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L’agriculture écologique menacée

Marie-Anne Dayé, 9 janvier 2012

Au Québec, posséder une ferme écologique n’est pas ce qu’il y a de plus simple. Malgré le fait que l’agriculture soit une activité essentielle, le nombre de fermes est constamment en baisse dans la province et les agriculteurs des petites productions se font mettre des bâtons dans les roues, notamment par l’Union des producteurs agricoles (UPA). C’est le cas de Jacques Legros, producteur avicole à la ferme Au goût d’autrefois sur l’Île d’Orléans à Québec.

Depuis huit ans, M. Legros s’attèle à élever des canards, des dindes sauvages, des oies, des poules Chanteclerc, des coqs tout en cultivant son jardin biologique. Pourvu d’une grande conscience environnementale, il a à cœur le bien-être des animaux et le respect de la nature. Pour lui, « une culture qui respecte l’environnement respecte la santé humaine. » En effet, il ne donne ni hormone de croissance, ni antibiotique, ni farine animale à ses volailles, il s’en tient au grain naturel. Côté jardin, il refuse de répandre pesticides, herbicides et engrais chimiques, qui sont nuisibles à la planète et à la santé. Selon lui, la société québécoise est « une société malade car elle se nourrit mal. »

L’agriculture écologique est une occupation devenue marginale dans la société occidentale. Dans la première moitié du 20e siècle, l’agriculture québécoise était une agriculture de subsistance, mais depuis l’ouverture des marchés et la spécialisation à partir des années 50, ce sont les grandes industries agricoles qui tiennent les rennes. Selon Statistiques Canada, le nombre de fermes au Québec était de 154 669 en 1941 et a chuté jusqu’à 30 675 en 2006, une tendance toujours à la baisse. Malgré les fermetures quotidiennes de petites fermes, celle de M. Legros a résisté, en dépit des nombreuses plaintes de l’UPA et du Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et Alimentation du Québec (MAPAQ). Selon ces derniers, sa méthode d’agriculture ne serait pas conforme aux normes, qui soit dit en passant, sont des normes industrielles.

En plus de bannir les produits chimiques, M. Legros est le seul à pratiquer le gavage non forcé pour produire du foie gras. À l’inverse, dans les fermes industrielles, on nourrit les oies d’herbe durant six mois et deux semaines avant l’abattage, on les gave de grains à l’aide d’un tuyau jusqu’à ce que le foie soit assez volumineux. On introduit de force jusqu’à un kilo de grains dans l’estomac de l’animal et ce, plusieurs fois par jour. L’animal n’a aucun contrôle sur ce qu’il ingère et devient malade. Le gavage non forcé de M. Legros consiste à nourrir les oies de grains à volonté durant huit mois de sorte que leur foie devient naturellement gras. Les temps froids du début de l’hiver sont indispensables car ils contribuent à ce que l’oie fasse instinctivement des réserves. En réalité, étant donné que les producteurs industriels dépensent beaucoup moins d’argent en grains, ils peuvent se permettre de vendre le foie gras moins cher et de le rendre plus accessible. Par contre, certains croient que ce produit devrait en demeurer un de luxe compte tenu des atroces souffrances subies par l’animal.

M. Legros continue à défendre ses principes malgré la pression de l’industrie agricole. Depuis trois ans, il offre une table champêtre à sa ferme. Il a également payé environ 25 000 dollars de frais d’avocats en raison de plaintes de l’UPA, de quoi entraîner de petites fermes au bord du précipice. D’ailleurs, certaines d’entre elles y tombent, car la pression est trop forte.

Parmi les embûches de l’UPA, il y a eu le refus que M. Legros participe aux portes ouvertes de l’Île d’Orléans en 2011, une occasion pour les agriculteurs de faire valoir leurs produits et de les vendre. La raison ? Les clients qui visitent sa ferme pourraient propager les maladies venant de ses animaux à ceux des autres fermes de l’Île.

Depuis cinq ans, l’agriculteur ne peut plus vendre ses produits dans les épiceries fines car ils ne contiennent pas d’agents de conservation. M. Legros a choisi de cuisiner sans mauvais gras, beurre, crème ni épices et de cuire les aliments à basse température durant de longues périodes pour préserver les vitamines, les éléments nutritifs et les enzymes qui protègent l’être humain. Selon lui, il serait aberrant d’intégrer des produits chimiques comme des agents de conservation à ses produits. Il a plutôt opté pour la stérilisation, convaincu de la qualité de ses produits qu’il a d’ailleurs fait analysés en laboratoire.

Malgré tout, l’UPA a refusé de prendre en considération les rapports en question, poussant ainsi M. Legros à se présenter en cour afin de forcer l’UPA à en faire ainsi. Durant un long mois, il n’a pas pu vendre ses produits : « J’ai perdu une partie de mes récoltes. Ça a fait très mal », soutient-il.

Une autre attaque pour les petites fermes selon le producteur a été le règlement sur le confinement des oiseaux entre 2005 et 2007. Cette mesure a été instaurée suite à l’alerte de grippe aviaire, mais a grandement affecté les fermes biologiques.

En plus de tous ces obstacles, M. Legros s’est vu interdire de faire de la sensibilisation en ce qui a trait à l’agriculture biologique et au respect de l’environnement car il est en territoire agricole et ne devrait s’en tenir qu’à l’agriculture. L’UPA voulait également l’empêcher d’offrir son menu champêtre dans le restaurant de sa ferme pour cette même raison. Toutefois, s’il ne vend pas ses produits directement à la ferme, d’où tirera-t-il ses revenus, la vente étant interdite dans les épiceries ?

L’agriculteur s’est présenté à l’Assemblée nationale le 21 septembre dernier pour faire part aux élus de ses préoccupations. Il était accompagné de Roméo Bouchard, coordonnateur de la Coalition SOS Pronovost, qui défend les intérêts des petites fermes et dénonce la « situation catastrophique des agriculteurs ». L’une de ses demandes consiste en un programme de soutien financier plus équitable et plus efficace que l’Assurance stabilisation des revenus agricoles (ASRA) car présentement les petites et moyennes fermes sont sous-financées.

M. Legros considère qu’au lieu d’investir toujours plus dans la santé, on devrait plutôt se concentrer sur la prévention, soit une saine alimentation. Les pesticides sont une cause de cancer et l’agriculture industrielle une cause du réchauffement climatique qui affecte également la santé des humains. Il fut une période où M. Legros était candidat pour représenter le Parti Vert dans la circonscription de Montmorency-Charlevoix-Haute Côte Nord et avait l’occasion de débattre des questions d’environnement, de santé et de justice climatique. Aujourd’hui, il se dit déçu de l’attitude des partis politiques et doit concentrer toute son énergie sur sa ferme pour qu’elle puisse continuer d’exister.

Il ne perd toutefois pas espoir et a confiance en les Québécois ; les clients qui le félicitent l’encouragent à poursuivre ses activités d’agriculture écologique. En attendant que les politiques changent, Jacques Legros continue de servir rillettes, confits, foie gras, magret séché, magret fumé, sauce à l’oie et au canard, et cassoulets à sa table champêtre. De plus, il fournit des restaurants tels que Le Saint-Amour à Québec, le Lawrence à Montréal et la Ratatouille à Sherbrooke. Il a également un couvoir qui lui permet de vendre des oisons, canetons et dindonneaux sauvages aux fermes biologiques. Son défi pour l’avenir ? « Prouver que c’est possible de faire une agriculture saine pour la santé, qui respecte l’environnement et les animaux puis qui n’est pas polluante. J’en suis convaincu. »

Crédits photo : Mathieu Savard