Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

Permis social : Complicité à l’ère de l’extraction

Clayton Thomas-Muller, Kevin Smith, 1er février 2012

À première vue, il ne semble pas y avoir un lien manifeste entre les activistes indigènes au Canada, la performance des artistes au Royaume-Uni et les activistes environnementaux dans ces deux pays. Cependant, la controverse internationale au sujet de l’industrie des sables bitumineux canadienne a uni la population de ces communautés dans leur opposition à son développement. Au cours des dernières années, les groupes environnementaux et les artistes se sont mutuellement influencés, notamment lors d’interventions publiques innovatrices et multiplateformes. Dans un premier temps, les organismes non gouvernementaux (ONG) impliqués dans la défense de l’environnement ont fait pression sur le gouvernement et ont ciblé les compagnies pétrolières qui sont impliquées des deux côtés de l’Atlantique. Ensuite, le secteur culturel britannique a récemment commencé à s’interroger sur leur complicité vis-à-vis des compagnies pétrolières qui commettent des abus environnementaux ou en rapport aux droits humains ailleurs dans le monde.

À Londres, au Royaume-Uni, une écrasante majorité des institutions culturelles ont obtenu le parrainage d’une grande compagnie pétrolière, principalement de la société BP (anciennement nommée British Petroleum) ou Shell. Depuis plus de 20 ans, BP a été le principal commanditaire du musée « Tate Modern ». Les relations entre le géant culturel et la société ont été si étroites que l’ancien PDG de BP, Lord John Browne, siège au conseil d’administration du musée depuis 2007. En décembre 2011, le groupe pétrolier BP a annoncé un contrat de parrainage d’une dizaine de millions de livres au cours des cinq prochaines années entre le Tate, le British Museum, le Royal Opera House et la National Portrait Gallery.

Une compagnie pétrolière telle que BP associe les modèles de gestion d’une compagnie d’ingénierie et d’une banque, ce qui leur est profitable puisque la construction d’une plateforme pétrolière en mer est l’un des projets les plus dispendieux sur terre. Normalement, une plateforme offre un haut taux de retour sur investissements si la production est maintenue sur deux ou trois décennies. La poursuite de cette production est souvent menacée par les mouvements sociaux et politiques imprévisibles dans les pays d’extraction. Quelle que soit la menace à la production, celle-ci peut immédiatement miner la rentabilité de la société.

Afin de se prémunir contre la menace qui pèse sur la valeur de la compagnie, BP travaille constamment à modeler son « permis social pour opérer » – un terme largement employé dans le domaine des affaires et de l’administration publique qui s’applique généralement à renforcer le soutien aux activités d’une société dans les communautés qui vivent à proximité de leurs usines, de leurs puits de pétrole et ainsi de suite. Cela met en lumière la façon dont les sociétés développent l’appui de l’opinion publique loin des lieux d’extraction ou de manufacture. Par exemple, le permis social est ce qui relie les amateurs de galeries d’art de Londres et la dévastation des forêts boréales et des communautés indigènes au Canada par l’entremise de l’extraction des sables bitumineux.

Depuis la première visite des activistes de Indigenous Environmental Network au Royaume-Uni, les actions entreprises contre l’exploitation des sables bitumineux ont été une composante récurrente de la scène politique. Ces collaborations visaient initialement les groupes pétroliers et les banques britanniques impliqués dans le financement d’autres compagnies dans l’exploitation des sables bitumineux. Maintenant, les galeries et les musées sont également considérés comme complices des compagnies qui détournent l’attention sur leurs activités nuisibles.

Les groupes d’activistes tels que Art Not Oil protestent contre l’implication des groupes pétroliers dans les galeries depuis 2004. La problématique a atteint un nouveau point culminant en 2010 à la suite de la catastrophe dans le golfe du Mexique. Quelques semaines après l’explosion d’une plateforme pétrolière causant 11 morts et ravageant un grand territoire de la côte américaine, la fête estivale annuelle du musée Tate célébrait les 20 ans de parrainage de BP. En réaction à l’explosion, les activistes ont coordonné la publication d’une lettre avec le quotidien The Guardian, signée par plus de 160 personnes dans le milieu culturel. Celle-ci appelait le musée à mettre un terme à sa relation avec BP et à distribuer de la documentation à propos du financement octroyé par l’industrie du pétrole aux fêtards présents à la célébration du Musée. [1] Pendant ce temps, le petit groupe d’artistes militants Liberate Tate a interprété Licence to Spill, mettant en scène 11 artistes vêtus de noir, le visage dissimulé par des voiles versant des litres d’une substance semblable au pétrole sur les marches d’entrée de la galerie. Ce geste symbolique était destiné à perturber le plus possible les célébrations afin d’attirer l’attention sur les horreurs qui se sont produites dans le Golfe du Mexique plutôt que sur les petits-fours et le champagne.

Alors que la négligence criminelle de BP dans la cause de la catastrophe du golfe du Mexique a été l’un des facteurs ayant redynamisé les performances et campagnes de Liberate Tate, l’implication de BP dans l’extraction des sables bitumineux, en particulier, est devenue par la suite l’un de ses principaux foyers.

Évidemment, toutes les activités reliées aux commandites arrivent au moment où les arts font face à des coupures massives dans les fonds publics, en tant que mesures austères prises par le gouvernement de coalition britannique. Plusieurs pensent que ce n’est pas le moment pour le monde des arts d’être exigeant concernant la provenance de l’argent. Le critique d’art du Guardian, Jonathan Jones, soutient que les musées devraient prendre « l’argent de Satan lui-même » si cela équivaut à pouvoir « rester fort et rester libres ». [2]

Pourtant, c’est précisément à cause de la diminution du financement public qu’un débat sur l’éthique de certaines sociétés commanditaires est plus pertinent que jamais. Plutôt que d’opposer le besoin d’une réflexion éthique et la nécessité de garantir un financement, nous devons fixer ce débat dans le respect de la valeur des arts pour la société et l’importance de l’accès à celles-ci. Le soutien de l’État s’engage à ce que les institutions d’arts demeurent ouvertes à tous, assurant la possibilité de connecter avec une histoire culturelle vivante et changeante et valorisant l’apport des arts à la vie des gens et à leur expérience.

Raoul Martinez, un portraitiste dont les œuvres ont été exposées dans le cadre du Prix de portrait BP (BP Portrait Award) à la National Portrait Gallery pour les deux dernières années, a écrit que :

À moins que nous soyons prêts à accepter les commandites de l’industrie pornographique ou des fabricants d’armes, nous croyons fermement qu’une ligne doit être tracée quelque part. Alors, la question n’est pas de savoir si nous traçons la ligne, mais où nous la traçons. Dans le cas de BP, je crois qu’il y a de solides arguments pour les placers du mauvais côté de cette ligne… Si la société décide qu’elle valorise véritablement des institutions comme la National Portrait Gallery et le Tate Modern, elle peut fournir de l’argent pour les supporter. [3]

L’appel à mettre fin aux commandites de pétrolières pour les arts n’est pas sans précédent. Les changements de commandites se sont produits à de nombreuses occasions selon l’évolution des normes sociales et des contextes. Il y a quelques décennies, plusieurs de ces mêmes institutions culturelles recevaient de l’argent de l’industrie du tabac – la créativité de l’art a permis un leurre idéal pour les conséquences dévastatrices du cancer – alors que maintenant, les logos de tabac sont absents de la sphère culturelle. Fumer n’est tout simplement plus acceptable socialement. L’important virage culturel concernant les commandites de tabac est maintenant largement applaudi en tant que réponse appropriée et était dû en partie à la poussée donnée par les groupes de campagne antitabac. Toutefois, malgré les préoccupations du public à propos de la menace répandue des changements climatiques et la continuelle violation des droits des Peuples autochtones au Canada, l’argent du pétrole est toujours en train de graisser les roues de beaucoup de nos institutions culturelles. L’idée qu’il est donc normal de continuer à brûler des combustibles fossiles subtilement s’infiltre dans notre imagination, fixant l’image d’un certain type de culture, d’un certain type de comportement destructeur. Cette acceptabilité culturelle du pétrole est à la baisse, et à un moment donné, elle sera dramatiquement en déclin.

Rompre le lien de parrainage entre Tate et BP n’empêchera pas à lui seul les effets dévastateurs des projets de sables bitumineux qui sont infligés à travers les étendues sauvages du nord du Canada. En créant un débat public et en informant sur les questions de légitimité de ces compagnies associées à des institutions culturelles respectables et appréciées, nous pouvons renforcer les tentatives de les rendre redevables dans d’autres sphères politique et financière. Il s’agit d’une étape essentielle pour en finir avec la mainmise que ces compagnies ont dans les coulisses du pouvoir – un obstacle majeur que nous rencontrons dans la transition vers une société à faible carbone. L’abandon du pétrole prend place dans plusieurs sites municipaux aussi bien que dans nos expériences quotidiennes personnelles : de l’infrastructure du transport aux actionnaires des fonds de pension, en passant par l’endroit où la nourriture que nous mangeons est cultivée ou encore à la séparation des intérêts de l’industrie des combustibles fossiles à l’écart des sièges du pouvoir gouvernemental. Pour une transition juste et équitable à une ère postpétrole, nous voyons les pratiques de créativité et de collaboration d’artistes essentielles au processus, et les institutions culturelles comme un espace clé pour nourrir cette évolution.

Notes
[1] « Licence to Spill », Platform, juin 2010,www.platformlondon.org/carbonweb/documents/licencetospill.pdf

[2] « Tate is right to takeBP’s money »,Guardian Blog, 29 juin 2010. Voir : http://www.guardian.co.uk/culture/jonathanjonesblog/2010/jun/29/tate-bp-sponsorship

[3] Entrevue avec les auteurs, août 2011.


Article original en anglais tiré de : Fuse Magazine

Traduction par l’équipe du Journal des alternatives