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Mayotte est dans l’impasse de la consommation sans production organisée ni emplois suffisants

Théo Lacase , 1er novembre 2011

Cet article provient de PerspekTives, une revue de débats et d’idées de la Guadeloupe et d’ailleurs.

L’île de Mayotte dans l’océan indien, 101eme département français depuis 2009, vit des jours agités. Une intersyndicale a lancé une grève contre la vie chère qui ressemble à celle de 2009 dans les départements français de la Caraïbe. Barrages sur les routes, affrontements avec la police, manifestants blessés, sont l’arrière-plan de négociations qui peinent à aboutir. Le statut départemental aurait-il mis le feu aux poudres ?

En 2009, plus de 90% des électeurs de Mayotte ont voté pour que leur île devienne un département français. Un curieux paradoxe, qu’il faudrait approfondir, quand dans le même temps l’Etat français cherche un autre statut pour ses départements de la Caraïbe. Deux ans après cette départementalisation tardive, une révolte des prix éclate. Est-ce un hasard ? Pas vraiment si on se donne la peine de mettre deux ou trois éléments en perspectives.

Espoir déçu

On peut dire que les Mahorais en votant aussi massivement pour le département ont fait le choix de l’ Etat providence et de la « sécurité », en espérant bénéficier d’une économie de transfert et de prestations sociales réévaluées. La réalité n’est pas aussi simple.

Mise à niveau

Le pacte de départementalisation voulu par le gouvernement Sarkozy prévoyait une « mise à niveau » de Mayotte sur 25 ans. Hormis le peu d’élégance de la formule, que signifie « mise à niveau » , cela signifie-t-il que dans 25 ans Mayotte sera « au niveau » d’un département de l’hexagone, comme l’Hérault, l’Isère ou les Deux-Sèvres ? Si c’est cela, on peut objecter qu’après 65 ans de départementalisation de la Guadeloupe et de la Martinique la « mise à niveau » dans ces territoires de la Caraïbe, attend toujours, au point qu’une réforme statutaire semble de plus en plus nécessaire. Les Mahorais devraient être attentifs à ce qui se passe de ce côté-ci du globe.

Consommation accélérée

En plébiscitant le département les Mahorais ont accéléré les processus de la société de consommation dans leur île. C’est ce qu’ils souhaitaient, mais avaient-ils mesuré les conséquences ? Tous les observateurs reconnaissent que. « cette évolution a été comme une traînée de poudre » L’accès à la consommation a pu satisfaire quelques plaisirs immédiats, mais simultanément a mis à mal les mécanismes de solidarité traditionnels et développé l’individualisme. Et cela sans qu’un système de prestation sociale prenne le relais. Les hausses des prix et l’explosion sociale sont les conséquences de cette évolution qui bouleverse les schémas traditionnels de l’île sans que les effets espérés de la « modernisation » compensent.

Inégalités croissantes entre ceux qui ont un salaire et ceux qui n’en n’ont pas

Tous les habitants de Mayotte ne peuvent pas « bénéficier » du modèle de consommation qui s’est imposé à eux et cela pour une raison simple : seulement 20% de la population a un vrai salaire et un vrai pouvoir d’achat ; 80% n’a pas officiellement de travail ou évolue dans une économie informelle, quasi clandestine. Les 20% qui ont un salaire déclaré ont vu leur revenu globalement augmenter ces trois dernières années, augmentation du SMIC, augmentation des fonctionnaires, mais les autres, ceux qui n’ont pas de travail, n’ont rien vu. Ils sont les spectateurs d’une société de consommation qui s’installe sous leurs yeux, mais à laquelle ils ne peuvent pas accéder. Auront-ils la patience d’attendre 25 ans la mise à niveau ? La ministre de l’Outre-mer, Marie-Luce Penchard leur propose le RSA dès le mois de janvier, maigre cadeau.

Importation ou économie structurée

Le problème de Mayotte en plus accentué encore, fait écho à ce qui se passe en Guadeloupe : « Soit on se contente d’avoir des hypermarchés et d’importer ; soit on essaie de structurer l’économie et de créer de la valeur localement » déclarait un chef d’entreprise à Mayotte-Hebdo quelques jours après le début des grèves.

Entre 2005 et 2010 les importations de produits alimentaires ont progressé de 53% à Mayotte. « L’île assure sont autosuffissance pour quelques produits, oeufs, banane, manioc, coco, pourquoi ne le peut-elle pas pour d’autres ? » s’interroge un Mahorais.

Alors, comme en Guadeloupe se pose là-bas la question des filières agricoles pas assez organisées, manquant de méthode pour lutter contre une logique d’importation très organisée et méthodique. Les plus pessimistes font remarquer qu’entre 2000 et 2007, onze millions d’euros ont été versés en aides diverses à l’agriculture. Les aides ont été absorbées sans résultats significatifs.

Déficit des communes et absence de projet structurants

Le rôle des collectivités et des hommes politiques locaux est également mis en question. A Mayotte, les collectivités, les communes en particulier sont écrasées sous les charges de fonctionnement et ne peuvent plus investir. La départementalisation a augmenté la charge salariale des communes : « 80% des agents des collectivités sont de catégories C », explique François Macone, dans Mayotte-Hebdo, « recrutés la plupart du temps sur une base clientéliste, sans formation, sans assurance sur leur capacité à assurer leurs missions. » Ce sont des « embauches sociales » comme il en existe partout, mais lorsque le pourcentage de ces embauches devient trop important, plus rien ne fonctionne.

Le déficit d’investissement public des collectivités freine l’activité économique. En 2009 les communes de Mayotte avaient programmé d’investir plus de 100 millions d’euros en travaux : aménagement de routes, équipements culturels, mais au final seulement 50 millions d’euros ont été réalisés. Les causes : dossiers mal montés, absence de politique à long terme : « une méthode de gouvernance approximative empêche l’émergence de projet structurant » résume Mayotte-Hebdo. Pourtant l’île manque d’équipements publics, de transport en commun fiable et de bien d’autres choses.

L’explosion sociale qui agite l’île est la conséquence d’un malaise profond et d’un système de gestion qui ne fonctionne pas pour des raisons à la fois politiques et structurelles. Dix communes sur les dix-sept que compte l’île sont sous tutelle, ainsi que le Conseil général qui a 65 millions d’euros de déficit. « L’Etat providence et sa manne sociale ne suffisent pas, assure un observateur de l’île, nous devons créer une économie locale, des richesses propres et des emplois. Obtenir des baisses de prix c’est une stratégie à court terme qui donne un peu d’oxygène aux familles les plus modestes, mais cela ne résoud rien sur le fond. »

Crédit photo : la revue PerspekTives