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« Le mouvement Occupons Wall Street est actuellement la chose la plus importante au monde »

Naomi KLEIN, 16 octobre 2011

Naomi Klein, jour­na­liste ca­na­dienne et au­teur de La Stra­tégie du choc, était in­vitée à s’exprimer par le mou­ve­ment Oc­cupy Wall Street, à New York. Selon elle, ce mou­ve­ment va durer, car le combat contre le sys­tème éco­no­mique « in­juste et hors de contrôle » prendra des an­nées. Ob­jectif : ren­verser la si­tua­tion en mon­trant que les res­sources fi­nan­cières existent, qui per­met­traient de construire une autre so­ciété. [Ré­dac­tion de Basta !]


J’ai été ho­norée d’être in­vitée à parler [le 29 sep­tembre] de­vant les ma­ni­fes­
tants d’Occupons Wall Street. La so­no­ri­sa­tion ayant été (hon­teu­se­ment) in­ter­dite, tout ce que je di­sais de­vait être ré­pété par des cen­taines de per­sonnes, pour que tous en­tendent (un sys­tème de « mi­cro­phone hu­main »). Ce que j’ai dit sur la place de la Li­berté a donc été très court. Voici la ver­sion longue de ce dis­cours [pu­bliée ini­tia­le­ment en an­glais dans Oc­cupy Wall Street Journal].

Je vous aime.

Et je ne dis pas cela pour que des cen­taines d’entre vous me ré­pondent en criant « je vous aime ». Même si c’est évi­dem­ment un des avan­tages de ce sys­tème de « mi­cro­phone hu­main ». Dites aux autres ce que vous vou­driez qu’ils vous re­disent, en­core plus fort.

Hier, un des ora­teurs du ras­sem­ble­ment syn­dical a dé­claré : « Nous nous sommes trouvés. » Ce sen­ti­ment saisit bien la beauté de ce qui se crée ici. Un es­pace lar­ge­ment ou­vert – et une idée si grande qu’elle ne peut être contenue dans aucun en­droit – pour tous ceux qui veulent un monde meilleur. Nous en sommes tel­le­ment reconnaissants.

S’il y a une chose que je sais, c’est que les 1 % [les plus riches] aiment les crises. Quand les gens sont pa­ni­qués et déses­pérés, que per­sonne ne semble sa­voir ce qu’il faut faire, c’est le mo­ment idéal pour eux pour faire passer leur liste de vœux, avec leurs po­li­tiques pro-entreprises : pri­va­tiser l’éducation et la Sé­cu­rité so­ciale, mettre en pièces les ser­vices pu­blics, se dé­bar­rasser des der­nières me­sures contrai­gnantes pour les en­tre­prises. Au cœur de la crise, c’est ce qui se passe par­tout dans le monde.

Et une seule chose peut blo­quer cette stra­tégie. Une grande chose heu­reu­se­ment : les 99 %. Ces 99 % qui des­cendent dans les rues, de Ma­dison à Ma­drid, en di­sant : « Non, nous ne paie­rons pas pour votre crise. »

Ce slogan est né en Italie en 2008. Il a ri­coché en Grèce, en France, en Ir­lande, pour fi­na­le­ment faire son chemin jusqu’à l’endroit même où la crise a commencé.

« Pour­quoi protestent-ils ? » de­mandent à la té­lé­vi­sion les ex­perts dé­routés. Pen­dant ce temps, le reste du monde de­mande : « Pour­quoi avez-vous mis au­tant de temps ? », « On se de­man­dait quand vous al­liez vous ma­ni­fester ». Et la plu­part disent : « Bien­venus ! »

Beau­coup de gens ont établi un pa­ral­lèle entre Oc­cupy Wall Street et les ma­ni­fes­ta­tions « an­ti­mon­dia­li­sa­tion » qui avaient at­tiré l’attention à Seattle en 1999. C’était la der­nière fois qu’un mou­ve­ment mon­dial, di­rigé par des jeunes, dé­cen­tra­lisé, me­nait une ac­tion vi­sant di­rec­te­ment le pou­voir des en­tre­prises. Et je suis fière d’avoir par­ti­cipé à ce que nous ap­pe­lions alors « le mou­ve­ment des mouvements ».

Mais il y a aussi de grandes dif­fé­rences. Nous avions no­tam­ment choisi pour cibles des som­mets in­ter­na­tio­naux : l’Organisation mon­diale du com­merce, le FMI, le G8. Ces som­mets sont par na­ture éphé­mères, ils ne durent qu’une se­maine. Ce qui nous ren­dait nous aussi éphé­mères. On ap­pa­rais­sait, on fai­sait la une des jour­naux, et puis on dis­pa­rais­sait. Et dans la fré­nésie d’hyperpatriotisme et de mi­li­ta­risme qui a suivi l’attaque du 11 Sep­tembre, il a été fa­cile de nous ba­layer com­plè­te­ment, au moins en Amé­rique du Nord.

Oc­cupy Wall Street, au contraire, s’est choisi une cible fixe. Vous n’avez fixé au­cune date li­mite à votre pré­sence ici. Cela est sage. C’est seule­ment en res­tant sur place que des ra­cines peuvent pousser. C’est cru­cial. C’est un fait de l’ère de l’information : beau­coup trop de mou­ve­ments ap­pa­raissent comme de belles fleurs et meurent ra­pi­de­ment. Parce qu’ils n’ont pas de ra­cines. Et qu’ils n’ont pas de plan à long terme sur com­ment se main­tenir. Quand les tem­pêtes ar­rivent, ils sont emportés.

Être un mou­ve­ment ho­ri­zontal et pro­fon­dé­ment dé­mo­cra­tique est for­mi­dable. Et ces prin­cipes sont com­pa­tibles avec le dur la­beur de construc­tion de struc­tures et d’institutions suf­fi­sam­ment ro­bustes pour tra­verser les tem­pêtes à venir. Je crois vrai­ment que c’est ce qui va se passer ici.

Autre chose que ce mou­ve­ment fait bien : vous vous êtes en­gagés à être non-violents. Vous avez re­fusé de donner aux mé­dias ces images de fe­nêtres cas­sées ou de ba­tailles de rue qu’ils at­tendent si déses­pé­ré­ment. Et cette pro­di­gieuse dis­ci­pline de votre côté im­plique que c’est la bru­ta­lité scan­da­leuse et in­jus­ti­fiée de la po­lice que l’histoire re­tiendra. Une bru­ta­lité que nous n’avons pas constatée la nuit der­nière seule­ment. Pen­dant ce temps, le sou­tien au mou­ve­ment grandit de plus en plus. Plus de sagesse.

Mais la prin­ci­pale dif­fé­rence, c’est qu’en 1999 nous pre­nions le ca­pi­ta­lisme au sommet d’un boom éco­no­mique fré­né­tique. Le chô­mage était bas, les por­te­feuilles d’actions en­flaient. Les mé­dias étaient fas­cinés par l’argent fa­cile. À l’époque, on par­lait de start-up, pas de fer­me­tures d’entreprises.

Nous avons montré que la dé­ré­gu­la­tion der­rière ce dé­lire a eu un coût. Elle a été pré­ju­di­ciable aux normes du tra­vail. Elle a été pré­ju­di­ciable aux normes en­vi­ron­ne­men­tales. Les en­tre­prises de­ve­naient plus puis­santes que les gou­ver­ne­ments, ce qui a été dom­ma­geable pour nos dé­mo­cra­ties. Mais, pour être hon­nête avec vous, pen­dant ces temps de pros­pé­rité, at­ta­quer un sys­tème éco­no­mique fondé sur la cu­pi­dité a été dif­fi­cile à faire ad­mettre, au moins dans les pays riches.

Dix ans plus tard, il semble qu’il n’y ait plus de pays riches. Juste un tas de gens riches. Des gens qui se sont en­ri­chis en pillant les biens pu­blics et en épui­sant les res­sources na­tu­relles dans le monde.

Le fait est qu’aujourd’hui chacun peut voir que le sys­tème est pro­fon­dé­ment in­juste et hors de contrôle. La cu­pi­dité ef­frénée a sac­cagé l’économie mon­diale. Et elle sac­cage aussi la Terre. Nous pillons nos océans, pol­luons notre eau avec la frac­tu­ra­tion hy­drau­lique et le fo­rage en eaux pro­fondes, nous nous tour­nons vers les sources d’énergie les plus sales de la pla­nète, comme les sables bi­tu­mi­neux en Al­berta. Et l’atmosphère ne peut ab­sorber la quan­tité de car­bone que nous émet­tons, créant un dan­ge­reux ré­chauf­fe­ment. La nou­velle norme, ce sont les ca­tas­trophes en série. Éco­no­miques et écologiques.

Tels sont les faits sur le ter­rain. Ils sont si fla­grants, si évi­dents, qu’il est beau­coup plus fa­cile qu’en 1999 de tou­cher les gens, et de construire un mou­ve­ment rapidement.

Nous sa­vons tous, ou du moins nous sen­tons, que le monde est à l’envers : nous agis­sons comme s’il n’y avait pas de li­mites à ce qui, en réa­lité, n’est pas re­nou­ve­lable – les com­bus­tibles fos­siles et l’espace at­mo­sphé­rique pour ab­sorber leurs émis­sions. Et nous agis­sons comme s’il y avait des li­mites strictes et in­flexibles à ce qui, en réa­lité, est abon­dant – les res­sources fi­nan­cières pour construire la so­ciété dont nous avons besoin.

La tâche de notre époque est de ren­verser cette si­tua­tion et de contester cette pé­nurie ar­ti­fi­cielle. D’insister sur le fait que nous pou­vons nous per­mettre de construire une so­ciété dé­cente et ou­verte, tout en res­pec­tant les li­mites réelles de la Terre.

Le chan­ge­ment cli­ma­tique si­gnifie que nous de­vons le faire avant une date bu­toir. Cette fois, notre mou­ve­ment ne peut se laisser dis­traire, di­viser, épuiser ou em­porter par les évé­ne­ments. Cette fois, nous de­vons réussir. Et je ne parle pas de ré­guler les banques et d’augmenter les taxes pour les riches, même si c’est important.

Je parle de changer les va­leurs sous-jacentes qui ré­gissent notre so­ciété. Il est dif­fi­cile de ré­sumer cela en une seule re­ven­di­ca­tion, com­pré­hen­sible par les mé­dias. Et il est dif­fi­cile éga­le­ment de dé­ter­miner com­ment le faire. Mais le fait que ce soit dif­fi­cile ne le rend pas moins urgent.

C’est ce qui se passe sur cette place, il me semble. Dans la façon dont vous vous nour­rissez ou vous ré­chauffez les uns les autres, par­ta­geant li­bre­ment les in­for­ma­tions et four­nis­sant des soins de santé, des cours de mé­di­ta­tion et des for­ma­tions à « l’empowerment ». La pan­carte que je pré­fère ici, c’est : « Je me soucie de vous. » Dans une culture qui forme les gens à éviter le re­gard de l’autre et à dire : « Laissez-les mourir », c’est une dé­cla­ra­tion pro­fon­dé­ment radicale.

Quelques ré­flexions fi­nales. Dans cette grande lutte, voici quelques choses qui ne comptent pas :

  • Com­ment nous nous ha­billons,
  • Que nous ser­rions nos poings ou fai­sions des signes de paix,
  • Que l’on puisse faire tenir nos rêves d’un monde meilleur dans une phrase-choc pour les médias.

Et voici quelques pe­tites choses qui comptent vraiment :

  • Notre cou­rage,
  • Notre sens moral,
  • Com­ment nous nous trai­tons les uns les autres.

Nous avons mené un combat contre les forces éco­no­miques et po­li­tiques les plus puis­santes de la pla­nète. C’est ef­frayant. Et tandis que ce mou­ve­ment grandit sans cesse, cela de­viendra plus ef­frayant en­core. Soyez tou­jours conscients qu’il y a aura la ten­ta­tion de se tourner vers des cibles plus pe­tites – comme, di­sons, la per­sonne as­sise à côté de vous pen­dant ce ras­sem­ble­ment. Après tout, c’est une ba­taille qui est plus fa­cile à gagner.

Ne cé­dons pas à la ten­ta­tion. Je ne dis pas de ne pas vous faire mu­tuel­le­ment des re­proches. Mais cette fois, traitons-nous les uns les autres comme si on pré­voyait de tra­vailler en­semble, côte à côte dans les ba­tailles, pour de nom­breuses an­nées à venir. Parce que la tâche qui nous at­tend n’en de­man­dera pas moins.

Consi­dé­rons ce beau mou­ve­ment comme s’il était la chose la plus im­por­tante au monde. Parce qu’il l’est. Vraiment.

Naomi Klein, le 6 oc­tobre 2011


Voir en ligne : BastaMag


Dis­cours pu­blié dans Oc­cu­pied Wall Street Journal.. Tra­duc­tion : Agnès Rous­seaux / Basta ! Paru sur Basta :