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Léa Pool, édulcorer le ruban rose

Grande entrevue

Marie-Lise Rousseau, adjointe à la rédaction de l’Itinéraire, 6 février 2012

Si les personnages féminins se sont taillé une place de choix dans le cinéma québécois, c’est bien grâce à Léa Pool, qui rend hommage à leur sensibilité et à leur force de caractère dans ses œuvres depuis plus de 30 ans. La cinéaste récidive avec le documentaire Pink Ribbons, Inc., à l’affiche dès le 3 février, qui dénonce la commercialisation de la lutte contre le cancer du sein au détriment des femmes qui en sont atteintes.

Après un documentaire sur l’industrie du « ruban rose », Léa Pool est présentement en phase de recherche pour un prochain documentaire sur les mères de famille en prison. Eh oui, encore un film sur les femmes ! « L’emprisonnement d’une mère est une double condamnation, parce que les enfants doivent la subir aussi », explique la cinéaste, elle-même mère monoparentale d’une adolescente de 16 ans, Giulia, qu’elle a adoptée en Chine. « Ces femmes ne sont pas à la bonne place, dénonce-t-elle. La prison ne va pas régler leurs problèmes, la plupart liés à la drogue. Et en plus elles y perdent souvent la garde de leurs enfants. »
Dans ce film, les personnages de Léa Pool sont bel et bien réels. Et ils connaissent pour la plupart une triste réalité : la maladie. La cinéaste de 61 ans a accepté l’offre de la productrice Ravida Din de l’Office national du film du Canada de les faire parler à la caméra, parce qu’elle a été choquée de cette « utilisation des femmes [malades] à des fins de marketing. C’est le capitalisme dans ce qu’il a de plus hypocrite », se désole-t-elle lors de notre rencontre, dans un café du Mile-End.

Comme son titre l’indique, Pink Ribbons, Inc. dénonce la commercialisation de la lutte contre le cancer du sein par de grandes entreprises. Des exemples ? Une publicité de Ford dans laquelle une femme atteinte du cancer du sein n’a qu’un seul désir : celui de conduire une Mustang décapotable. Ou encore Ultramar, qui affichait un énorme ruban rose à ses stations-service en octobre (mois du cancer du sein), alors qu’elle ne donnait à la cause qu’un sou par litre d’essence de catégorie « super », qui est la plus coûteuse et la moins vendue. Les exemples pleuvent, qu’on pense aux légumes du supermarché emballés dans du plastique « ruban rose » ou aux bouteilles de vin arborant le même logo, qui souvent ne donnent pas un sou à la recherche contre la maladie.

Se positionner contre la surexploitation d’une cause aussi sensible que celle du cancer du sein est risqué. Mais la caméra de Léa Pool n’est pas celle de Michael Moore : elle sait trouver l’équilibre entre critique et sensibilité. Comme point de départ à Pink Ribbons, Inc., la cinéaste a filmé les grands rassemblements de lutte contre le cancer du sein commandités par de grosses compagnies un peu partout au Canada et aux États-Unis. « La première fois, je n’avais pas d’a priori », précise-t-elle en sirotant son café. Ces événements festifs, que la réalisatrice qualifie avec humour de « genre de mélange entre l’Halloween et la fierté gaie », où des femmes et des hommes portent du rose et défilent dans les rues au son d’une musique très forte et rythmée, se veulent une occasion de célébrer la force des « survivantes » du cancer du sein tout en amassant des fonds pour la cause.

Malgré les bonnes intentions qui animent tous ceux et celles qui participent à ces rassemblements, Léa Pool a senti que quelque chose ne tournait pas rond lors de la marche Revlon, à New York. Nulle part elle n’y a vu les mots « cancer du sein ». « Cancer, ça ne vend pas, explique-t-elle. Par contre, le nom Revlon était partout sur les écrans géants de Times Square. » Voilà qui a provoqué un malaise chez la cinéaste, qui y perçoit un grand manque de sensibilité.

Frôler la mort

Dans Pink Ribbons, Inc., Léa Pool s’efface derrière la caméra pour laisser parler des activistes, des écrivains, des scientifiques… et surtout des femmes atteintes de la maladie. Le témoignage d’un groupe de femmes au Texas, en phase terminale de leur cancer, est particulièrement bouleversant. « Je n’avais pas envie de les questionner, je voulais qu’elles racontent comment elles se perçoivent par rapport à tout ce mouvement de marketing », décrit la cinéaste à propos de sa démarche. Ce fut une rencontre très émotive ; l’une des femmes qui témoigne à l’écran est décédée à peine une semaine avant l’entrevue de Léa Pool avec L’Itinéraire, en novembre dernier.

En personne, la réalisatrice a cette même tendance à s’effacer pour parler davantage de ceux et celles qu’elle juge intéressants. Lors de la séance de photos, elle ne cache pas son inconfort, mais joue quand même le jeu.

Derrière la lentille d’une féministe

Quand on pense à Léa Pool, on pense d’abord à ses nombreux films d’auteur qui ont marqué l’imaginaire québécois, comme Emporte-moi, Lost and Delirious et Maman est chez le coiffeur. Mais Léa Pool a commencé sa carrière comme documentariste, alors qu’elle quittait les bancs de l’UQAM dans les années 70. Depuis, elle en tourne un ou deux par décennie. « Par besoin de me ressourcer », explique la cinéaste d’origine suisse, en décrivant comment la fiction se créée de l’intérieur de soi, alors que le documentaire est guidé par des événements extérieurs.

Qu’elle tourne fiction ou documentaire, les femmes semblent être le sujet de prédilection de Léa Pool. « C’est ce que je connais le mieux ! », explique-t-elle simplement, le sourire aux lèvres et les yeux doux.

Si la cinéaste se définit comme féministe, c’est à défaut d’avancées concrètes dans la cause de l’égalité des sexes, une cause qui lui tient à cœur. Elle donne en exemple l’absence des femmes cinéastes dans divers ouvrages portant sur le cinéma québécois, disponibles à la bibliothèque de l’UQAM, où elle enseigne aux étudiants en production cinématographique. « Je tournais les pages et je me disais, “ça se peut pas !”. Je regardais si mon nom était là, s’il y avait celui de Micheline Lanctôt… rien ! On est en 2011 [au moment de l’entrevue], et il y a encore des livres comme ça. Tous les étudiants en cinéma vont les lire et croire que la femme en cinéma n’existe pas ? », s’indigne-t-elle.

En citoyenne responsable, Léa Pool s’est engagée dans le mouvement des Réalisatrices équitables dès ses débuts en 2007. Cet organisme à but non lucratif vise à obtenir l’équité entre hommes et femmes dans le domaine de la réalisation au Québec. En effet, malgré la forte présence de femmes dans les écoles de cinéma, force est de constater que la grande majorité des films québécois sont réalisés par des hommes.

Un souhait pour Léa Pool ? Faire simplement des films pour faire des films, sans étiquette. « Mais avec le temps, j’ai réalisé qu’on a peut-être encore besoin de promouvoir l’égalité des sexes, même de nos jours. » Et heureusement, la revoilà qui nous présente à nouveau au grand écran des personnages féminins d’une force tout aussi inspirante que la sienne.

Publié le 1er février 2012 sur L’Itinéraire.ca. Voir l’article ici.