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Planète verte, oui ! Capitalisme vert, non !

Michel LAMBERT, 1er février 2012

Du 24 au 29 janvier 2012, la ville de Porto Alegre (Brésil) était hôtesse d’un Forum social thématique organisé notamment en préparation au Sommet des peuples de Rio + 20, une rencontre de la société civile mondiale qui se tiendra parallèlement à la Conférence des Nations Unies Rio +20 en juin 2012 à Rio de Janeiro au Brésil. Si, après les échecs évidents des négociations des Nations Unies sur les changements climatiques, la rencontre de Rio est attendue avec l’espoir qu’elle permette une nouvelle ouverture, elle est aussi, et peut-être surtout, attendue avec appréhension. En effet, tout indique que les États et les grandes corporations présentes à Rio profiteront surtout de l’opportunité offerte par les célébrations du Sommet de la Terre de Rio 1992 pour glisser en douce un tout nouveau concept, le Capitalisme vert. C’est clairement ce que laisse entendre le premier document rendu public par l’ONU sur Rio +20. Et à Porto Alegre, les organisations de la société civile internationale présentes entendent bien défaire l’idée !

Économie verte ou capitalisme vert ?

Les concepts sont flous. Pour certains, ces propositions peuvent même apparaitre comme des avancées positives. Qu’en est-il ?

L’économie verte est définie comme l’ensemble des activités économiques qui produisent des biens et services contribuant à éviter, réduire ou supprimer des nuisances pour l’environnement. Cette définition s’applique par exemple aux entreprises de traitement des déchets ou des eaux usées ou aux producteurs d’énergie renouvelable. Par extension, le concept peut inclure toute initiative qui vise à transformer notre économie du « tout jetable » en une économie circulaire, qui revalorise ses émissions et ses déchets et réduit drastiquement gaspillage et pollutions.

Le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) publiait récemment un important rapport en préparation à Rio +20. Intitulé « Vers une économie verte – pour l’éradication de la pauvreté », le rapport affirme que l’application des concepts de l’économie verte créera des emplois, renforcera l’équité sociale, favorisera l’utilisation plus rationnelle des ressources, favorisera l’efficacité énergétique et jouera même un rôle essentiel dans la lutte contre la pauvreté. De quoi satisfaire les plus sceptiques !

Mais ce même rapport et les récentes discussions sur les changements climatiques à Copenhague, Cancún et Durban permettent aussi de voir jusqu’où les gouvernements et les corporations sont justement prêts à aller, par extension du concept, pour faire du « business as usual ».


Une triste manipulation des crises économique et écologique

Le même rapport du PNUD débute opportunément en mettant en contexte la crise économique de 2008, la mauvaise gestion de l’économie actuelle et conclut avec l’opportunité financière que représente la nature. La théorie traite de la reconnaissance de la valeur du capital naturel et du coup de l’intérêt d’y investir. Les chiffres y sont nombreux. Milliards ici dans l’eau, milliards là-bas dans les énergies, investissements, marchés et croissance rapide. La nature est un bon placement…

Évidemment, pour que ça fonctionne, il faut des investissements. Et comme les gouvernements sont endettés et en crise, on y parle d’investissements du secteur privé. Mais le système doit être en mesure d’offrir des garanties à ces investisseurs. Donc, en préalable, le verdissement de l’économie verte implique nécessairement de « valoriser » la nature, soit de donner un prix à l’eau ou l’air pur, et enfin d’offrir à ces mêmes investisseurs des droits de propriété et la capacité de transiger, spéculer, etc. Il y est sous-entendu que le secteur privé sera ainsi mieux à même de « protéger » les ressources nouvellement acquises, car elles seront siennes !

Sous cet angle, l’économie verte n’est en fait que du « capitalisme vert », un système qui est le cœur même du problème et qui démontre chaque jour davantage qu’il n’est pas en mesure de créer l’équité et une juste répartition des ressources. Dans ce cadre, il devient malheureusement très évident que la finalité de cette « Économie verte » qui sera discutée à Rio de Janeiro en juin 2012 n’a comme objectif que d’offrir au capital des garanties pour passer au travers du présent cycle de crises économiques sans fin. Il ne s’agit pas de la protection de l’environnement pour les générations futures. Il ne s’agit même pas, minimalement, de se donner bonne conscience. Il s’agit encore une fois de sauver les riches, d’appauvrir les autres en réduisant encore davantage leur accès à des ressources qui se devraient d’être des biens communs, tout en continuant de ruiner ce qui reste d’écosystèmes !!!

À propos du Capitalisme vert, le journaliste et écrivain français Hervé Kempf écrivait en 2009 : « Le capitalisme vert, c’est la continuation d’un système qui dans son principe est destructeur de l’environnement et qui, dans sa dernière phase, s’est traduit par une expansion extraordinaire des inégalités. C’est seulement une construction et un habillage idéologique pour faire croire que l’on peut évoluer par rapport à l’environnement sans changer les déterminants fondamentaux de nos régulations sociales, de notre système économique et de la répartition des pouvoirs dans cette société. »

C’est déjà commencé

En juillet dernier, Jean Charest annonçait en grandes pompes l’ouverture à Montréal a de son marché du carbone. Le Québec disait-il « fait preuve de leadership, de vision et de détermination, dans la lutte contre les changements climatiques ! »

Il faut cependant savoir que ces nouveaux marchés climatiques visent à compenser les émissions des pollueurs de chez nous, par exemple les terribles émissions de la production des sables bitumineux, en refilant quelques billets à un producteur de bois amazonien qui accepterait dans l’échange – sans garantie faut-il le dire – de réduire ses coupes de bois pendant un temps. Au final, les taux d’émissions canadiennes réelles demeurent inchangés alors qu’une partie de nos émissions sont comptabilisées ailleurs, additionnées à celles d’un autre État moins pollueur. Et la coupe de bois en Amazonie reprend. Il s’agit d’un marché fictif, qui sera hautement spéculatif, et qui n’offre pas la moindre garantie réelle de protection des écosystèmes ni de réduction des émissions de CO2. La vision de Jean Charest dans le dossier n’est évidemment que capitaliste puisque dans la transaction, la bourse de Montréal va engendrer des profits pendant que l’Alberta continuera de polluer. Et elle n’est pas la seule acquise à cette vision.

Tout récemment, le Regroupement québécois sur l’intégration continentale – RQIC (duquel Alternatives est un fier membre), rendait public une série de documents sur les négociations toujours secrètes entre le Canada et l’Union Européenne pour un éventuel accord de libre-échange, un accord qui par définition pourrait déréglementer certains secteurs, de façon à favoriser les investissements. Selon ces documents, les négociateurs canadiens et québécois dans le dossier n’ont prévu aucune protection pour les services d’eaux potables et usées contre des règles qui favoriseraient et enchâsseraient la privatisation. Nos « représentants » ont ainsi laissé entendre que le Canada était « ouvert » aux grandes entreprises européennes des eaux qui considèrent que les services publics d’eau constituent une barrière à leurs investissements. Ici, on parle de service… mais l’économie verte va plus loin encore car il vise à d’offrir la propriété de la ressource à ces mêmes investisseurs !


Rio +20, une opportunité pour arrêter le train

En juin 1992, à Rio de Janeiro, la Conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, connue alors sous le nom de « Sommet planète Terre », a adopté une déclaration qui a fait progresser le concept des droits et des responsabilités des pays dans le domaine de l’environnement. On connaît la suite, car bien peu de responsabilités furent effectivement prises depuis 20 ans par ceux qui s’étaient engagés à protéger les ressources. En 2012, toujours à Rio, les plus cyniques d’entre eux souhaitent profiter de l’urgence écologique actuelle pour présenter un « plan vert » qui n’aura d’écologique que le nom et qui visera dans les faits à multiplier les « billets verts » en s’accaparant des dernières ressources naturelles et en continuant impunément de polluer.

Depuis Porto Alegre, les organisations de la société civile internationale planifient une campagne planétaire pour dire la vérité sur l’économie verte telle qu’elle que les Nations Unies entendent la discuter à Rio. Il faut exiger que Rio +20 soit vraiment un opportunité pour relancer les discussions mondiales en faveur de l’environnement et de nos droits communs et durables à des ressources saines comme l’eau ou l’air.


D’ici quelques jours, Alternatives lancera le volet québécois de la campagne "Non à leur économie verte". C’est à suivre !

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