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Le net, empêtré dans sa toile

Édith Drouin, 1er novembre 2011

Lors de sa popularisation au début des années 90, le réseau des réseaux, l’internet, promettait un avenir brillant à la liberté d’expression et d’association. Le World Wide Web était alors une dimension totalement décentralisée dans laquelle l’impératif monétaire et hiérarchique était inexistant.

La promesse de cet espace virtuel est cependant aujourd’hui compromise. Le World Wide Web est désormais une reproduction des élites et du système en place. Sans avoir des effets aussi dramatiques en Occident, la problématique demeure omniprésente. Là où elle frappe plus insidieusement, c’est lorsqu’elle donne l’impression à l’utilisateur d’être « libre sans l’être ».

La « quoi » du web ?

La neutralité du web, c’est d’abord la neutralité de toutes les données qui sont transmises sur la toile. Peu importe le contenu de la donnée, sa source ou sa destination, celle-ci doit être traitée comme toutes les autres. Pas de modification, de dégradation ou de favoritisme. L’internet doit rester une structure décentralisée.

Les actions suivantes représentent donc une entrave à la liberté sur la toile : bloquer l’accès à des sites web particuliers, favoriser l’utilisateur qui paye plus, empêcher le partage de musique ou de films, entraver les mouvements qui s’organisent sur la toile, la surveillance, la suppression des opinions « indésirables » etc.

Ces mesures concernent autant le cybercitoyen que les administrateurs de sites web, les fournisseurs internet (FAI) et les gouvernements puisque le filtrage peut être effectué à tous ces échelons.

La neutralité du web a aujourd’hui un grand impact sur le droit à la parole et l’opinion du citoyen, ce qui en fait un élément important dans une démocratie. « Si l’internet devient filtré, il affecte l’information que nous recevons et, au bout de la ligne, nous rend plus susceptible à la propagande et au contrôle des gouvernements », prévient Lisa Cyr, adjointe aux communications, médias et promotions pour l’Association pour le Progrès des Communications (APC).

Proche de nous

Au Québec, une simple recherche sur Google offre une désillusion surprenante sur la neutralité du web. Détrompez-vous, les moteurs de recherche n’affichent plus les sites par ordre de popularité. Tapez un mot aussi simple que « salut » et vous serez redirigés vers la célèbre émission du matin : Salut, bonjour. Encore pire, tapez uniquement « o » ou « oc » et le premier lien qui s’offrira à vous sera celui d’une autre tristement célèbre émission de l’empire Quebecor : Occupation double. Les données sont donc souvent classées en fonction du profit qu’elles rapportent aux entreprises comme Google, pas en fonction de leur importance aux yeux des utilisateurs.

D’un autre côté, les FAI ont également une part de responsabilité. Exiger aux consommateurs de payer en fonction de leur utilisation de bande passante (nombre de gigaoctets consommés par mois) ainsi que pour un forfait internet plus rapide, est une mesure qui va à l’encontre de la neutralité du web. L’accès et la priorité des données sont réservés à celui qui est le plus en moyens.

Les FAI justifient leurs tarifs de plus en plus astronomiques par le besoin de renouveler les infrastructures et par le nombre croissant d’utilisateurs. L’exemple du village La Nouvelle sème toutefois un doute sur l’argumentaire des grandes entreprises de télécommunication. Ayant payé l’infrastructure eux-mêmes et utilisant les services techniques de Télus, les habitants du village La Nouvelle en Gaspésie payent cinquante dollars par année pour l’accès au web. Impossible de démocratiser les tarifs, vous dites ?

Certains cas de blocage de données ont également été observés chez les FAI. En 2005, Télus a bloqué l’accès aux sites internet de certains syndicats alors que la compagnie faisait face à une mobilisation interne de leurs travailleurs.

Le gouvernement n’est d’ailleurs pas étranger aux problèmes engendrés par les FAI. En 2009, le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) a établi des règles quant à la neutralité d’internet et des droits des utilisateurs face aux FAI.
Pour Michael Geist, professeur en droit à l’Université d’Ottawa, la mesure s’est révélée être un échec. Des plaintes concernant toutes les grandes compagnies de télécommunication ont été déposées. Toutefois, dans la plupart des cas, le CRTC a penché en faveur des compagnies et ce, sans véritable enquête.

Il ne s’agit pas d’un hasard. Les grandes entreprises de télécommunication exercent une grande influence sur le gouvernement. Ce dernier a grand besoin de leur coopération. À Ottawa, les conservateurs planchent présentement sur un projet de loi qui permettrait la surveillance de l’internet et des téléphones cellulaires et ce, sans mandat. La coopération des FAI sera alors nécessaire pour installer de puissants outils de surveillance. Ces lois feront, pour leur part, augmenter le coup des forfaits internet. La facture des outils sera effectivement refilée au consommateur et enlignera l’univers virtuel canadien vers un futur encore plus fermé et surveillé.

Plus loin de nous

Ailleurs qu’en Occident, le débat est d’autant plus important, notamment en ce qui concerne la liberté de parole et d’association. Madame Cyr explique que les pays dictatoriaux sont les plus vulnérables. « Il y a la Chine, mais aussi des pays où le gouvernement exerce un grand contrôle, comme le Pakistan. Le gouvernement bloque régulièrement des sites comme Facebook, Youtube, etc. lorsqu’il juge que le contenu va à l’encontre de Allah ou de la religion musulmane, ou encore contre le gouvernement ».

Le problème ne provient toutefois pas uniquement des gouvernements, mais aussi du manque de compétition dans le domaine des télécommunications. Un plus petit nombre de compagnies permet non seulement à celles-ci de réviser leur prix à la hausse, mais concède également aux gouvernements un meilleur contrôle de ce qui se déroule sur la toile.

Cette situation s’est illustrée lors des récents soulèvements au Moyen-Orient. En Égypte, le gouvernement de Moubarak a fait pression sur les FAI pour qu’ils coupent complètement l’accès à tous les réseaux.
Sans toutefois établir des mesures aussi radicales que celles du régime de Moubarak, plusieurs gouvernements autoritaires bloquent régulièrement l’accès à certains sites et applications. « En bloquant BlackBerry, Messenger, Facebook, Youtube et d’autres sites, ce système répressif possède le contrôle sur les moyens de communication et prévient que les gens puissent se mobiliser », spécifie l’adjointe aux communications. Le site internet Herdict.org s’affaire d’ailleurs à brosser un portrait global de l’utilisation de ce genre de mesures partout sur la planète.

Projet Commotion

C’est en réponse à cette corruption de la toile que l’équipe du projet Commotion s’est réunie Faute de réglementation empêchant la consolidation de la centralisation du net (ou du moins, faute de réglementation efficacement appliquée), ce projet offre une autre piste de solution.

Celui-ci permettrait la création de réseaux sans-fils, haut-débit et totalement autonomes. Ils ne nécessiteraient aucun relais téléphonique, câble ou satellite. Ces réseaux échapperaient à toute surveillance et contrôle et seraient complètement anonymes. Ils seraient gratuits et totalement décentralisés.
Les créateurs de Commotion se donnent jusqu’en 2012 pour offrir une version utilisable par le grand public. Le projet est entre temps disponible en ligne, tous peuvent contribuer.

Sascha Meinrath, le dirigeant du projet, est conscient de l’onde de choc qu’il produira. « Notre technologie va bousculer pas mal de choses, y compris aux États-Unis. Si les gens se mettent à construire leurs propres réseaux, le business model des groupes de télécoms va s’effondrer. Il faut s’attendre à ce qu’ils contre-attaquent brutalement », explique-t-il dans une entrevue accordée à Yves Eudes, journaliste au quotidien Le Monde. Effectivement, le projet a de quoi créer… une commotion au sein des entreprises de télécommunication.

Site web de l’APC : http://www.apc.org/

Pour en savoir plus sur la neutralité du web au Canada : http://www.michaelgeist.ca/

Pour signer la pétition en ligne contre les projets de loi pour la surveillance de l’internet : http://openmedia.ca/fr/ArretezLEspionnage

Herdict : http://www.herdict.org/

Pour plus de détails sur le projet Commotion : http://www.lemonde.fr/technologies/article/2011/08/30/commotion-le-projet-d-un-internet-hors-de-tout-controle_1565282_651865.html

Credit photo : Kirl Lau - Flickr