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Mouvement altermondialiste et enjeux de Rio+20

Geneviève Azam, Michael Löwy, 15 décembre 2011

Même si les éléments à la racine de la crise écologique et sociale actuelle étaient déjà présents dans le contexte de la conférence de Rio en 1992, la conscience d’un monde fini et en partie détruit du fait des irréversibilités de certains phénomènes (climat, biodiversité, épuisement des ressources) restait encore relativement marginale et en partie circonscrite à des cercles d’experts ou captée par ces cercles. Par ailleurs, au début des années 1990, la globalisation économique et financière était encore largement présentée comme « l’horizon indépassable » et la voie du progrès pour l’humanité tout entière.

Dans ce contexte, la conférence de Rio en 1992 a mis en avant la durabilité à travers le « développement durable ». L’ambiguïté de cette notion renvoie aux tensions déjà présentes à Rio : s’agit-il d’assurer la durabilité d’un modèle déjà largement épuisé ou bien s’agit-il d’assurer la durabilité des sociétés et de leurs écosystèmes face à la poursuite d’un développement prédateur des ressources naturelles et humaines ? Force est de constater que le « développement » s’est avéré globalement non soutenable : la durabilité des sociétés est incompatible avec les politiques prônées dans le même temps par la Banque mondiale et le FMI, par l’OMC, et plus globalement avec un modèle de société centré sur la rentabilité à court terme et l’expropriation massive des biens communs.

Paradoxalement, la globalisation économique, en voulant repousser les limites du monde par le libre-échange généralisé, en promettant prospérité et croissance par l’inclusion dans le marché mondial, a révélé la finitude de la planète et approfondi durablement les inégalités sociales. Mais, pour le capitalisme global, les désastres sociaux ou naturels, comme le changement climatique ou l’effondrement de la biodiversité, sont autant de nouvelles opportunités, de nouveaux marchés, de possibilités pour une économie et une croissance prétendues vertes. On voit ainsi apparaître des pseudo-solutions, comme les marchés de droits de polluer, les marchés de la biodiversité ou encore la promotion des agrocombustibles et des projets de géo-ingéniérie, comme ultimes tentatives de faire perdurer un système qui mène droit dans le mur.

Pendant longtemps, les questions écologiques ont été pensées comme une préoccupation des pays riches et des classes privilégiées de ces pays : l’instrumentalisation de l’opposition entre « les pauvres qu’il faut développer » et les écologistes est affaiblie par l’expression d’une écologie populaire, d’une « écologie des pauvres » (J. Martinez-Alier), avec la défense des écosystèmes et des ressources par des populations menacées de perdre leur milieu de vie.

1. Le bilan de la Déclaration de Rio 1992 et de ses trois Conventions

Le sommet de la Terre à Rio en 1992 a été à l’origine de trois conventions essentielles, articulées aux objectifs du « développement durable » :

la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (UNFCCC) ; cette convention a abouti au protocole de Kyoto en 1997. C’est le premier traité international avec pour objectif la réduction des émissions de gaz à effet de serre ; il est fondé, en accord avec le convention, sur l’idée de responsabilité commune mais partagée, c’est-à-dire sur l’idée d’une responsabilité différenciée entre pays industriels et pays du Sud. Toutefois, comme il ne s’agit en rien de modifier la trajectoire de la globalisation économique et financière et celle de la croissance mondiale, les pays industriels vont pouvoir utiliser des « mécanismes de flexibilité », c’est-à-dire le commerce des droits d’émission.

La méthode utilisée – les marchés de carbone et la finance carbone – ne pouvait qu’échouer à réduire significativement les émissions ; tout indique que les pays industriels n’arriveront même pas à atteindre le but très limité et parfaitement insuffisant proposé par les accords (10 % entre 1990 et 2012 pour ces pays, 5,2 % globalement). Les émissions globales de CO2 ont atteint leur plus haut niveau historique en 2010, dépassant de 5 % leur précédent record enregistré en 2008.

* La comptabilité carbone, notamment pour les forêts, au nom de la lutte contre la déforestation et des revenus à distribuer « aux pauvres qu’il faut développer », permet l’inclusion des forêts et des sols dans la finance carbone.

* Le protocole de Kyoto est maintenant menacé par les pays industriels qui ne veulent pas reconnaître leur responsabilité historique ; en revanche, les marchés du carbone pourront continuer à fonctionner dans le cadre de la convention, moyennant quelques arrangements institutionnels.

- la Convention sur la diversité biologique (CDB) ; elle se donnait pour objectifs « la conservation de la diversité biologique, l’utilisation durable de ses éléments et le partage juste et équitable des avantages découlant de l’exploitation des ressources génétiques, notamment grâce à un accès satisfaisant aux ressources génétiques et à un transfert approprié des techniques pertinentes… » (CDB, 1992, Art. 1). Il s’agissait de conserver la biodiversité par la mise en marché, supposée équitable, de ses éléments, les « ressources génétiques ». La marchandisation du vivant, accélérée ensuite par les accords ADPIC de l’OMC, a été obtenue en échange de deux concessions qui se sont avérées largement formelles :

a) la reconnaissance de la souveraineté nationale sur les « ressources biologiques » (Art. 15) satisfaisant ainsi formellement les États du Sud désireux de ne plus voir leur biodiversité considérée comme un patrimoine mondial où les firmes puisent sans contreparties, et

b) le partage des fruits des « innovations » tirées de ces « ressources » avec les communautés locales (Art. 8j et Art. 15) : gage donné aux mouvements indigènes mais avec des règles de partage des avantages qui ne seront définies qu’à Nagoya en 2010 et ne sont toujours pas effectives et satisfaisantes. La CDB adosse la conservation de la biodiversité à la valorisation marchande (passant par l’établissement de droits de propriété) de ses éléments, les « ressources biologiques ». L’idée était de breveter les « ressources biologiques » pour créer de la richesse, qui serait alors (marginalement) redistribuée vers les populations locales et la conservation. Ce paradigme n’a pas fonctionné, y compris du point de vue du marché et n’a en rien ralenti le processus en cours de la sixième extinction des espèces.

- la Convention sur la lutte contre la désertification, convention largement « oubliée »

En conclusion, la période qui a suivi la déclaration de Rio a connu une intensification sans précédent de la privatisation des biens naturels communs, au nom de la conservation ou de la restauration des équilibres écologiques. La crise écologique s’est approfondie dans toutes ses dimensions pendant que les inégalités sociales se creusaient dans les sociétés et entre les sociétés.

2. Les enjeux de Rio+20

Le sommet Rio+20 est placé sous le signe de l’« économie verte », c’est-à-dire d’une « gestion durable » de la nature et de la Terre, fondée sur une vision de la nature comme capital à gérer de la manière la plus efficiente et à faire fructifier. Ce sommet a pour mission d’approfondir et de concrétiser ce qui était déjà en gestation en 1992.

En toute logique néolibérale, la « gestion durable de la nature » suppose préalablement de mettre en place des droits de propriété nouveaux sur les biens naturels, la gestion commune étant réputée inefficiente. Trois domaines sont particulièrement concernés : la biodiversité, le climat, les ressources minières et fossiles et plus globalement tout ce qui ressort de l’extractivisme. Les deux premiers points sont très fortement liés : les modèles de « gestion durable » du climat inspirent ceux mis en place pour la biodiversité.

Cette « gestion durable » de la nature constitue un nouveau champ d’expansion pour le capitalisme et pour la finance globale. Les « services écosystémiques » sont en passe de devenir de nouvelles marchandises globales aussi lucratives (et aussi inéquitablement échangées) que l’étaient les produits coloniaux il y a un siècle. Cette gestion est d’ores et déjà un échec d’un strict point de vue écologique et elle augmente encore la fragilisation des sociétés et le processus de fabrication des inégalités et de l’exclusion.

L’« économie verte », au lieu de prendre en compte la nécessaire inscription des activités économiques dans la biosphère, inclut les éléments de la biosphère dans le circuit de reproduction du capital. Il ne s’agit plus seulement d’accaparer des stocks de ressources comme pour l’activité minière, mais de s’approprier les flux, les « services écosystémiques » rendus par les écosystèmes. La nature est une entreprise dont le travail doit être évalué, échangé, marchandisé.

3. Les enjeux pour le mouvement altermondialiste

Face à cela, des résistances socio-environnementales et des expériences de transition se développement partout dans le monde, notamment autour de la récupération des biens communs et du refus de considérer les biens naturels comme des ressources. De nouveaux droits inaliénables doivent être mis en place avec des mesures pour les concrétiser. Tel est un des enjeux de RIO+20, que nous pourrions résumer par un nécessaire processus de démarchandisation de la Terre afin d’assurer soutenabilité écologique et justice sociale.

Des coalitions internationales de mouvements sociaux se sont construites de manière spécifique, notamment sur la lutte contre le changement climatique. S’y retrouvent des ONG écologistes comme les Amis de la Terre, mais aussi des coalitions comme Jubilee South, Focus on the Global South, la Via Campesina, qui sont des acteurs centraux du mouvement altermondialiste. Les thèmes fondateurs du mouvement altermondialiste, la résistance au dogme du libre-échange, aux institutions financières internationales, aux agissements des firmes transnationales, à la globalisation financière, à la privatisation des biens communs, sont au cœur de ces coalitions.

Ce n’est pas un hasard si le Forum social mondial de Belém en 2009 a lancé un appel altermondialiste pour la sauvegarde des biens communs, contre leur marchandisation et privatisation capitaliste. Il ne s’agit pas simplement d’un document, mais de l’expression de luttes concrètes, comme celle des paysans de Via Campesina contre la destruction des forêts, comme la « Guerre de l’eau » à Cochabamba, en Bolivie, contre la privatisation de l’eau, comme les soulèvements en Inde contre la tentative de Coca-Cola de monopoliser les ressources hydrauliques, comme les résistances contre les agissements d’Areva au Niger. L’enjeu c’est de mondialiser les résistances et trouver les points de rupture. Ces luttes, qui se déroulent un peu partout sur la planète, expriment le refus de l’insupportable et le désir de se défaire de la domination conjointe de la nature et des humains.

C’est pourquoi ces sujets ne sont pas à côté du mouvement altermondialiste, comme en témoignent les deux derniers forums sociaux mondiaux qui leur ont fait une large place. L’implication du mouvement dans la préparation du sommet des peuples à Rio en 2012 permettra de poser la complexité et la globalité de la crise et d’élargir les alliances nécessaires pour engager des transitions significatives.


Voir en ligne : Forum Social Mondial