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Occupons Montréal : la prochaine étape

Bénédicte Filippi, 1er décembre 2011

« C’est redevenu tout gris. »

C’est par ces quelques mots que Catherine commente la disparition du campement des indignés à la place du Peuple. De coloré et bourgeonnant, le carré Victoria a retrouvé sa triste allure de novembre.

Samedi le 26 novembre dernier, au lendemain de l’expulsion des occupants, un appel des indignés a été lancé. Les visages familiers de la place du Peuple étaient au rendez-vous. Occupants, sympathisants renouaient dans cet espace sacré qui avait été témoin de leur rencontre, de leur colère, de leur espoir communs. Les retrouvailles étaient heureuses, l’émotion palpable.

La veille, le démantèlement du campement commandé par l’administration Tremblay avait balayé les traces de l’occupation. Seules quelques affiches collées ici et là témoignaient du siège qui avait marqué l’actualité québécoise des dernières semaines.

Quelque chose d’inédit s’est passé à Montréal cet automne. Prenons un peu de recul, et offrons-nous un bilan alternatif d’Occupons Montréal.

Réhabilitation de notions diabolisées

Pendant le dernier mois et demi, le camp s’est transformé en un espace d’éducation populaire. Interpelé sur le site, André Gladu cinéaste, se réjouit. « Comme nous tous qui avons voulu refaire le monde plus jeune, les indignés transforment leur campement en chantier de la vie en société. Ils choisissent, et prennent les décisions qu’ils souhaitent, c’est un vrai départ. » La démocratie directe telle que résumée par monsieur Gladu constitue, avec la non-violence, les balises et principes fondamentaux du mouvement.

« L’anarchie reste pourtant dans le discours du camp, elle fait partie de notre histoire », déclare Daniel Parker, indigné de la première heure. Même si l’idéologie rime encore pour beaucoup avec chaos et violence, les idées originelles du courant ont circulé et ont marqué les indignés. Monsieur Parker l’exprime clairement lorsqu’il fait référence au phénomène d’occupation.

« Suivant la tradition des squats, l’espace public, on l’a transformé en un centre de rassemblement, en une cuisine populaire. C’est devenu une place où les gens vivent et peuvent s’exprimer librement. » Au sein du courant anarchique, le squat représente l’action d’occuper une propriété publique ou privée, généralement pour deux raisons principales : l’économie et/ou la politique. Les sites réunissent le plus souvent lieu d’hébergement et espace d’activités de création, de diffusion, de lutte.

Les notions d’autogestion, de formes non hiérarchiques de prises de décision et de liberté sont des idées maîtresses du courant anarchique qui ont été mises en lumière et en pratique par les indignés. En réinvestissant le sens propre des notions galvaudées, en leur donnant corps, le mouvement a combattu les préjugés que traîne l’anarchie et ce faisant, lui a peut-être insufflé une nouvelle vie.

Cela dit, bien qu’il ait influencé le quotidien de la place du Peuple, le mouvement ne s’est jamais proclamé anarchique par souci d’inclusion et par refus d’étiquetage.

Rejetées donc les tentatives des médias de circonscrire le mouvement en un mot : anticapitaliste, anarchiste ou utopiste. L’ouverture constitue l’une des forces du mouvement qui lui permet de se répercuter.

Sans la place du Peuple, le ressac ?

La fin de l’occupation de la place du Peuple va permettre, au cours des prochains jours, de mesurer en quoi la mobilisation populaire dépend de l’accès physique à l’espace public. Pour plusieurs, la place du Peuple reste « le flambeau », « le totem », « le symbole de l’éveil du peuple par le peuple ». Alors, avec la suppression de l’emblème, à quoi s’attendre ?

« Les véritables espaces publics sont ouverts d’accès et transparents », assure le sociologue Rod Bantjes, dans son ouvrage Social Movements in a Global Context. Ce sont des sites qui permettent les rencontres inopinées et le dialogue face-à-face.

L’envers de la médaille réside dans la gestion, lorsque l’investissement de l’espace public perdure. L’exercice se révèle à la longue souvent fastidieux. « On se concentrait trop sur la dimension pratico-pratique, ça prenait 85% de nos énergies », admet Daniel. La forme prenait ainsi le pas sur le contenu, sur le message.

En revanche, la place recelait une force remarquable. Elle forçait le contact et la confrontation d’idées et de valeurs. « La place permettait l’échange avec certaines personnes que tu ne côtoies pas fatalement dans ton quotidien. Sur la place, ces personnes-là, tu ne peux pas les éviter, elles sont visibles, elles viennent à toi et t’obligent à les écouter », continue Philippe Lagüe, autre fidèle occupant.

Avec l’éclatement du campement et la décentralisation de l’occupation vers les quartiers, la pérennité de l’inclusion vécue à la place du Peuple devient un défi. Daniel explique : « Maintenant, les gens pourront travailler en équipe avec les personnes qu’ils aiment, avec qui ils s’entendent bien. Ça ira un peu à l’encontre de l’esprit du mouvement parce qu’à la place du Peuple, tout était ouvert. Si quelqu’un voulait s’impliquer, on l’acceptait, peu importe qui il était. Mais là, quand tu invites quelqu’un chez vous, c’est autre chose. » Ce que le mouvement peut gagner en efficacité, il peut également le perdre en acceptation sociale. « C’est là qu’on se rend compte que c’est très triste de perdre une place publique. »

En effet, le passage d’un lieu public transparent et ouvert à un lieu cloisonné limite la participation, spécialement celle des personnes les plus vulnérables. « C’est sûrement les sans-abris qui écoperont, à moins que les gens restent sensibles à leur condition », confie Daniel.

L’ingrédient magique

« Il y a de quoi qui naît ici chez chacun de nous », déclarait il y a trois semaines Philippe, à la place du Peuple. En effet, lors de rassemblements extraordinaires comme celui d’Occupons Montréal, une fraternité se développe.

Selon Rod Bantjes, cette communion particulière relève du rituel que le vivre ensemble impose. En effet, les gestes de partage, d’aide mutuelle, de don, de toucher se développent, se propagent et régénèrent le précaire lien social.

C’est souvent autour de la nourriture que le rituel se cristallise. Durkheim parlait de communion alimentaire comme d’un rite ancestral à travers lequel s’exprime les liens sociaux. Manger en communauté favorise la création de liens, de connexions instantanées. Pas étonnant que le dernier bastion de résistance lors de l’évacuation des occupants ait été la cuisine populaire, elle canalisait tout l’esprit du mouvement.

De façon plus générale, le campement a été l’occasion de se représenter le 99%, de le sortir de l’anonymat, de lui donner vie symboliquement. Il a même contribué à l’éclosion d’une certaine culture. La participation, le partage, le respect sont autant de comportements qui l’ont façonnée. « On a développé des habitudes et on les garde, même à l’extérieur du campement », se réjouit Daniel.

Quelle leçon ?

Il y a peut-être une idée à conserver et entretenir de l’occupation, estime Isabelle Charlebois : « Dans le pire des cas, le mouvement finira par s’estomper, mais on aura prouvé qu’une alternative peut exister. La bouffe communautaire, l’empowerment, c’est autant de façons de survivre et de renouveler la société. Et ça, c’est seulement possible en étant tricotés plus serrés. »

L’avenir nous dira si les indignés sauront alimenter le feu sacré et l’attiser au sein des occupations de quartiers. Une chose est sûre : cette expérience collective de mobilisation aura permis, aussi brève qu’elle fût, l’affirmation de la souveraineté du Peuple. Espérons que ça se répétera.

Crédit photo : Dave Huehn