La hausse, la gratuité : comment faire notre juste part ?

Alexandre Gajevic Sayegh, 1er mars 2012

En cette session d’hiver 2012, étudiants, associations syndicales et de nombreux membres de la société civile souligneront leur désaccord face à la décision du gouvernement libéral de hausser les frais de scolarité. Sont-ils aveugles à l’idée que tôt ou tard ils devront payer leur juste part ? Pas tout à fait. Raisonnons quelque peu à ce sujet en écartant un instant statistiques, études à l’appui ou porte-paroles.

Contre la hausse

Le mouvement veut passer un message : le gouvernement ne réussira pas à faire passer cette hausse aussi facilement. Si la communauté étudiante reste unie et si une certaine portion de la société civile continue de l’appuyer, il y a de fortes chances qu’il échoue. Manifester, voire faire la grève, n’est pas un sport, un loisir ou un prétexte pour ne pas vaquer à ses occupations.

Il est ici question d’un élément fondamental d’une société démocratique : le droit à la contestation. Pouvoir exercer le droit de manifester et le droit de faire la grève revient entre autres choses à s’assurer que les forces au pouvoir ne répriment pas ce type de mouvement. Il est ainsi possible de critiquer le pouvoir publiquement et massivement. Il ne s’agit pas d’une poignée d’individus qui devrait aller travailler au lieu d’aller manifester. Il s’agit d’individus qui croient que la question se situe au-delà d’un individualisme de premier degré et bien au-delà d’une question utilisateur-payeur.

Le bénéfice des études est individuel et collectif. Les étudiants universitaires retireront clairement un bénéfice personnel de leurs études (postes, salaires et surtout des connaissances), mais produiront par-dessus tout un bénéfice collectif (recherches, innovations, expertises et critiques nous permettant d’avancer).

À titre d’exemple, les étudiants en sciences sociales sont moins assurés de trouver du travail dans leurs domaines d’études universitaires. Ceux-ci contribuent pourtant remarquablement à la société en étudiant notamment les rouages et les failles de nos institutions, pratiques et comportements sociaux. Toujours est-il qu’ils ne pourront pas tous travailler dans leurs champs de compétences. Le bénéfice collectif de leurs études semble, comme dans le cas de la plupart des disciplines universitaires, surpasser le bénéfice individuel escompté. Or, ce savoir névralgique ne doit-il tout de même pas être accessible à tous ? Prévoir un lourd endettement pour acquérir un savoir déterminant peut-être assez décourageant.

Bien que le système de prêts et bourses soutient grandement les étudiants les moins favorisés (même si visiblement pas assez), la bataille pour un système d’éducation qui met les choses au clair, nous disant que les étudiants de n’importe quel milieu social peuvent avoir accès à n’importe quels domaines d’études, n’est pas gagnée. Commençons alors par nous opposer à cette hausse.

Il faut tout de même que chacun fasse sa juste part ! Certes. Puisque les bénéfices des études universitaires ne sont pas strictement individuels, la logique utilisateur-payeur ne s’applique pas. Il s’agit d’une question de société. Par conséquent, ouvrons alors un débat public sur la fiscalité de notre société. Nous serrons ainsi davantage en mesure de déterminer des justes parts.

Contre la gratuité

La gratuité scolaire est un objectif louable, mobilise un discours intéressant, mais se révèle stratégiquement déplacée et politiquement peu souhaitable aujourd’hui. D’une part, là où un mouvement contre une hausse imminente se trame, le discours sur la gratuité – pourrait-on croire – viendrait nuire à l’image du mouvement. En effet, c’est en partie une question d’image, puisqu’une bonne partie de la population croit que la gratuité s’inscrit dans un discours utopique, associant dès lors la cause étudiante à une déconnexion de la réalité sociale.

D’autre part, et il s’agit ici d’un point capital, la gratuité nuirait davantage à la distribution des richesses dans la société. Pourquoi des personnes qui en ont réellement les moyens ne contribueraient-ils pas (aujourd’hui) à financer le système d’éducation, considérant que, pour plusieurs familles, débourser 2 200 $ par session par enfant ne vient pas affecter leur capacité à s’assurer de leurs besoins fondamentaux ? La question de la gratuité fait appel à un débat plus large : celui de la contribution sociale.

Si notre gouvernement avait la réelle intention de faire payer la juste part à tous les contribuables (en combattant les allègements fiscaux injustifiés et l’évasion fiscale, par exemple), une distribution plus juste des richesses s’opéreraient et il serait dès lors possible de savoir s’il est toujours pertinent d’abolir les frais de scolarité.

Pour une éducation accessible

Or, le message que devrait envoyer le gouvernement est : toute personne voulant aller à l’université a les moyens de le faire. Ce n’est pas le cas présentement. Le gouvernement Charest profite d’une conjecture favorable – l’incapacité des étudiants à se mobiliser contre la dernière hausse de 2007 – pour leur faire encaisser une nouvelle hausse.

On entend alors : les frais au Québec sont les plus bas au Canada. Et bien… soyons-en fiers ! La question du financement des universités est certes pertinente, mais encore une fois, elle ne devrait pas s’inscrire dans une logique utilisateur-payeur.

Tous les contribuables payent pour l’éducation universitaire, tandis qu’ils n’en profitent pas tous directement. Certains sont plus malades que d’autres, mais tous payent sensiblement la même chose (heureusement pas grand-chose au Québec) pour notre système de santé. Certains encouragent un système routier vaste et souvent déficient ou d’autres le transport en commun, et nous payons tous le prix dans les deux cas.

Ce sont trois questions apparemment distinctes. Pourtant, dans les trois cas, nous retrouvons des biens que nous considérons essentiels au fonctionnement de notre société, financés par son ensemble, sans que nous procédions au pénible exercice de cibler des utilisateurs-payeurs à chaque fois.

Ces biens essentiels génèrent des bénéfices collectifs importants et doivent être disponibles pour la société en tout temps. Savoir que l’on peut se faire soigner à l’hôpital, se déplacer et s’instruire nous procure individuellement un sentiment de sécurité et de liberté. Il s’agit là de trois conditions nécessaires au fonctionnement de notre société.

Faire notre juste part, pour toute question de société, est une question de fiscalité et doit être posée comme telle.

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Alexandre Gajevic Sayegh est étudiant à la maitrise en philosophie à l’Université de Montréal.

Crédit photo : Jacinthe Leblanc