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Sauver la coopération internationale québécoise

Michel LAMBERT, 1er décembre 2011

Louise Beaudoin, députée indépendante de Rosemont, lançait en 2010 une proposition pour la création d’une Agence québécoise de Coopération internationale. Dans le contexte de la déconstruction de l’Agence canadienne par le gouvernement Harper, cette proposition relève aujourd’hui du bon sens. Le Journal des Alternatives l’a rencontrée.

Journal des Alternatives (JDA) : Vous avez émis l’idée de création d’une Agence québécoise de coopération internationale il y a un an. Vous revenez à l’attaque maintenant. Qu’est-ce qui a fait que vous ayez le goût, maintenant, de pousser plus loin votre proposition ?

Louise Beaudoin (L.B.) : Pour dire la vérité, j’étais porte-parole en matière internationale et j’avais monté un groupe conseil avec Stéphane Paquin, Francine Lalonde et d’autres députés pour réfléchir à des propositions. Nous les avons présentées dans les assemblées générales de comtés, ensuite au niveau régional, et enfin au congrès du Parti québécois (PQ) d’avril dernier. J’ai alors soumis une proposition pour une AQDI québécoise à ce moment. La proposition a été bien reçue, a traversé toutes les instances ; mais au final, le texte retenu s’arrête à annoncer qu’un gouvernement souverainiste relancera la politique québécoise de coopération en concertation avec les ONG. Ça n’indique pas toute la portée de l’idée.

Récemment, dans le cadre des Journées québécoises de solidarité internationale 2011 et suite à mon départ du PQ, j’ai pensé qu’il serait important que la proposition soit refaite, et qu’elle interpelle le PQ et les autres partis souverainistes. Car je souhaite que l’idée fasse partie des plateformes électorales, tant au Parti Québécois que chez Québec solidaire (QS) pour qu’elle soit portée lors de la prochaine campagne électorale.

Il y a une année donc, j’avais convaincu le PQ que ce soit inclus dans son programme. Je suis certaine aussi que QS est aussi en accord avec le projet qui va dans le sens de leurs préoccupations et réflexions. Les Journées québécoises me sont apparues comme le meilleur moment pour relancer le débat pour qu’on en fasse un enjeu politique dans les prochains mois. Je ne veux pas que l’idée soit oubliée.

JDA : Vous avez parlé dans votre récent article dans Le Devoir de visions du monde, canadienne et québécoise, qui sont en opposition. Qu’entendez-vous par là ?

L.B. : On constate actuellement un différentiel de valeurs important entre les préoccupations canadiennes et québécoises. M .Harper est majoritaire, pas en votes mais du moins en sièges, et collectivement, les Québécois sont de plus en plus étrangers à son projet de pays. Je dis collectivement, car s’il y a des différences au Québec aussi, il n’y a pas cette droite, semi religieuse et idéologique. On ne la voit nulle part dans les institutions politiques québécoises.

Il n’y a pas que cette idéologie religieuse qui soit étrangère à notre système de valeurs. Au Québec, la culture intellectuelle dominante est plutôt de centre gauche ce qui implique des valeurs de solidarité et des principes. On ne peut pas conclure une entente commerciale avec la Colombie sans exiger au gouvernement colombien de régler des questions de droits humains. On ne peut pas attaquer des organisations comme Kairos ou Alternatives à partir d’un a priori incroyablement pro-Israël. Nous avons au Québec une vision équilibrée du conflit israélo-palestinien et on peut critiquer la politique israélienne sans être traité d’antisémite primaire et tout en reconnaissant ce les Juifs ont subi. Les Québécois ne sont pas d’accord avec la politique du gouvernement Harper face à cette question.

JDA : La majorité des grandes ONG canadiennes ont leurs sièges sociaux au Québec. Voyez-vous dans des liens entre ce fait et les récentes attaques contre le système de coopération ?

L.B. : Je crois rarement au hasard dans ces cas-là… mais pour revenir à nous, il me semble qu’au Québec, parce que c’est un pays de 8 millions d’habitants, on peut trouver une façon de faire de la coopération à partir de valeurs sur lesquelles on peut s’entendre. Quand j’étais au ministère des Relations internationales alors que nous voulions développer le volet de la coopération, nous nous sommes dit : « nous ne réinventerons pas la roue, nous allons travailler avec les organisations qui ont une expertise. » Il y a une communauté de coopération internationale intéressante au Québec et on peut et on doit parler et travailler avec ces groupes. Il me semble que les programmes et les collaborations que nous avons déjà peuvent donner l’exemple de ce que serait une Agence québécoise de coopération internationale.

JDA : Dans chacune de vos interventions sur le sujet, vous associez l’enjeu climatique avec les enjeux de coopération internationale, ce qui n’est ni le cas de l’ACDI actuelle ni le cas de d’autres agences. Pourquoi ?

L.B. : Je n’ai pas toujours honte d’être canadienne même si je suis souverainiste, mais j’ai honte maintenant des politiques canadiennes sur ces questions ! Puis, il faut redire que ce sont les pays du Sud, les plus pauvres, qui seront les plus touchés par les changements climatiques et qui vont payer pour notre inaction. Je pense donc qu’il y a une dimension de coopération internationale importante à ce niveau. C’est encore plus évident cette année, avec la tenue de COP17 à Durban et du Sommet de Rio en 2012, que l’avenir se joue maintenant sur les questions climatiques.

JDA : Quelles sont les réactions des milieux politiques à votre proposition ?

L.B. : Encore une fois, j’ai travaillé très en amont sur ces idées avec le projet qu’elles soient intégrées dans le programme du PQ dans son congrès de 2011. Du coté du PQ donc, Alexandre Cloutier qui est le nouveau porte-parole est d’accord avec le projet. Beaucoup d’autres aussi. À Québec solidaire, j’ai senti de la part d’Amir une ouverture évidente et naturelle pour cette question.

Du côté du Parti Libéral cependant, comme à chaque fois qu’une proposition est faite sur des éléments qui sont de responsabilité du gouvernement canadien, ils ne veulent pas de nouveaux conflits. M. Charest est actif tout de même sur des questions internationales, mais ça se limite à son carré de sable.

C’est pire avec François Legault que je connais bien pour avoir siégé au Conseil des ministres à côté de lui pendant longtemps. Malheureusement, Legault manifeste une indifférence profonde à tout ce qui touche à l’international.

JDA : Dans le milieu de coopération, quelles sont les réactions ? Quelles sont les suites du projet ?

L.B. : J’avais rencontré les représentants de l’Association québécoise des organisations de coopération internationale (AQOCI) et de quelques groupes. J’ai aussi reçu beaucoup de courriels de gens, d’anciens coopérants intéressés. Il y aura donc une suite. Comme mon objectif est que le projet devienne un réel enjeu électoral, je vais rencontrer ces gens pour réfléchir aux stratégies pour porter le projet plus loin.

C’est à cela que devrait servir les partis politiques, à ce qu’il y ait de vrais débats. Je souhaite que les deux partis politiques qui ont de l’allure, même si c’est parfois difficile au PQ par les temps qui courent, qu’ils se réapproprient ce débat. Je vais aller le plus loin possible, je vais mobiliser, écrire… mais il y aussi une vraie question que je renvoie aux organismes de coopération. Est-ce que ces organisations sont suffisamment autonomes par rapport à l’ACDI et au gouvernement canadien pour se dire que ce débat-là, on doit le faire ? À partir de quelles valeurs voulons-nous que la coopération internationale existe ? Voulons-nous être des sous-traitants ou des acteurs ? Je veux qu’un parti politique porte cela, et au mieux deux partis politiques, mais ce sera au milieu de la coopération, aux ONG, de se positionner aussi par rapport au projet.

JDA : Peut-on faire le projet SANS ou avant de réaliser la souveraineté ??

L.B. : À mon avis, oui. Nous avons par exemple récupéré une partie importante de l’assurance-emploi. C’est donc possible. Et à la limite, à partir du moment où les partis politiques démontrent de l’importance d’une question, on pourrait aller jusqu’à organiser un référendum sectoriel. D’ailleurs, il faut se rappeler que c’est précisément cela, la gouvernance souverainiste ! Malheureusement, le PQ n’a jamais voulu aller au fond des choses et annoncer qu’ils organiseraient des référendums sectoriels par exemple sur la culture, les communications et la langue. Mais pour moi, le deuxième thème qui me semble structurant et enthousiasmant, c’est celui de notre rôle international comme société québécoise. On peut le faire avec de la volonté politique.

JDA : Vous avez dit, c’est par ambition internationale que je suis souverainiste…

L.B. : Je me suis toujours dit, nous ne sommes si meilleurs ni pires que les autres. Mais nous sommes suffisamment différents, comme peuple de 8 millions d’habitants, nation majoritairement francophone mais plurielle, avec une expérience particulière, l’Amérique en français, pour que justement cette expérience vaille quelques chose. Nous pourrions à cet égard, comme les pays nordiques qui croient à l’aide au développement et qui y consacrent 0,7% de leur PIB, développer un modèle de coopération pour les Québécois et les jeunes québécois, qui cherche vraiment à attendre les objectifs du Millénaire. C’est un vrai projet de société.