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Huit années qui ont laminé le Brésil

Emir Sader, 1er mai 2003

Entamé par M. Fernando Collor de Mello en 1990, le cycle des gouvernements néolibéraux du Brésil pourrait bien se terminer avec la fin du second mandat de M. Fernando Henrique Cardoso. Quel que soit son successeur, celui-ci recevra, outre l’héritage d’une économie fragile, un pays qui a changé dans certains de ses aspects les plus fondamentaux. Il devra probablement abandonner un modèle économique épuisé, qui requiert des changements significatifs. Ce que l’élection présidentielle du 6 octobre va définir, c’est la direction dans laquelle auront lieu ces changements si le pays ne veut pas répéter la dramatique crise argentine.

Permettant l’élection puis la réélection de M. Fernando Henrique Cardoso au premier tour des élections de 1994 et de 1998, une promesse avait galvanisé la majorité des électeurs brésiliens : la stabilité monétaire - obtenue par la lutte contre l’inflation, définie comme objectif prioritaire - ouvrirait au Brésil les portes de la reprise du développement économique, interrompu une décennie auparavant. A l’arrivée des investissements étrangers, porteurs de modernité technologique, devait s’ajouter la création d’emplois, une politique de redistribution des revenus - l’inflation constituant de fait un " impôt sur les pauvres " - et, finalement, l’accès du pays au " premier monde ".

La crise financière par laquelle se termine le deuxième mandat de M. Cardoso, qui a entraîné deux emprunts au Fonds monétaire international (FMI) - l’un de 10 milliards de dollars, l’autre de 30 milliards de dollars (un peu plus de 30 milliards d’euros) -, montre que ces promesses n’ont pas été tenues. En fait, les transformations qui ont affecté ce grand pays ont été d’un autre ordre.

Comme les autres pays latino-amé-ricains, le Brésil a été victime de la crise de la dette au début des années 1980. Cette crise mettait un terme aux décennies qui, entamées avec la réaction à la crise de 1929, avaient connu la plus forte croissance de l’histoire du pays. De 1964 à 1985, l’expansion économique a accompagné la dictature militaire, le coup d’Etat ayant eu lieu pendant le cycle international de plus grande expansion du capitalisme. Ce cycle a favorisé des rythmes de croissance très élevés entre 1967 et 1979, a permis l’importation de capitaux et, profitant des marchés extérieurs disponibles, un développement des exportations.

Une Constitution « citoyenne »

Ces transformations entraînèrent une rénovation de la classe ouvrière. En même temps que de nouveaux mouvements sociaux et civiques, elle a construit un bloc d’opposition qui, s’appuyant sur la crise de la dette de 1980, accéléra la fin de la dictature. Néanmoins, la transition fut récupérée par les forces libérales d’opposition, regroupées autour du refus de l’" autoritarisme ". Elles promirent alors que le " processus démocratique " permettrait, à lui seul, la résolution des graves problèmes accumulés durant les vingt années précédentes.

Cette vision, s’ajoutant à la capacité des forces dictatoriales " recyclées " de participer à la coalition qui, à partir de 1985, gouverna le pays avec un président civil - José Sarney -, en a fait l’un des pays d’Amérique du Sud dans lequel les éléments de continuité avec la dictature ont été les plus forts, contaminant la transition démocratique.

Après diverses tentatives hétérodoxes de lutte contre l’inflation, la fin des années 1980 a vu se dessiner un scénario similaire à celui des autres pays de la région : l’adhésion au néolibéralisme. Toutefois, le Brésil est arrivé plus tard que les autres aux politiques d’ajustement structurel. A l’inverse du Chili, de la Bolivie, du Mexique ou de l’Argentine, et du fait de sa spécificité, la sortie de la dictature a débouché sur un climat peu propice au néolibéralisme dans un premier temps. Le retour à la démocratie a été consolidé institutionnellement par une Constitution qui, conférant des droits confisqués par les militaires, fut parfois considérée comme une Constitution " citoyenne ". Ajoutée à la force des mouvements sociaux émergents, elle plaçait le Brésil en marge du processus d’hégémonie néolibérale, déjà largement avancé sur le reste du continent.

Le premier projet néolibéral cohérent fut mis en pratique par M. Fernando Collor de Mello. Elu président en 1989, mais déposé par le Congrès pour corruption en 1992, il laissa en suspens le processus d’ouverture de l’économie, de privatisations, de réduction de la taille de l’Etat et de déréglementation économique, piliers du consensus de Washington. Ministre de l’économie de M. Itamar Franco - vice-président, puis successeur de M. Collor de Mello, d’octobre 1992 à décembre 1994 -, puis président élu en 1994, M. Cardoso reprit ce projet en lui donnant une nouvelle configuration : celle de la lutte contre l’inflation, modalité latino-américaine de réduction des dépenses de l’Etat, censées être la cause de la stagnation et du retard économique.

A la tête d’une coalition comprenant son parti - le Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB), initialement de centre gauche - et certaines forces de droite traditionnelles, M. Cardoso disposa d’emblée d’une majorité absolue au Congrès. Fort de l’appui unanime du grand patronat national et international, il bénéficia donc d’appuis politiques, sociaux et médiatiques sans précédent dans l’histoire du pays.

Lui ôtant des aspects régulateurs essentiels, M. Cardoso réforma la " Constitution citoyenne " autant de fois qu’il le voulut. Plus que tout autre président (même ceux de la dictature), et bien que disposant d’une majorité, il gouverna au moyen de " mesures provisoires ", décrets qui, avec l’aval du Congrès, se sont perpétués, devenant en pratique de nouvelles lois. C’est l’exécutif qui fut à l’origine de la majorité des propositions de loi, complétant ainsi la capacité de gouverner du président.

La réélection de M. Cardoso au premier tour, en 1998, traduisit fondamentalement le jugement positif des électeurs sur son Plan Real de stabilité monétaire, qui avait terrassé l’inflation. Un bilan des transformations vécues par le Brésil pendant les années 1990, et en particulier durant sa présidence, peut cependant se résumer à deux aspects centraux : la financiarisation de l’économie(lire Les chiffres du désastre) et la précarisation des relations du travail.

En ce qui concerne la première, les modalités adoptées pour la stabilisation monétaire ont donné un rôle hégémonique au capital étranger. Les campagnes électorales de M. Cardoso ayant été essentiellement financées par les plus grandes banques brésiliennes, le système bancaire a bénéficié de l’unique plan - se comptant en milliards de reals - de sauvetage économique !

Le service de la dette publique représente plus de 32,7 milliards d’euros par an. En 2002, 2003 et 2004, le Brésil aura besoin de 1,02 milliard d’euros par semaine pour financer l’amortissement d’une dette extérieure de 30,6 milliards d’euros et d’un déficit du compte courant de 20,4 milliards d’euros, alors que, jusque-là, les flux s’élevaient à 20,4 milliards d’euros par an.

Que ce soit sur le plan financier ou sur celui de son fonctionnement, l’Etat n’est plus viable si, au minimum, les délais de remboursement de la dette ne sont pas renégociés. Dans le cas contraire, il suivra le chemin - et l’échec - du gouvernement argentin de M. De la Rua (1). L’économie est totalement passée sous la coupe de la finance en raison du niveau d’endettement des ménages, de l’engagement des banques dans les titres de la dette publique (au détriment des prêts pour les investissements) et de la proportion croissante des investissements spéculatifs des entreprises industrielles, commerciales et agricoles.

Comme si cela ne suffisait pas, les fonctionnaires qui occupent les postes économiques clés du gouvernement proviennent des secteurs financiers, national et international, et retournent systématiquement au secteur privé. Cette hégémonie induit à son tour une transformation significative - en termes quantitatifs et en termes sociaux - du budget public. Les dépenses d’éducation représentaient 20,3 % des recettes courantes en 1995 ; elles ne comptent plus que pour 8,9 % en 2000 ; le paiement des intérêts de la dette, qui absorbait 24,9 % des recettes, en détourne aujourd’hui 55,1 %. L’ensemble des dépenses d’éducation et de santé est désormais inférieur au montant de ces intérêts.

Les années 1990 ont également été marquées par la précarisation. Historiquement, l’exploitation de la force de travail dans les campagnes, pour la production du café destiné à l’exportation, se combinant à l’abolition particulièrement tardive de l’esclavage en 1888 - un triste record de trois siècles et demi -, explique l’inexistence d’une réforme agraire et l’incorporation relativement récente de la main-d’oeuvre migrante dans le marché formel du travail.

Que ce soit en période de démocratie ou de dictature, de croissance ou de stagnation, l’arrivée d’une main-d’oeuvre imprégnée des relations précapitalistes existant dans le monde rural a accompagné les cinq dernières décennies (lire Au pays des sans-terre de Carla Ferreira, ). Dans les années 1980, l’économie, en récession, a commencé à ne plus pouvoir absorber ces contingents. En affirmant qu’" il tournerait la page du getulisme dans l’histoire brésilienne (2) ", M. Cardoso a donné le coup de grâce à la capacité régulatrice de l’Etat. Sa politique de " flexibilisation " de la main-d’oeuvre - euphémisme qui cache mal l’augmentation de sa surexploitation - a laissé la majorité des travailleurs sans contrats formels leur permettant d’être des sujets de droit et, par là même, des citoyens.

Ouverture de l’économie et précarisation ont produit une nouvelle migration interne, non plus du secteur primaire vers le secondaire ou le commerce formel (secteur tertiaire), mais du secteur secondaire vers l’informel (toujours dans le tertiaire). Cassant les dynamiques d’ascension sociale portées par une meilleure qualification et par le passage du secteur informel au contrat de travail, ce type d’évolution prend exactement le chemin opposé : la baisse de la qualification et la disparition des droits, voire la perte de la citoyenneté. Si, en 1991, 53,7 % des travailleurs avaient pris pied dans l’économie formelle et accédé aux droits que confère un contrat de travail, ils ne sont plus que 45 % en 2000. Les 55 % restants s’activent dans l’économie parallèle.

Les classes moyennes, pour leur part, ont vu s’approfondir les fractures apparues durant la dictature militaire. Le chômage, la chute dans l’informel, la dégradation des services publics, la contraction de l’emploi dans le secteur bancaire affectent leurs strates inférieures, qui tendent à se prolétariser, tandis que la sophistication des services et l’expansion du secteur financier ont permis à une autre frange de se raccrocher à la dynamique mondialisée de modernisation de l’investissement du capital. Les différences de revenus, de patrimoine et, en conséquence, d’idéologie permettent de moins en moins d’englober ces secteurs intermédiaires dans une seule catégorie.

Chômage, misère, exclusion, violence, narcotrafic, absence d’Etat de droit et d’Etat-providence... Toujours plus nombreux, les secteurs populaires et les populations pauvres de la périphérie des grandes villes (3) ont vécu les épisodes les plus cruels de cette crise sociale. Rebut du capitalisme, ce groupe majoritaire de la population est victime des escadrons de la mort, de la discrimination et, particulièrement, de l’absence de lieux de socialisation. Ses membres ne sont plus socialisés par la famille ni par l’école, et encore moins par le travail. On ne les trouve ni dans les partis, pas plus de gauche que de droite, ni dans les mouvements sociaux. Ils ne disposent pas d’espaces de loisirs et de culture, et, pour certains, sombrent dans la délinquance ou le narcotrafic, luttent contre la police, produisent de la musique rap de protestation, dansent et se battent dans les bals violents de la périphérie...

Ils ont le sentiment de ne rien devoir à une société organisée dont ils ne reçoivent rien. Leur seul contact avec elle demeure la contagion des styles de consommation ou la violence policière, et les formes diverses d’action, légales ou illégales, leur permettant de survivre matériellement et spirituellement. Ils sont la grande énigme de la société. Celle-ci n’aura pas d’autre choix que de prendre en compte leur itinéraire de violence, de banditisme, de culture de la protestation, de luttes sociales et politiques...

Modération de l’opposition

Les Eglises reflètent toutes ces transformations. L’Eglise catholique a été affaiblie par l’action du Vatican, qui a durement attaqué la théologie de la libération et ses principaux représentants dans la hiérarchie ecclésiastique, et par le virage conservateur du comportement populaire. Confrontés à l’irrationalité des temps, à l’absence de perspectives politiques et aux promesses impossibles de la société de consommation, de larges secteurs de la population se sont tournés vers la magie des sectes évangéliques ou vers les variantes conservatrices du catholicisme.

Palliant l’absence des pouvoirs publics dans les quartiers populaires, les religions évangéliques tentent d’offrir à une partie des jeunes une solution de rechange au narcotrafic (4) - les deux mondes cohabitant sans conflits majeurs. Formes communautaires d’assistance, elles s’impliquent dans la recherche d’emplois, la construction collective d’habitations ou les aides financières d’urgence - de façon plus ou moins identique au travail d’assistance des... narcotrafiquants.

Souffrant déjà du chômage, de la fragmentation et de l’" informalisation " du monde du travail, du virage conservateur des secteurs populaires, le Brésil doit par ailleurs faire face à l’institutionnalisation de la vie politique - y compris celle des partis de gauche. En compagnie de la hiérarchie de l’Eglise catholique - en particulier la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB) -, la Centrale unique des travailleurs (CUT) et le Mouvement des sans-terre (MST) demeurent les moteurs de la mobilisation du mouvement social (5).

Mais la pression du gouvernement sur les syndicats (ajoutée à l’appui aux syndicats jaunes), sur les asentamentos (occupations) des sans-terre, les programmes sociaux des municipalités et des gouvernements des Etats asphyxient la capacité d’action des organisations les plus combatives dans la résistance au néolibéralisme.

Si le Parti des travailleurs (PT) continue à canaliser politiquement la grande force sociale accumulée par la gauche depuis vingt ans, son virage " institutionnel " a affaibli son enracinement dans le mouvement populaire. Ce virage a modifié de façon significative la composition interne du parti : élévation de la moyenne d’âge, prise de distance avec les milieux défavorisés, poids significatif de cadres liés aux structures administratives, parlementaires et gouvernementales dans les Etats (75 % des représentants lors de la dernière rencontre nationale du PT, à Recife, en novembre 2001, en étaient issus).

Cette option a également provoqué une modération de ses positions politiques, tant sur les thèmes du remboursement de la dette extérieure, de la réforme agraire, de la Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), de la présence de capitaux étrangers dans les entreprises, que dans les modalités d’action du parti. La candidature de M. Luiz Inácio da Silva (" Lula ") à la présidence se heurte à un rejet important des classes moyennes et des " élites " (6). Les campagnes présidentielles ont donc toujours été des moments d’ajustement de l’image publique du candidat et du parti lui-même, pour rendre possible une victoire électorale.

En cas de victoire...

Que le PT gagne ou non les élections, on peut prévoir un grand débat stratégique. En cas de victoire, la discussion portera sur la relation entre gouvernement et pouvoir, sur les limites et les possibilités d’action dans le cadre institutionnel actuel, sur la possibilité d’incorporation au système ou de ruptures, etc. Si " Lula " perd, après que la direction du parti ait assoupli au maximum ses positions politiques dans la perspective d’une alliance avec le patronat, et pour obtenir l’appui d’autres secteurs de l’élite traditionnelle, sans pour autant parvenir à remporter la victoire, une étape de la vie du PT se terminera probablement.

La nouvelle donne devrait favoriser la réapparition des tendances situées politiquement plus à gauche, souvent tentées jusque-là de déborder leur direction, et l’éventuel départ de cadres pour les organisations du centre et du centre droit. Outre son aspect économique et social, le lourd héritage de M. Cardoso se manifeste dans la crise de la (encore) jeune démocratie.

Quel que soit celui qui lui succédera, la face du Brésil ne sera plus la même. Epuisé, et responsable du désastre social qui fait du Brésil l’un des pays les plus inégalitaires du monde, le modèle économique n’a survécu que grâce aux prêts du FMI, augmentant chaque fois la fragilité de l’économie ; il devra nécessairement être modifié.

Reste à savoir dans quelle direction se fera ce changement : des modifications limitées, comme celles promises par M. José Serra, économiste, ex-ministre de la santé et dauphin de M. Cardoso, ou par le représentant de la " troisième voie ", M. Ciro Gomes, ou en rupture avec les politiques néolibérales, comme le promet M. Luiz Inácio da Silva.

Outre le dépassement de la crise interne, une victoire de l’opposition pourrait entraîner le renforcement du Marché commun du Sud (Mercosul), avec la création d’une monnaie commune, pour sortir l’Argentine de son marasme et, à travers la reconstruction de cette alliance, une proposition d’intégration latino-américaine en lieu et place de la ZLEA, instrument de l’hégémonie des Etats-Unis.


L’auteur est professeur à l’université d’Etat de Rio de Janeiro.