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Kurdistan : entre démocratie et instabilité

Audrey Mockle, 1er novembre 2011

Construire une maison uniquement à partir de terre et d’eau. Vivre dans une société démocratique où l’écologie est une priorité majeure et où l’égalité des sexes est admise par tous. Est-ce possible ? Alors que le Kurdistan se tourne vers le confédéralisme démocratique, tout porte assurément à y croire.

Ces premiers villages de la paix, comme la communauté kurde les surnomme, ont été créés en 2010, dans la province kurde d’Hakkari, qui se trouve à la frontière entre l’Iran et l’Irak, là où le mouvement pour une plus grande autonomie du peuple kurde est le plus vigoureux. Les habitants y vivent en harmonie avec la nature qui les entoure, limitant le plus possible la pollution environnementale tout en prônant le respect des êtres vivants. Les coopératives, surtout agricoles, sont littéralement la base économique et matérielle de ces villages où la conscience féministe est très élevée.
Plusieurs mouvements kurdes visent dorénavant la démocratie, mais affirment que celle-ci ne peut être construite sur les bases de l’individualisme. « Quand les gens s’organisent entre eux, ils font l’histoire » explique Engen Demesh, membre du parti kurde pour la paix et la démocratie (BDP).

Dans le cadre du Forum social mésopotamien qui s’est tenu en septembre dernier, le militant Ayse Gökhan a affirmé que « la lutte pour le confédéralisme écologique et démocratique est la solution au problème kurde et ce, dans les quatre régions du Kurdistan puisqu’elle offre une nouvelle vision pour les pays du Moyen-Orient ».

Le Kurdistan d’aujourd’hui

Le pays n’est plus une société villageoise classique, mais le capitalisme y est toutefois très peu assidu. Le Kurdistan vit présentement un processus d’industrialisation comparable à celui de l’Europe du siècle dernier.
Le féodalisme a encore une certaine importance. Un caractère tribal subsiste aussi ; les Kurdes se sentent rattachés à leur village d’origine et la population s’organise en quelque sorte sous forme de tribus.

Le contrôle de leurs ressources naturelles leur échappe complètement. Le pétrole de l’État turc se trouve sur le territoire du Kurdistan, de même que le blé et le coton. Cinq centrales hydroélectriques turques sont installées sur l’Euphrate en territoire kurde. Toutefois, aucun profit ne revient directement à la communauté kurde.

L’élevage, détruit par le conflit armé entre les Turcs et le parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), a disparu dans les années 1990. L’agriculture reste donc le principal revenu.

Aujourd’hui, la moitié des Kurdes de Turquie a quitté le Kurdistan et vit désormais à Istanbul. Ils représentent presque la moitié de la classe ouvrière turque et travaillent dans des secteurs peu rémunérés comme la construction, la restauration, le textile, etc.

Pourtant, leur langue n’est pas reconnue par les Turcs, ni même leur ethnie ou leur existence.

Les Kurdes n’ont donc jamais eu leur propre État. Au fil des années, ils se sont organisés aux frontières d’autres États dominants comme l’Irak, la Syrie et l’Iran. Fait ahurissant : ils ont survécu principalement grâce aux montagnes. Ceci est devenu particulièrement vrai après 1924 où la répression et l’effort d’assimilation est devenu systématique. Aujourd’hui encore, il faut gravir les hauteurs pour assister aux rencontres secrètes de l’Union des Communautés du Kurdistan (KCK).

Naissance de l’idée de communautarisme

Lors de l’incarcération du leader du PKK, Abdullah Öcalan, en 1999, le mouvement, qui était à la base d’inspiration marxiste-léniniste, se transforme rapidement. On considère alors que la relation entre les individus et l’État doit être revue et donc, que la bureaucratie doit être mise de côté. Sans abandonner le socialisme, la structure hiérarchique est rejetée et remplacée par l’idée d’une démocratie équitable pour tous.

La lutte politique civile remplace donc la lutte armée. L’idée d’un État kurde indépendant est abandonnée, vu les conditions politiques rigoureuses au Moyen-Orient. La véritable solution kurde en Iran, en Irak et en Syrie se trouve dans le confédéralisme démocratique.

Abdullah Öcalan clame qu’il est dorénavant plus important d’avoir une démocratie sociale et tolérante que d’obtenir son propre État. Sortir de l’ethnique et du territorial pour se tourner vers l’autonomie démocratique, proposant une structure régionale et locale à travers laquelle les différences culturelles s’expriment librement.

Le projet de confédéralisme démocratique kurde prévoyait à la base la création de 20 à 25 régions où l’on instituerait les principaux droits autonomes. Ces régions auraient plusieurs assemblées assumant des responsabilités importantes dans le domaine de l’éducation, de la santé, de la culture, de l’agriculture, des services sociaux, etc. Les affaires étrangères, les finances et la défense quant à elles, seraient plutôt assujetties au gouvernement central.

Le Kurdistan turc se distingue et exige les pleins pouvoirs en matière de sécurité et du droit de gérer l’environnement et les ressources naturelles.

Une idée qui devient réalité ?

En mars 2005, la Déclaration du confédéralisme kurde donne naissance à la première étape du développement communautaire au Kurdistan. L’idée se développe d’abord à l’intérieur du Kurdistan turc. On crée alors des assemblées démocratiques de prises de décisions dans les provinces d’Hakkari, Sirnak, Siirt, Mardin, Batman et Van. « L’idée ne se résume pas à la création de petites structures contenant les caractéristiques de l’État-nation, mais plutôt de créer une prise de décision démocratique concernant la structure de la société », explique Ercan Ayboga, militant pour la liberté kurde, dans une entrevue accordée à la journaliste Janet Biehl.

En fait, l’État tel qu’il est n’a plus aucune influence sur la population car celle-ci ne croit tout simplement plus en l’État. Il existe un refus catégorique quant à l’acceptation des autorités étatiques.

Ainsi, lentement mais sûrement, le confédéralisme kurde devient de plus en plus populaire chez les Kurdes turcs.

Néanmoins, à certains endroits, le mouvement n’est pas aussi puissant. Près de la moitié de la population du territoire kurde de Turquie ne soutient pas le mouvement activement. À l’intérieur de certaines régions, les assemblées n’existent pas ; la répression par l’État turc rend le tout plus ardu. Effectivement, 1650 militants ont été arrêtés l’an dernier pour avoir fait partie du KCK, considéré comme un mouvement terroriste par les Turcs, mais aussi par les États-Unis et l’Union européenne.

En Iran, en Irak et en Syrie, le confédéralisme démocratique en est encore au stade de discussion. Les Kurdes, en particulier les jeunes, commencent à aborder prudemment le sujet. Ce n’est que dans les régions frontalières, contrôlées par la guérilla du PKK, qu’on consent à en parler tout à fait ouvertement.

Depuis le début des soulèvements en Syrie, cette perspective est devenue bien plus intéressante pour les mouvements populaires qui souhaitent ardemment une démocratie pour tous.

Pour Ercan Ayboga, tout cela annonce quelque chose de positif pour les relations des autres États face au monde arabe. « Cela crée une objection à la pensée populaire qui dit que les populations arabes sont incapables de penser à la démocratie ».

Reste que ce mouvement est unique et surprenant. La journaliste Janet Biehl s’exclame d’ailleurs qu’il « n’existe aucune lutte comme la leur, ils tentent vraiment de casser le système, de faire une transformation stratégique ». Elle va même jusqu’à ajouter, en faisant référence au slogan du Forum social mésopotamien, que « c’est à travers le confédéralisme démocratique que la liberté l’emportera ».

**Crédit photo : Flickr- Jan Sefti**