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Égypte : Une révolte sans révolution, pour l’instant

Yanick Touchette, 1er février 2012

Un an après le début des manifestations sur la place Tahrir au Caire, en Égypte, les Frères musulmans obtiennent pour la première fois le contrôle de l’Assemblée du peuple. Le secrétaire général du Parti de la liberté et de la justice (PLJ), Saad al-Katatni, a reçu 399 des 496 voix de l’assemblée. Al-Katatni dirigera la première assemblée législative élue directement par les Égyptiens, sans intervention de l’armée, depuis la prise de pouvoir des Officiers libres en 1952. Mais qu’est-ce que ce nouveau pouvoir réserve réellement aux Égyptiens avides d’une liberté nouvellement acquise, mais mitigée ?

Forte de la plus importante population arabe, l’Égypte se retrouve présentement devant un défi à trois branches. Professeur de science politique, Vincent Romani dirige l’observatoire du Moyen-Orient de la chaire Raoul-Dandurand de l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Après avoir titré un chapitre « Égypte 2010 : fin de régime ou fin de règne ? » dans un ouvrage paru l’an dernier dans lequel il collabore, Vincent Romani souligne de fait qu’autant l’armée, les Frères musulmans, ou encore les Salafis pourraient vraisemblablement diriger l’ancien empire des Pharaons dans un futur rapproché.

Bien que le Conseil suprême des forces armées (CSFA) ait depuis le départ soutenu que le pouvoir serait éventuellement transféré aux autorités civiles, ses officiers supérieurs ont repoussé à plusieurs reprises la date ultime du transfert effectif du pouvoir et de l’élection d’un nouveau président. Après avoir mentionné 2013 pour la tenue des élections, la colère populaire a convaincu le CSFA de promettre l’arrivée du scrutin général pour juin de cette année.

Pourtant, le professeur Romani rappelle « qu’à l’issue du premier tour des élections législatives qui viennent d’avoir lieu, un officier numéro deux du CSFA a expliqué à la presse à destination de l’Occident que, finalement, ces élections auraient peu d’impact sur la réalité du pouvoir, donc de la répartition du pouvoir et que cette réalité, c’est que l’armée détient le pouvoir. »

Cette même armée, qui règne sur l’Égypte sans discontinuité depuis 1952, est depuis longtemps institutionnalisée dans toutes les sphères du pays, autant économiques, politiques, que sociales. Sur ce plan, le directeur de l’observatoire du Moyen-Orient élabore en profondeur sur le fait que « l’armée a construit un immense complexe militaro-industriel, qui est inséré très largement dans l’économie civile du pays. » Il ajoute « qu’une très large caste d’officiers supérieurs est propriétaire d’hôtels, de complexes touristiques, d’usines de tout type. Ce que représentait Moubarak pour eux, c’était un porte-parole. »

Ainsi, le soulèvement populaire de janvier et février 2011 aurait plutôt servi l’armée qu’autrement. Celle-ci a eu le beau jeu, alors que c’est la police qui s’est attaquée aux manifestants, au moment où l’armée déclarait que leurs revendications étaient légitimes. Derrière cette attitude se cachait cependant une prise de position contre un néolibéralisme prônant des normes économiques plus ou moins transparentes pour le pays, où l’armée perdait graduellement sa mainmise sur l’économie égyptienne. Le successeur pressenti de Hosni Moubarak, son fils Gamal, émergeait d’ailleurs de ce milieu d’entrepreneurs purement civils plutôt que militaires.

L’armée a donc graduellement resserré son contrôle sur la vie quotidienne des Égyptiens depuis les manifestations de l’an dernier. Le rapport « Une année de rébellion : La situation des droits humains au Moyen-Orient et en Afrique du Nord » d’Amnistie Internationale est d’ailleurs accablant à ce sujet. Celui-ci dépeint un portrait peu flatteur : maintien de l’état d’urgence, en place depuis l’assassinat de l’ancien président Anouar el-Sadate (partiellement levé le 24 janvier dernier), imposition de la loi martiale partout au pays, Loi n° 34 interdisant la grève, détention arbitraire des opposants au régime, entre autres, pour « insulte à l’armée ».

Vincent Romani garde tout de même espoir. Il est d’avis que l’armée voudra se retirer de la gestion quotidienne du gouvernement le plus rapidement possible pour se faire oublier et conserver les positions acquises dans l’économie par ses officiers supérieurs. Il reste convaincu que le premier défi des Frères musulmans, maintenant au pouvoir, sera de trouver la juste mesure de son alliance avec l’armée, tout en offrant une représentation légitime au peuple qui a élu son parti. Il n’est donc pas question ici de voir l’armée se retirer entièrement du pouvoir civil. Du moins, pas encore.

Lorsqu’on lui demande s’il s’agit donc là d’une révolution volée au peuple égyptien, alors qu’on semble avoir remplacé un dictateur par une junte militaire, le professeur de l’UQAM nous répond qu’il s’agit bien là de la réalité. Pourtant, il préfère voir le verre à moitié plein. Bien que les Égyptiens se trouvent devant trois inconnus importants, ceux-ci ont fait les premiers pas vers un régime démocratiquement élu. Il reste à savoir quel type de constitution on leur proposera éventuellement, de qui sera composé le comité qui la rédigera et si l’élection présidentielle aura lieu avant ou après l’arrivée de cette nouvelle constitution.

En terminant, Vincent Romani pointe vers la Turquie, où le modèle de l’armée qui transfère progressivement le pouvoir au peuple semble avoir bien fonctionné. Par contre, il dirige rapidement l’attention vers la Russie de Vladimir Poutine pour rappeler que la route est encore longue. Pour l’instant, il parle « d’une révolte, sans révolution ». Mais le changement qu’apportent les révolutions débute toujours par une révolte des peuples. Cette révolte, les Égyptiens ont prouvé en novembre dernier, lorsqu’ils sont retournés sur la place Tahrir pour protester contre le manque de changements effectifs, qu’ils étaient prêts à la maintenir.


Crédits photo : Maged Helal