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Le Maroc n’est pas une exception

Marie-Anne Dayé, 1er février 2012

Le Maroc n’a pas échappé à la vague de révoltes arabes des mois de janvier et février derniers, bien qu’on le qualifie souvent d’exception. Sans avoir connu la chute de son dirigeant comme en Tunisie et en Égypte, le peuple a tout de même réussi à faire entendre sa voix.

Le coup d’envoi a été donné le 20 février 2011. Des milliers de Marocains ont brisé le silence et sont sortis dans les rues pour revendiquer la démocratie, la justice sociale et la dignité dans leur pays. Pour eux, c’est une date historique, car auparavant, les gens n’osaient pas parler contre le roi et la monarchie. « Il y avait un mal depuis quelques années, depuis Hassan II, les années de plomb », explique Mériam Abouelouafaa, membre du Comité montréalais de soutien au Mouvement du 20 février (CMSM). Selon elle, la population a vécu des années douloureuses, mais maintenant c’est différent, car la porte est ouverte et le débat est lancé.

Ces « années de plomb » désignent une longue période noire dans l’histoire contemporaine du Maroc au cours de laquelle on assistait à de la violence et à la répression de l’activisme politique. Détentions, disparitions et tortures étaient chose courante durant le régime d’Hassan II, mais avec le roi Mohammed VI, à la tête du pays depuis 1999, la situation s’est améliorée. En effet, les femmes ont davantage de droits et le peuple se sent plus écouté. Cependant, la démocratie est loin d’être atteinte.

Le Maroc n’est donc pas une exception. Il a eu, lui aussi, son printemps. Les marches pacifiques du 22 et 29 mai 2011 ont été réprimées dans des dizaines de villes et villages marocains, entraînant la mort du martyr Kamal Ammari ainsi que des centaines de blessés et de détenus. Les manifestations sont fréquentes depuis ce temps, et l’indignation est loin d’être terminée. « Je crois que maintenant, ce qu’il faut faire, pour ne pas que le mouvement s’essouffle et qu’il y ait un nouvel élan, c’est que les jeunes du Mouvement aillent chercher d’autres groupes, soit les chômeurs, féministes, socialistes, qu’ils se mettent ensemble et qu’ils continuent », souligne Mériam Abouelouafaa.

Revendications des Marocains

Le Maroc est riche en ressources naturelles, mais le peuple ne voit pas la couleur des profits. Selon l’UNICEF, le taux d’analphabétisme des adultes entre 2005 et 2008 était de 44 %. Cela peut s’expliquer par un manque d’accès aux institutions scolaires, surtout dans les campagnes. « Le régime ne donne pas de véritable autorité au gouvernement, et toutes les décisions stratégiques politiques ou économiques se font dans les entrailles du palais royal et non pas au parlement. Il faudrait augmenter les salaires et créer davantage de postes de travail dans le public. », souligne Mohammed O. M., travailleur marocain vivant à Tanger.

Mériem Abouelouafaa s’indigne de « la cherté de la vie, de la corruption, du chômage qui est très élevé, mais dont les chiffres sont faussés. » Le CMSM appuie les revendications du Mouvement du 20 février telles qu’une réforme radicale du système judiciaire pour assurer son indépendance et son intégrité, la libération de tous les détenus politiques et d’opinion, la reconnaissance de la langue autochtone tamazight comme langue officielle aux côtés de la langue arabe.

Rima Salhi, membre du CMSM, dénonce le travail des enfants, géré par des réseaux illégaux : vente de cigarettes, de drogue, prostitution des garçons et des filles. De plus, « de nombreux diplômés et chômeurs dans la quarantaine n’ont pas encore de travail », s’inquiète-t-elle. Elle revient tout juste d’un voyage au Maroc, durant lequel elle a assisté à plusieurs tables de discussion. Elle tente d’expliquer la vraie situation au Maroc pour lutter contre la propagande du régime par tous les moyens : internet, dans la rue, dans les autres comités et collectifs.

Volte-face du roi

Devant la pression internationale, Mohammed VI n’a pas eu d’autre choix que de répondre à son peuple, d’une manière ou d’une autre. Le 9 mars 2011, il annonce des réformes à la Constitution, comme la réduction de certains de ses pouvoirs politiques et religieux, ainsi qu’un renforcement des pouvoirs du premier ministre. Un référendum a donc eu lieu le 1er juillet, suivi d’élections le 25 novembre. Pour Mériam Abouelouafaa, « ce n’est qu’un changement de virgules dans la Constitution ». En vérité, le roi conserve son droit de veto ainsi que les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, même s’il a accordé plus de pouvoir au chef du gouvernement.

La majorité de la population ne réclame pas le départ du roi, car il est plus à l’écoute du peuple que ses prédécesseurs, mais revendique un partage des pouvoirs, et un parlement. « Les mouvements de protestataires font des reproches à quelques symboles du pouvoir qui entourent la monarchie et non à monarchie elle-même », mentionne Radia Benkhouya, chargée d’enseignement en langue arabe à l’Université Laval,.

Mohammed VI a réagi rapidement aux manifestants comparativement à ses voisins. « Il a eu le temps de comprendre la leçon », analyse Rima Salhi. C’est entre autres pour cette raison que la situation au Maroc n’est pas devenue chaotique. En accordant quelques concessions, il a réussi à calmer son peuple et atténuer l’effet des manifestations.

Toutefois, le Mouvement du 20 février ne s’est pas éteint : « Je trouve que le Mouvement est en train de vivre un moment de remise en question, essaie de comprendre son évolution depuis le début, en considérant les points forts et les points faibles », affirme Rima Salhi.

Le Maroc, un an plus tard

Les changements depuis la dernière année au Maroc sont surtout sur le plan social. Le Mouvement du 20 février a donné une voix au peuple, une liberté et un accès vers la démocratie. Grâce aux médias sociaux, la population a pu se rassembler pour crier haut et fort ce qui les ronge depuis longtemps. En dépit du peu de changements, Mériam Abouelouafaa se dit confiante. « Ce que je trouve incroyable au Maroc, poursuit-elle, c’est que les gens sont enfin sortis et arrêtent de dire que tout va bien. Ils ont tellement été habitués à craindre le pouvoir. » « C’est un soulèvement de conscience politique. Avec ou contre le régime, l’important c’est que les gens commencent à réfléchir ! », ajoute sa collègue Rima Salhi.

Le peuple a donné une chance au Parti de la justice et du développement (PJD), islamiste et conservateur, lors des élections du 25 novembre dernier, espérant qu’il ne soit pas aussi corrompu que les autres. Selon Rima Salhi, « il y en a qui croient au changement avec le PJD, mais les citoyens qui ont un minimum de sens critique savent très bien que le Maroc est toujours gouverné par le palais royal.. »

Le Mouvement du 20 février fête son premier anniversaire dans moins d’un mois. Comme le dit Radia Benkhouya, « il semble que tout le monde a de bonnes intentions et veut travailler pour un meilleur Maroc. » Rima Salhi est du même avis et croit que « [l’]arme ultime pour le changement au Maroc, c’est l’instruction ».

Le CMSM continue d’appuyer le Mouvement en mobilisant la diaspora marocaine à Montréal et ailleurs. Les membres ont participé à l’événement « rÉvolution : Bilan et perspectives » organisé par le Collectif tunisien au Canada le 14 janvier dernier et préparent le premier anniversaire du Mouvement du 20 février qui aura lieu le samedi 18 février au Square Phillips à Montréal entre 14h et 17h.


Crédit photo : flickr / magharebia