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Les Dirigeants Marionnettes

Daniel Landry, 9 novembre 2011

Dans la nuit du 13 au 14 décembre 2003, Saddam Hussein était arrêté par l’armée étasunienne à Tikrit. Il était pendu pour crime contre l’humanité, trois années plus tard, à la suite d’un procès devant un Tribunal d’exception irakien. Le 1er mai 2011, le président Barack Obama annonçait la mort du légendaire ennemi de l’Amérique Oussama Ben Laden. Presque dix années après les attentats du 11 septembre, le président des États-Unis déclarait que justice était enfin rendue. La guerre se poursuit pourtant toujours contre les talibans.

Qu’ont en commun ces deux histoires ? Elles traitent de personnages qui, après avoir obtenu l’assentiment de l’Occident, sont devenus instantanément les nouveaux monstres à abattre. Dans le premier cas, l’Amérique soutenait militairement Saddam pendant sa guerre contre l’Iran (1980-1988), avant que celui-ci ne s’en prenne aux ressources pétrolières koweïtiennes (1990). Dans le second cas, les États-Unis supportaient Ben Laden et les moudjahidines pendant la guerre de l’Afghanistan contre l’URSS (1979-1989). Jusqu’à ce que la Guerre froide se termine et que les talibans deviennent nuisibles aux projets géopolitiques des États-Unis, les islamistes radicaux pouvaient être naïvement perçus comme de gentils patriotes afghans.

Récemment, avec les révoltes du printemps arabe, le même paradoxe occidental se répète. Les chutes de trois dictateurs ont chaque fois été saluées par l’Occident : Zine el-Abdine Ben Ali en Tunisie (janvier) ; Hosni Moubarak en Égypte (février) ; Mouammar Kadhafi en Libye (août). Or, avant que les populations arabes ne se soulèvent, ces trois gouvernements étaient considérés comme de fidèles partenaires économiques et politiques. La France soutenait le gouvernement de Ben Ali depuis sa prise de pouvoir en 1987. Même aux premières heures de la révolte tunisienne, de hauts dirigeants français réitéraient leur appui au régime. Il faudra attendre la fuite de Ben Ali en janvier avant que la France ne soutienne officiellement le mouvement populaire. Dans le cas de Moubarak, jusqu’au début du mois de février 2011, il recevait l’appui de son homologue étasunien. On se rappellera de la proximité des deux gouvernements aux premières heures de la présidence d’Obama (discours au Caire en juin 2009, visite de Moubarak à Washington en août 2009). Enfin, l’Italie était, jusqu’à la mi-février 2011, le premier partenaire commercial de la Libye du colonel Kadhafi.

À l’heure des changements de maints régimes politiques dans le monde arabe (d’autres viendront peut-être en Syrie, en Jordanie, au Yémen ou au Bahreïn), gardons-nous de rétablir la réputation de dangereux autocrates. L’idée est plutôt de questionner l’instrumentalisation de ceux-ci par des gouvernements occidentaux. Aussi longtemps que ces acteurs demeurent utiles politiquement, les critiques à leur égard sont tues et les yeux sont clos à propos de leurs pratiques indécentes d’enrichissement personnel. Mais au moment où leur régime vacille, ces dirigeants-amis deviennent instantanément (par on ne sait quelle amnésie) les monstres incarnant tout ce qu’on a toujours combattu. Et de manière sournoise, au nom de la poursuite de ces « monstres », on peut convaincre l’opinion publique qu’une intervention militaire est justifiée et nécessaire. De façon affreusement simpliste, un manichéisme s’installe : le bien combat le mal ! C’est ce qui explique l’Afghanistan en 2001. C’est ce qui explique l’Irak en 2003. C’est ce qui explique aujourd’hui la Libye.

Si toutes ces actions se réalisent au nom d’un « nouvel humanisme militaire » (l’expression est de Chomsky), il faut réaliser qu’elles ont peu à voir avec la démocratie. Pour les pays du monde développés, l’émergence de mouvements démocratiques dans les pays en voie de développement ne constitue pas plus une priorité aujourd’hui qu’elle ne l’était au XXe siècle (pensons à Lumumba, Nasser ou Allende). Ce qui compte, aujourd’hui comme hier, c’est de s’assurer que le prochain gouvernement constituera un partenaire stable, comme l’étaient naguère les dictateurs déchus.

En 2011, la spontanéité de révoltes populaires a obligé les puissances occidentales à improviser pour s’assurer de conserver leur influence dans le monde arabe. Toutefois, en faisant tomber les marionnettes de l’Occident, ces mouvements de contestation ont levé le voile sur un profond néocolonialisme qui continue de ronger les relations interétatiques.


Article provenant du magazine en ligne Le Point