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Leurs crises, nos solutions : résumé critique

Raphaël Canet, 1er novembre 2011

Membre d’ATTAC (France) et du Transnational Institute (Pays-Bas), Susan George, militante altermondialiste de longue date, signe ici un nouvel ouvrage contribuant à construire une alternative à la mondialisation néolibérale dans laquelle nous vivons. Après Un autre monde est possible si… (Fayard, 2004), qui visait la consolidation du mouvement pour une autre mondialisation, Leurs crises, nos solutions a pour objectif de fournir des pistes concrètes afin de sortir du néolibéralisme qui, avec la profonde crise qui nous affecte, vient une nouvelle fois de prouver son caractère socialement et humainement destructeur.

L’ouvrage se veut accessible et l’auteure arrive habilement, avec forces d’exemples, de chiffres et de comparaisons, à décrire simplement les phénomènes complexes, notamment financiers, qui sous-tendent la mondialisation telle qu’elle se configure actuellement. L’ouvrage se présente aussi, à l’image bon nombre de publications d’ATTAC, comme un outil de sensibilisation et de mobilisation. Il est, en soi, une arme de compréhension massive qui contribue à lutter contre l’inertie qui facilite la reproduction des élites et du système en place, en démontrant qu’un autre monde est non seulement possible et nécessaire, mais surtout réalisable. Ne manque que la volonté politique d’opérer de vrais changements. En ce sens, ce livre est un véritable appel à l’humanité : « Nous pourrions jouir d’un monde propre, vert, riche et juste, qui permettrait à chacun de vivre décemment et dignement sur une planète saine. Ce n’est pas une utopie extravagante mais une possibilité concrète. Jamais le monde n’a été aussi opulent, et nous disposons déjà de tous les savoirs, outils et compétences dont nous avons besoin. Les obstacles ne sont pas techniques, pratiques ou financiers mais politiques, intellectuels et idéologiques. La crise pourrait nous offrir une occasion extraordinaire de construire ce monde. Ce livre se propose d’expliquer comment et pourquoi nous sommes tombés dans le chaos actuel et comment nous pouvons en sortir, au bénéfice de la planète et de tous ses habitants » (p.10).

Les quatre premiers chapitres de l’ouvrage décrivent les mécanismes par lesquels nos sociétés mondialisées se sont fait enfermer par l’oligarchie financière, que l’auteure nomme aussi la classe de Davos. Cette classe dirige nos principales institutions, dont les médias, s’assurant ainsi le monopole de l’argent, du pouvoir et des idées. C’est elle qui, depuis les années 1970, s’affaire à diffuser l’idéologie néolibérale fondée sur « la liberté d’innovation financière où qu’elle puisse conduire, sur la privatisation, la déréglementation, la croissance illimitée, le libre-marché, censé s’autoréguler, et le libre échange ». (p.21) Nous sommes en crises car nous sommes prisonniers d’un système social construit par la classe de Davos, qui sert ses intérêts particuliers au détriment de ceux de l’ensemble de l’humanité. Ce système carcéral a mis l’humanité entre quatre murs : la finance, la pauvreté et l’inégalité, l’alimentation et l’eau, et finalement le conflit. Nous allons passer en revue chacune de ces entraves au libre épanouissement de notre humanité partagée.

Le monde de la finance a entièrement refaçonné nos sociétés en fonction de ses intérêts, notamment en s’attaquant aux fondements de l’État-providence. L’auteure cite quelques chiffres révélateurs à ce propos. Observant l’évolution de la fiscalité aux États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale, Susan George note que le modèle de répartition a été profondément remanié. Alors que dans les années 1950 la tranche la plus élevée des revenus était taxée à 90%, elle ne l’était plus, en 2009, qu’à 35%. Non seulement les riches paient de moins en moins d’impôts, mais ils peuvent aussi, avec la libération du capital que suppose la mondialisation, investir là où les salaires sont bas et les droits économiques et sociaux inexistants. Nous assistons ainsi à la désindustrialisation des nations jadis considérées comme développées, mais aussi à un processus plus insidieux selon lequel la valeur ajoutée de l’activité économique est accaparée par les propriétaires du capital au détriment du monde du travail. Le modèle fordiste disparaît et les intérêts de la classe de Davos se trouvent de plus en plus déconnectés de leur ancrage national. Nous voilà ainsi plongés dans un cercle vicieux où la machine productiviste alimentée par l’activité asiatique s’emballe, inondant les marchés européen et nord-américain de produits qui doivent être consommés par des populations qui ne peuvent que recourir à l’endettement pour soutenir un tel niveau de vie, car les salaires y stagnent et le chômage y progresse. Pour éviter la crise de surproduction et rentabiliser ses investissements, l’oligarchie financière favorise l’endettement des ménages, mais aussi des États. C’est cette fuite en avant morbide, stimulée par la libéralisation du secteur financier et ses innovations délirantes (titrisations en tous genres), qui a conduit à la crise des subprimes sur le marché immobilier américain en 2008, et qui se prolonge aujourd’hui dans la crise de la dette des pays Européens et des États-Unis.

Cette montée en puissance du monde de la finance a conduit à une concentration de la richesse qui a pour conséquence directe un approfondissement des inégalités et de la pauvreté, le second mur d’enceinte de notre prison collective selon Susan George. Et les chiffres qu’elle cite parlent d’eux-mêmes : « Parmi les habitants adultes de la planète, les 10% les plus riches possèdent 85% du patrimoine mondial des ménages et, parmi eux, les 2% les plus riches en captent plus de la moitié. La moitié la plus pauvre de la population mondiale en dispose d’à peine 1%. » (p.113). Et la tendance ne va pas en s’améliorant car l’auteure démontre que depuis le début de l’emprise du régime néolibéral sur les pays dominants (États-Unis, Europe), il y a maintenant plus de trente ans, les plus nantis ne cessent de concentrer la richesse : « Quand Ronald Reagan a été élu président en 1980, le 1% supérieur des Américains recevait 9% du revenu [national]. Trente ans plus tard, il en reçoit 22% » (p.115). Aussi, afin de traiter efficacement du problème de l’inégalité dans le monde, l’auteure nous suggère très justement d’arrêter de multiplier les études portant sur « les pauvres », mais bien de commencer à étudier « les riches », car c’est peut-être de ce côté-ci du spectre de la répartition des revenus que le problème réside. Pour nous en convaincre, Susan George nous invite à un petit voyage dans la stratosphère de la richesse mondiale. Se rapportant à la très sérieuse étude annuelle de Merrill Lynch/Cap Gemini, elle nous révèle qu’il y avait en 2007 près de 10 millions de personnes sur notre planète qui détenaient chacune au moins un million de dollars d’actifs liquides. Tous ensemble, ces nouveaux princes de la terre monopolisent 40 000 milliards de dollars en liquide, soit trois fois le PIB des États-Unis, six fois celui de la Chine. Autre fait intéressant, la moitié de ces super-riches se situent désormais dans les nouveaux pays dits « émergents ».

Cette concentration de la richesse engendre logiquement un approfondissement de l’écart des revenus. Là encore les chiffres sont éloquents : « Dans les États-Unis des années 1960, l’écart salarial entre le P-DG et le travailleur moyen d’une grande entreprise atteignait 60 à 70 contre 1 […]. Aujourd’hui, l’écart est de 450 à 500 contre 1 » (p.137). Alors que les riches sont de plus en plus riches et paient de moins en moins d’impôt, les classes moyennes disparaissent et le chômage structurel s’installe dans les économies dites développées. Il touchait en 2009 près de 50 millions de personnes dans l’Union européenne, soit une augmentation de 60% en deux ans. Et cela continue de progresser… En somme, ce que démontre clairement Susan George, c’est que la classe de Davos a fait le choix de l’enrichissement à outrance au détriment du bien-être de ses propres concitoyens, en masquant son pur égoïsme derrière la sacro-sainte liberté individuelle de prospérer. La solidarité nationale, notamment par le biais d’une fiscalité redistributive, a été sacrifiée sur l’autel de la cupidité de l’oligarchie. Mais cette rapacité n’est pas l’apanage de nos élites occidentales, loin de là. Par exemple, l’auteure cite une étude universitaire américaine qui révèle l’ampleur du détournement de l’aide consacrée à l’Afrique. 60% des sommes prêtées aux gouvernements africains au titre de l’aide au développement, se retrouve finalement placé dans des banques occidentales, aux comptes personnels des dirigeants. « L’argent détenu à l’étranger par des Africains, représentait près du triple de la dette extérieure du continent, qui s’élevait en 2004 à 227 milliards de dollars » (p.140).
Ironiquement, maintenant que les pays du Nord sont aux prises avec une très grave crise de leurs dettes publiques, nos élites embouchent à nouveaux les trompettes de la solidarité et du sursaut national pour appeler le petit peuple à se serrer la ceinture et accepter des plans drastiques d’austérité qui vont balayer près d’un demi-siècle d’acquis sociaux en terme de qualité de vie et d’humanisation du travail. L’argument de la lutte au déficit légitime aujourd’hui toutes les régressions sociales. Nous n’avons pas d’autre choix que de remplir les caisses vides de nos gouvernements. Il en va de notre devoir de citoyen. Pourtant, nous n’avons pas été consultés quand, au plus fort de la crise, en 2008, nos mêmes gouvernements, ont déboursé 14 000 milliards de dollars (soit le quart du PIB mondial) pour sauver les institutions financières (ce chiffre outrancier, cité par l’auteure, est tirée d’une étude menée par deux économistes de la Banque d’Angleterre).

Nous sommes donc loin de la « mondialisation heureuse » louangée par les chantres du néolibéralisme dans les années 1990. Et le tableau s’assombrit encore lorsque l’auteure traite de la crise des ressources (alimentation et eau). Car si au Nord les gens craignent pour leur emploi et leur bien-être, dans les pays du Sud, ils craignent carrément pour leur survie. 2008, fut l’année de la crise économique et financière, elle fut aussi celle de la crise alimentaire durant laquelle plus d’un milliard de personnes ont souffert de la faim dans le monde, déclenchant ainsi des émeutes dans plus de trente pays. Là encore, Susan George y voit le résultat de trente ans de politiques néolibérales. En effet, les crises de la dette qui ont frappé les pays du Sud durant les années 1980 les ont conduits à accepter la tutelle des institutions financières internationales (notamment le FMI et la Banque mondiale). Les prêts d’urgence octroyés par ces institutions aux différents gouvernements pour honorer le service de leur dette étaient conditionnés à la mise en œuvre de plans d’ajustements structurels (on les appelle aujourd’hui, dans le monde occidental, les plans d’austérité) afin d’adapter leur structure productive aux impératifs d’un marché mondial en voie de libéralisation. En matière agricole, domaine d’activité de la majeure partie des populations des pays visés, cela les a conduits à délaisser l’agriculture vivrière traditionnelle au profit d’une agriculture industrialisée destinée à l’exportation. La souveraineté alimentaire a été abandonnée au profit d’un modèle de monoculture commerciale tourné vers les marchés internationaux afin de faire rentrer des devises pour rembourser leur dette publique. Cela se traduit aujourd’hui par un double phénomène qui n’est paradoxal qu’en apparence. D’une part, nous assistons à la première crise alimentaire de la mondialisation néolibérale, d’autre part, les profits des trois principales compagnies transnationales de céréales (Archer Daniels Midland, Cargill et Bunge) ont explosé (une hausse allant de 55% à 189% selon les entreprises). Certes les monopoles et la spéculation ne sont pas les seules causes de la crise alimentaire (il faut aussi tenir compte des causes climatiques, des agrocarburants, etc…) mais il est clair que le développement de l’agrobusiness mondialisé ne va pas dans le sens d’une plus grande souveraineté alimentaire des peuples d’ailleurs, comme d’ici.
La question de l’eau constitue l’autre versant primordial de la crise actuelle des ressources qui affecte l’humanité. D’un point de vue strictement capitaliste, l’eau est un produit idéal. Elle est rare, indispensable, n’a aucun substitut et on ne peut en augmenter l’offre. C’est pour cette raison que la pression est forte pour une marchandisation de l’eau. Or cette ressource est fondamentale pour l’humanité et pousser à sa privatisation conduirait des millions de personnes à la maladie et la mort. Susan George recommande donc de considérer l’eau comme « un bien public universel sous contrôle public, c’est-à-dire supervisé par l’État mais aussi ouvert à la participation citoyenne populaire et démocratique » (p.185).

Finalement, l’auteure aborde le dernier mur de notre prison collective, celui des conflits. Cette question est aujourd’hui d’une brûlante actualité car le réflexe le plus courant dans l’histoire pour sortir d’une crise économique a été de faire la guerre. Cela permet d’augmenter les taxes de toutes sortes au nom du sacrifice pour la patrie en danger et ainsi de relancer l’économie en finançant publiquement l’industrie de l’armement. Or, l’augmentation actuelle des budgets consacrés à la défense dans la plupart des pays n’est pas pour nous rassurer. Susan George nous rappelle qu’au niveau global, c’est 1 500 milliards qui sont dédiés chaque année aux armées et que les États-Unis, première puissance militaire mondiale, consacrent 5 % de leur PIB à la défense, soit 636 milliards de dollars pour l’année 2010. Outre cette nouvelle course aux armements (qu’il est tentant d’utiliser un jour ou l’autre), Susan George identifie quatre autres sources de conflits à venir. Tout d’abord, l’accroissement des inégalités qui, au niveau mondial, exacerbe le ressentiment et crée un climat de violence latente qui n’attend qu’un prétexte pour exploser. Pensons aux révoltes arabes, bien sûr, mais aussi aux émeutes urbaines dans les banlieues françaises et, désormais, en Angleterre. Ensuite, les pressions à venir que vont exercer les réfugiés climatiques, qui sont estimés par l’ONU à environ 200 à 250 millions à l’horizon 2050. Il va bien falloir accueillir quelque part les victimes des sécheresses, inondations et autres aléas dus aux dérèglements du climat que notre système économique génère. Il n’y a qu’à se remémorer les dernières inondations au Pakistan, ou encore à la vague de sécheresse qui plonge dans la famine des millions de personnes dans la Corne de l’Afrique. Face à cette reconfiguration de la problématique migratoire, l’attitude adoptée par l’Union européenne constitue une autre source des conflits à venir. Plutôt que de travailler sur les causes économiques et environnementales des migrations, l’Europe, tout comme l’Amérique du Nord d’ailleurs, se replie dans une obsession sécuritaire et construit une Europe forteresse. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à observer le budget de l’Agence de l’Union européenne chargée d’en surveiller les frontières (Frontex) qui a été multiplié par treize ces cinq dernières années. Finalement, la dernière source de conflit, qui est reliée à toutes les autres, ce sont les politiques mises en œuvre par les institutions financières internationales dans les pays endettés. Les fameux programmes d’ajustements structurels continuent à s’appliquer et à transformer les structures économiques et productives des pays pour les rendre conformes aux impératifs du capitalisme mondialisé, sans aucunes considérations pour le bien-être des populations et le respect de l’environnement. L’auteure, fidèle à sa pédagogie, apporte quelques chiffres chocs. « En 2008, le groupe de la Banque mondiale a ainsi accru de 94% ses prêts aux projets charbonniers, pétroliers et gaziers par rapport à 2007, les portant à plus de 3 milliards de dollars. Dans le cas du charbon, la hausse a été vraiment stupéfiante : 256% » (p.247). Difficile de faire pire en matière de lutte contre le réchauffement climatique, source comme nous l’avons vu, de bien des conflits à venir.

Dans la période de crise qui nous accable aujourd’hui, il importe de tirer des leçons du passé. Pour sortir de notre prison collective, ne répétons pas les erreurs des années 1930, où la crise économique et financière avait fait le lit des fascismes et des dictatures traînant à sa suite son cortège d’horreurs. Plutôt que le repli sécuritaire, la xénophobie ou l’écofascisme, l’auteure nous invite à miser sur l’ouverture et la démocratie. L’humanité doit reconnaître qu’il existe toute une série de biens communs (le climat, la santé, l’éducation, l’eau, l’énergie, la recherche scientifique, les produits pharmaceutiques, le crédit financier et le système bancaire) dont la gestion doit être collective, donc ouverte à la participation populaire. Nous avons les moyens de cette nouvelle politique et de cette réforme en profondeur de notre mode de développement. Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré aux solutions concrètes pour changer réellement notre monde, et nous redonner espoir, plutôt que de sombrer dans la peur, la colère et le sentiment d’impuissance. Pour Susan George, nous pouvons changer les choses si nous nous rassemblons et travaillons ensemble à construire les alternatives, car « lorsque les dirigeants n’ont ni vision ni audace, tout dépend du peuple » (p.262). Que faire donc ? Trois grands chantiers s’ouvrent à nous selon Susan George : contrôler la finance, mettre l’économie au vert et mieux taxer le capital.

La première chose à faire donc est de s’attaquer à la racine du problème actuel : la finance. Il convient de la réglementer pour contenir ses excès. Plusieurs outils sont disponibles : placer les banques sous contrôle citoyen, séparer les banques de dépôt des banques d’affaires, nationaliser les agences de notations, plafonner les salaires des banquiers et les primes des courtiers, réorienter le crédit vers l’économie réelle et non la spéculation financière et boursière. Autant de mesures assez simples pourtant, mais que les puissants de ce monde rechignent à mettre en œuvre car cela contreviendrait trop directement à leurs intérêts. En témoignent les réunions du nouveau directoire de la planète, le G20, que ce soit à Washington, Londres, Pittsburg, Toronto, Séoul et bientôt Cannes. À chaque fois la montagne a accouché d’une souris, et rien pour contrôler la finance.
Le second grand chantier pour Susan George est le « New Deal vert », ou encore le « keynésianisme environnemental », qui vise à reconvertir nos économies et notre mode de production dans une perspective beaucoup plus écologique. Des investissements publics massifs sont nécessaires, et ce à tous les paliers de gouvernements, du local au national, afin d’encourager les énergies alternatives, les transports publics propres et efficaces, l’industrie du bâtiment vert… C’est, en somme, tout un nouveau secteur d’activité économique écologiquement responsable qu’il faut substituer au vieux mode de production industriel polluant fondé sur l’exploitation des ressources non-renouvelables. Cet effort prodigieux ne sera pas initié par nos gouvernements qui sont trop soumis à la classe de Davos qui, là encore, n’a aucun intérêt (dans un court terme qui semble le seul horizon qu’ils conçoivent) à changer radicalement notre système économique. Il faut donc, pour le réaliser, concrétiser une large alliance de toutes les composantes de l’univers non-gouvernemental, soit la société civile (écologistes, syndicats, mouvements citoyens…) et le secteur privé (essentiellement le monde des PME et PMI). Ce n’est que cette force sociale qui pourra opérer le changement, et passer à l’âge de « l’éco-conscience ». Et ces alliances doivent être réalisées dans les pays du Nord, mais aussi avec les pays du Sud, notamment en mettant en œuvre une politique d’annulation de la dette publique des pays pauvres, en échange de la mise en place de programmes de reforestation, de protection de la biodiversité, en somme de protection du climat de la planète.

On pourrait s’interroger sur la manière de financer cette politique de grands travaux visant à réformer de fond en comble notre système économique. Susan George propose ainsi, une nouvelle manière de concevoir la fiscalité. S’inspirant des travaux de l’économiste anglais Arthur Cecil Pigou, l’auteure suggère de « taxer moins ce dont on veut plus, [et de] taxer plus ce dont on veut moins » (p.317). En somme, nous souhaitons plus d’emplois, alors ne taxons plus le travail, nous souhaitons moins de spéculation financière et moins de pollution, alors taxons les transactions financières et les entreprises polluantes. Un raisonnement simple, et pourtant que nous peinons à appliquer. On serait même tenté de dire que nous faisons actuellement exactement l’inverse. La pollution généralisée et le réchauffement climatique, lorsqu’ils ne sont pas carrément niés, sont considérés comme des « externalités » au processus de production. En somme, nous n’en tenons tout simplement pas compte dans le coût de production. Si les compagnies pétrolières, par exemple, devaient intégrer dans leurs coûts de production les conséquences environnementales de leurs activités, cela ferait longtemps que nos voitures marcheraient à l’électricité ! Susan George rappelle aussi une autre proposition plus connue, celle de la taxe Tobin, du nom du prix Nobel d’économie qui l’avait conçue à la fin des années 1970. Cette taxe sur les transactions financières, conforme au principe de Pigou précédemment énoncé, avait été pensée à l’époque pour limiter la spéculation sur le marché monétaire, dont les transactions quotidiennes s’élevaient à 80 milliards de dollars par jours. En 2007, les transactions financières, dépassant le seul marché monétaire du fait des très nombreuses innovations dans les produits financiers depuis une trentaine d’années, s’élèvent à 3200 milliards de dollars par jour. Taxer ces transactions à 0,01% et même à 0,001% permettrait de dégager des sommes considérables pour financer la reconversion de notre système économique. Cela permettrait aussi de freiner les attaques spéculatives sur les monnaies (pensons aujourd’hui à l’Euro ou même le dollar). Et ces attaques ne sont pas occasionnelles. Comme le rappelle l’auteure, selon l’Organisation internationale du Travail, ce sont plus de 90 graves crises financières qui ont éclatées à travers le monde entre 1990 et 2002, soit les années fastes de la mondialisation « heureuse » et de la dérégulation à tout va. Finalement, une autre mesure connexe se doit d’être mise en œuvre de manière urgente selon Susan George, il s’agit de l’abolition des paradis fiscaux. Ces zones protégées abriteraient, selon le Tax Justice Network, « au moins 12 000 à 13 000 milliards de dollars de dépôts bancaires de particuliers ou d’entreprises, et privent ainsi les États d’au moins 250 milliards de dollars par an de recette » (p.326). L’élimination des paradis fiscaux permettrait de taxer réellement les entreprises transnationales, ces championnes de la mondialisation qui savent jongler avec les juridictions fiscales et les prix de transferts pour limiter au maximum leurs impôts. Taxer ces multinationales permettrait aussi de financer le vaste projet du New Deal vert.

Susan George conclut son ouvrage sur une note d’espoir, tentant de galvaniser ses lecteurs afin de les mobiliser dans la lutte pour un monde différent. Que chacun soit un grain de sable dans l’engrenage du système et que l’individuel et le local se rejoignent pour influencer le global. C’est dans le quotidien et à partir de la base que nous changerons le monde. Il nous faut croire en notre force et notre détermination collective. « Nous avons le nombre pour nous, les idées aussi et, collectivement, l’argent nécessaire. Ce qui nous manque pour réussir, c’est la confiance en nous qui convient, ancrée dans la conscience commune de notre force et de notre aptitude considérable, historiquement prouvée, à impulser un changement positif » (p.264). L’histoire de l’émancipation humaine n’est donc pas terminée.

**Crédit photo : Flickr - Andrew Ciscel **