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Que protège-t-on par la stratégie conservatoire du Plan Nord ?

Vincent Gerardin, 19 février 2012

Enfin, des précisions. Après les trébuchements répétés du gouvernement à propos des relations entre conservation et exploitation dans le cadre de la mise en oeuvre de son Plan Nord, voilà qu’avec l’annonce publique du 5 février dernier par le premier ministre Charest et son ministre de l’Environnement, Pierre Arcand, l’engagement du Québec envers la dimension conservatoire du développement du Plan Nord devient plus clair, voire mathématique :

  • Ø 2015. 12 % du Québec en aires protégées légales, dont 12 % pour ce que l’on appelle la forêt boréale continue ; déjà connu !
  • Ø 2020. 20 % du territoire du Plan Nord en aires protégées légales : nouveau !
  • Ø 2020. 17 % d’aires protégées pour le Québec : en combinant le 20 % sur les 2/3 du Québec avec le 12 % sur l’autre 1/3.
  • Ø 2035. 30 % supplémentaire du territoire Plan Nord limité à des activités non industrielles, activités dont les modalités d’acceptation seront définies par des projets expérimentaux qui évalueront « diverses pratiques de conservation assurant une protection durable de l’environnement et du territoire  » ;
  • Ø 2035. 50 % du Plan Nord, soit près de 600 000 km², qui seraient ainsi astreints soit à la protection stricte, soit à des activités industrielles « bio ».

Exit le statut bancal que constituaient les réserves de capital nature. Seul le chiffre magique de 50 % demeure, sans plus de justification que la philosophie sommaire de certains mouvements pour une nature sans l’Homme.

Et pour atteindre ce 50 %, on fait place à l’expérimentation (7 projets pilotes d’ici 2020) qui portera sur des pratiques d’aménagement subordonnées à des objectifs de conservation de la biodiversité… et des pratiques garantissant en tout temps la protection et l’utilisation durable de la biodiversité… des mécanismes de conservation autres que… les aires protégées… mettant à contribution les valeurs, les besoins et les réalités régionales des communautés autochtones. (Québec, 2012). Ce n’est pas impossible, il y a de nombreux exemples dans le monde de cette intégration harmonieuse Homme/Nature.

Cependant, le premier ministre est-il conscient que des problèmes écologiques plus réels que ceux que sa stratégie nordique prétend affronter sont masqués par cette grande illusion du 50 % ?

  • Ø Le sud négligé, densément peuplé et exploité, est sans stratégie conservatoire précise, et curieusement, sans cibles. On comprend mal pourquoi le 50 % est bon là-haut, et sans intérêt ici. Si un territoire mérite attention, orientations et cibles précises – et budget –, c’est bien le sud du 49°N. Il y a pourtant des statuts de protection, eux aussi reconnus par l’UICN, qui permettent la conservation en milieux habités, sans chambarder l’occupation du territoire ni en exclure les sociétés qui l’ont façonné ? Les grandes ONG se gardent bien d’en parler et de les défendre, car ces paysages humanisés ne sont pas assez Wilderness first, et sentent peut-être trop l’Homme. Et pour le premier ministre, il n’y a donc pas de quoi convoquer la presse un dimanche matin…
  • Ø Le milieu marin s’est vu octroyer une cible de 10 % de sa superficie à protéger d’ici 2015. C’est bien, mais il est grand temps de commencer, car les problèmes juridiques Canada-Québec, et les énormes pressions sur l’exploitation des hydrocarbures ne vont pas faciliter les choses pour mettre de côté en 3 à 4 ans quelque 15 000 km².
  • Ø Revenons au Plan Nord. La forêt boréale continue se divise en deux parties : la partie sud, dominée par des forêts productives et qui seront exploitées, la partie nord, des forêts éparses et globalement de faible productivité. Il est facile de parier que c’est très certainement là que se concentreront les 12 % d’aires protégées. La grande question est toujours la même : oui, 12 %, et 20 %, et à la rigueur 50 %, mais si ces chiffres veulent répondre à un objectif réel de conservation d’une biodiversité menacée, pourquoi les appliquer là où cette protection n’est pas problématique ?

Des chiffres moins gonflés, résultants d’une vision conservatoire clairvoyante, sont nettement plus dignes de confiance. Bien sûr, nous ne sommes pas les seuls à jouer à ce petit jeu, tous les pays le font. Mais, ne serait-il pas plus pertinent de corriger les grandes lacunes de conservation dans le sud habité et industrialisé ?

Les discussions autour du Plan Nord sont malheureusement dominées par les dimensions conservatoires (aires protégées) et industrielles (mines, forêt et hydroélectricité). Et sur ces sujets, on ne pleure pas les conférences de presse et les communiqués. Qu’en est-il de la dimension humaine ?

Une ambition essentielle : relier le meilleur de leur civilisation [celle des Autochtones] au meilleur de la nôtre. In Hummocks, Jean Malaurie

Ce Plan Nord ne pourrait-il être aussi l’occasion de réfléchir sur la dimension humaine de ce projet d’ouverture d’un pays nouveau ? Ne pourrait-il engendrer études, conférences et débats spécialement sur l’immense question autochtone, toujours non résolue ? Après tout, historiquement parlant, c’est de leur pays dont il s’agit, et sur lequel leurs droits ancestraux s’appliquent. Et c’est de ce pays que le Sud souhaite faire un modèle de développement durable. Les Autochtones ne sont certes pas exclus de ce Plan Nord, mais les débats manichéens actuels en relèguent la dimension sociale et humaine au troisième rang. À quand une grande conférence de presse comme celle de dimanche dernier annonçant une grande politique et des stratégies de développement des communautés des Inuit, Cris, Innus, Naskapis, Algonquins ? Nous savons assez bien ce que pensent les grands groupes environnementaux derrière le mirage du 50 % de conservation ; nous savons très bien ce que pensent les minières, les forestières et Hydro-Québec de l’autre 50 %. Que sait-on du regard des communautés autochtones et de leurs membres, de la perception de leur avenir, de celui de leur territoire, et de l’invasion progressive dont il est l’objet par l’industrie lourde… que la stratégie du 50 % ne limitera pas ?

Voir en ligne : Voir l’original sur le blog Silva libera !


Référence

Québec, 2012. Engagement gouvernemental visant à consacrer 50 % de la superficie du Plan Nord… Séance d’information technique, 5 février 2012.