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Dans le royaume des voix perdues : les élections législatives en Russie

Anna Rozanova, 9 janvier 2012

Après le printemps arabe, l’espoir de chasser l’un des grands prédateurs de la liberté d’expression, Vladimir Poutine, brillait dans le coeur de plusieurs Russes indignés. Les résultats des élections législatives du 4 décembre ont cristallisé cet espoir.

Le parti au pouvoir, Russie unie du premier ministre Vladimir Poutine est arrivé en tête des élections. Il a recueilli 49,54% des suffrages et remporté 238 sièges à la Douma, chambre basse du Parlement. Russie unie a donc perdu sa majorité des 2/3 et ne pourra plus modifier la Constitution sans avoir à convaincre les autres partis du Parlement. Toutefois, il conserve toujours la majorité absolue.

Vladimir Poutine sort des coulisses, remet en poche son « pantin » Dmitry Medvedev, le Président russe actuel, et vise de nouveau la présidence du pays. En toute hâte, il dépose sa demande de participation à la campagne présidentielle de 2012, trois jours seulement après la victoire de son parti. Une telle précipitation fait de Vladimir Poutine le premier candidat enregistré à l’élection présidentielle du 4 mars prochain. C’est justement pour cette raison qu’entre 70 000 et 100 000 manifestants se sont réunis le 24 décembre dernier.

L’ONG russe Golos a recensé sur son site des milliers de cas d’infractions aux règles électorales. Pression de la part des employeurs (1680 cas), usage du pouvoir afin de créer les avantages (2024 cas), corruption (758 cas) n’illustrent qu’en partie les irrégularités ayant eu lieu lors des élections. Le site présente des vidéos fournis par des électeurs de différentes régions qui montrent des urnes en carton mal sellées et contenant des trous, d’autres dévoilent des bulletins de vote rajoutés illégalement. Les fraudes étaient enregistrées à tous les niveaux.

Il n’y a rien d’étonnant dans le fait que le site interactif Golos, avec sa fameuse carte des fraudes, était inaccessible le jour des élections. Au moins cinq autres sites internet indépendants russes étaient également inaccessibles le 4 décembre. La radio indépendante Écho de Moscou a même rapporté avoir été victime cyberattaque.

Vladimir Poutine a déclaré la guerre aux ONGs, telles que Golos, car celles-ci sont habituellement subventionnées par l’étranger. Durant le XI-ème congrès du parti Russie unie, Poutine les a comparées à Judas, suggérant par le fait même aux investisseurs occidentaux : « Il vaut mieux utiliser cet argent afin de combler le déficit budgétaire dans leurs propres pays. Quelle politique extérieure inefficace ! »

La détermination de Poutine est presque machiavélique, en cela que Machiavel était convaincu que « la fin justifiait les moyens », fraudes électorales y comprises. La manifestation prodémocratique qui dénonçait cette philosophie s’est d’ailleurs déroulée dans une atmosphère totalement antidémocratique. « On nous a chipé nos voix, s’indignait le blogueur Alexeï Navalny, rendez-nous ce qui nous appartient ! » Il a été arrêté. Et il n’était pas le seul. Les journalistes Aleksandre Borzenko (Echo de Moscou), Yevgeny Erchov (Izvestya), Ilya Vasyunin (Dozhd TV), ainsi que 300 manifestants ont été aussi appréhendés.

Vladimir Poutine blâme l’opposition qui, selon lui, est à l’origine de la manifestation : « [Les opposants] n’ont pas de programme unifié, pas de moyens clairs et compréhensibles d’atteindre des objectifs qui ne sont pas clairs non plus, et n’ont pas de gens capables de faire des choses concrètes ». Au contraire, la manifestation du 24 décembre n’était pas le seul fait de l’opposition. Le sondage de l’ONG Levada-centre, spécialisée en recherche de l’opinion publique, a révélé que 62% des manifestants étaient des personnes diplômées, que 38% étaient des démocrates, 31% étaient libéraux, seulement 13 % étaient pour le parti communiste, et 10% soutenaient les sociaux-démocrates.

Les manifestants se sont appropriés le ruban blanc comme symbole de leur protestation, le blanc incarnant l’honnêteté. Monsieur Poutine est pourtant loin de prendre ce phénomène au sérieux, il blague à propos des rubans en direct sur la chaîne principale Rossia : « Cela a l’air de la promotion de condoms, est-ce une lutte contre le SIDA ? »

L’année 2011 a commencé avec les événements au Moyen-Orient qui ont bouleversé la planète et s’est clôturée avec le réveil du plus grand pays au monde, la Russie, qui a perdu vingt-cinq courageux journalistes depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, selon les données des Reporteurs sans frontières. Partout dans le monde, les Russes manifestent en faveur d’élections honnêtes : à Paris, à Berlin, à Londres, à Montréal.

Georgy Beketov, vingt-cinq ans, militant actif s’est adressé à Vladimir Poutine durant la manifestation du 10 décembre à Montréal : « Monsieur Poutine, ici parmi nous, à Montréal, il y des gens qualifiés qui ont dû quitter leur pays natal, car ils s’y sentaient emprisonnés. Ils y demeuraient privés de la liberté d’expression. Toutes les grandes chaînes de télévision russes sont sous le contrôle du Kremlin. En plus, maintenant, les Russes sont privés de leur choix politique. Rendez-nous notre choix, rendez-le avant que cela soit trop tard ! »

Les élections présidentielles approchent à grands pas dans le royaume des voix perdues. S’agira-t-il du printemps russe ou peut-être de la révolution de neige ?

Crédits photo : Maria T.