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Les Haïtiens, conscients du caractère inacceptable de la domination impérialiste

Camille Lebouvier, 7 octobre 2011

Les propos de Camille Chalmers, directeur exécutif de la PAPDA |1| ont été recueillis par Camille Lebouvier stagiaire au CADTM Belgique.

Camille Lebouvier : Quel est votre ressenti par rapport à l’image d’Haïti véhiculée par les médias européens d’une situation très violente et chaotique ?


Camille Chalmers
 : Je ressens une grande déception. La presse internationale, les médias mainstream véhiculent une image négative d’Haïti tout à fait différente de la réalité. Cette image est alimentée par de nombreux stéréotypes, notamment ceux des institutions financières internationales qui présentent la situation comme chaotique, sans issue, sans aucun espoir. Ces stéréotypes sont répétés à longueur de journée et s’enracinent non seulement dans une tradition de lecture raciste de la réalité mondiale, mais aussi dans une longue tradition de méconnaissance de la réalité haïtienne voilée par 200 ans d’apartheid, de mise en quarantaine suite à la grande révolution de 1804.

Deux événements récents faisaient espérer un peu de changement dans cette vision. Premièrement, l’internationalisation de la crise suite au coup d’État de 2004 |2|, qui a été suivi par une répression militaire autorisée par le Conseil de sécurité de l’ONU puis par le lancement Minustah (Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti). Étant composée de représentants de nations différentes, et en particulier de nations latino-américaines, on pouvait espérer qu’elle favoriserait un changement de grille de lecture, de vision. Il n’en a rien été, au contraire : le discours de justification et de légitimation de la présence a prolongé et même aggravé cette image d’un pays qui ne peut pas se gérer lui-même.

Deuxième événement, le séisme du 12 janvier 2010, qui a suscité une vague impressionnante de solidarité citoyenne venue du monde entier, même de pays qui en général ne s’intéressent pas du tout à Haïti. On espérait que ce nouvel intérêt pour Haïti, qui a suscité pendant deux ou trois mois une présence massive de journalistes étrangers, pourrait bousculer un peu les idées reçues et forcer les gens à voir le pays différemment. En ce sens, on peut quand même féliciter quelques médias et journalistes français, notamment l’Humanité, qui ont essayé de donner une idée de comment vit le peuple haïtien et les raisons de la situation du pays, mais ça n’a pas été souvent le cas. La presse s’est par exemple tue sur des phénomènes comme l’exceptionnelle solidarité inter-haïtienne. De même, l’intervention massive d’ONG caritatives, à but humanitaire, n’a pas eu les effets escomptés en termes de tissage de liens, de nouvelles relations entre Haïti et le reste du monde, à part bien évidemment quelques exceptions.

CL : Justement sur le rôle des ONG locales et des mouvements sociaux, quelle place laisse-t-on aux Haïtiens dans la reconstruction de leur pays ?

CC  : Suite au séisme, on a vu de grosses ONG internationales arriver, avec un grand nombre d’expatriés, dépenser des sommes faramineuses qui, au lieu d’aider le peuple haïtien, vont plutôt engraisser les bureaucraties internationales. Elles ont malheureusement consommé une grande partie des dons provenant des citoyens du monde. La plupart de ces grosses ONG internationales ont fonctionné en Haïti comme un État dans l’État. Cette tendance, antérieure au séisme, s’est affirmée et consolidée. Par ailleurs, l’occasion a été saisie par l’impérialisme états-unien pour renforcer sa mainmise sur le pays. C’est ainsi qu’il faut interpréter la mise en place d’un nouveau mécanisme de canalisation de l’aide, la CIRH (Commission intérimaire pour la reconstruction d’Haïti,) co-dirigée par l’ancien président états-unien Bill Clinton, et qui aujourd’hui monopolise une grande partie de l’aide internationale et gère directement ces flux. Bien sûr, ça se fait sans consulter les acteurs haïtiens, sans même consulter le gouvernement. C’est un mécanisme parallèle à l’État haïtien qui se substitue à la mission qui est accordée par la Constitution aux ministères. Mais aujourd’hui une grande bataille se livre au Parlement : le président de la République a déjà confirmé qu’il voulait renouveler le mandat de la CIRH et nous espérons qu’au niveau des parlementaires se dégagera une majorité pour empêcher ce renouvellement.

La deuxième dynamique a été celle d’un renforcement de l’exclusion des acteurs haïtiens des espaces clés de décisions et la mise en place d’organismes puissants comme la CIRH qui jouent un rôle déterminant dans l’orientation des politiques publiques. Par exemple, la CIRH a signé énormément de contrats avec des entreprises états-uniennes. On parle même de 95 % des contrats signés pour les projets approuvés par la CIRH qui vont bénéficier aux entreprises états-uniennes. Il y a quelques entreprises dominicaines aussi, mais pratiquement aucune entreprise haïtienne. L’idée est de faire d’Haïti une plate-forme de services pour les transnationales états-uniennes, et de Port-au-Prince un centre luxueux regroupant des centres commerciaux et des hôtels pour touristes. Pour cela,on expulse du centre la masse des gens et on crée des faubourgs avec des bidonvilles, où règnent des conditions sous-humaines.

Dans le cadre de la CIRH, la participation est factice : il y a treize places qui sont occupées par des représentants haïtiens mais qui au fond ne sont pas du tout intégrés au processus de décision. Les Nations unies ont réuni des « clusters », des réunions sectorielles où en principe tous les dirigeants de différents secteurs comme l’éducation, la santé, l’assainissement, l’eau potable... se réunissent pour évaluer la situation et prendre des décisions. L’essentiel de ces réunions se déroule en anglais, ce qui signifie clairement que la plupart des acteurs haïtiens ne peuvent pas participer.
Il y a aussi une autre dynamique beaucoup plus intéressante à laquelle la PAPDA a contribué, qui était de profiter de cette catastrophe pour rapprocher, unifier les mouvements progressistes. Depuis 2010, on a vu beaucoup plus d’initiatives mises en place conjointement par différents groupements qui n’agissaient pas de façon concertée auparavant . Par exemple, le 3 octobre, journée mondiale de l’habitat, nous avons organisé une mobilisation contre les expulsions forcées et pour la défense du droit au logement décent et des droits des citoyens qui sont encore sous les tentes (ils sont encore près de 700 000). On espère que cette dynamique pourra aboutir d’ici la fin de l’année à la mise en place d’une assemblée permanente des mouvements sociaux progressistes qui pourrait se réunir chaque trimestre et mettre en place un espace de décisions et de construction de stratégies collectives.

CL : Pouvez-vous me donner d’autres exemples d’actions concrètes que la PAPDA a pu mener pendant l’année ?

CC : Notre plate-forme organise chaque année une université populaire d’été. En septembre 2010 et en juillet 2011, nous avons pu réaliser deux universités qui ont chacune réuni plus d’une centaine de dirigeants de mouvements sociaux. Nous avons abordé des questions centrales : la dette écologique et les alternatives à mettre en place, la question politique, l’éducation populaire et l’alphabétisation. Sans les fonds récoltés par le réseau CADTM ces universités n’auraient certainement pas pu avoir lieu.
En 2010, nous avons aussi organisé un séminaire avec la participation d’une soixantaine de jeunes venus essentiellement du milieu universitaire, qui avait pour sujet l’actualité de la pensée de Frantz Fanon dans le cadre du processus de recolonisation d’Haïti. A présent, au sein de l’université, plusieurs groupes de travail utilisent les œuvres de Fanon pour écrire sur la conjoncture actuelle, la crise mondiale et aussi l’actualité haïtienne. Le 26 mars 2011, nous avons rassemblé les différents mouvements sociaux d’Haïti pour faire un bilan critique de la CIRH une année après sa mise sur pied. De nombreux représentants de camps de déplacés étaient présents et ont témoigné de la situation quotidienne dans les camps. Ces deux activités ont pu voir le jour notamment grâce à l’appui financier du CADTM. 

CL :Quelles étaient les grandes lignes du bilan de l’action de la CIRH ?

La CIRH, qui a les moyens financiers et légaux pour reconstruire le pays depuis le 13 avril 2010 n’a véritablement commencé son action qu’au début du mois de janvier 2011. Par exemple, le ramassage des débris du séisme a été très lent puisqu’au mois de février 2011, on estimait que moins de 10 % des débris du séisme avaient été ramassés. Alors que le ramassage des débris était une occasion de remobiliser la population et de la faire participer aux travaux, ils ont dépensé presque un million de dollars pour payer des entreprises états-uniennes. La CIRH présente comme une victoire le fait que le nombre de déplacés soit passé de 1 700 000 à la suite du séisme à 700 000 aujourd’hui. Beaucoup de gens fatigués de vivre dans la rue, avec tout ce que cela implique de précarité, ont choisi de retourner dans leur maison malgré les risques que cela comporte. D’ailleurs, pendant la saison cyclonique, au mois d’août, on a eu 28 morts, dont 23 ont été retrouvés écrasés parce qu’ils sont rentrés dans des maisons qui n’avaient pas été consolidées.

La seule action visible, c’est le renforcement de la présence étrangère et de la présence des entreprises états-uniennes. L’une des priorités de la CIRH est l’aménagement de zones franches ; par exemple beaucoup de fonds canalisés par la CIRH ont été utilisés pour l’aménagement d’un parc industriel dans le nord-est d’Haïti, dans une zone que l’on appelle Caracole. Nous considérons que ce parc industriel, dont certains prétendent qu’il va générer 60 000 emplois, va être une véritable catastrophe parce qu’il est situé dans une zone de pêche. Les pêcheurs vont probablement devoir abandonner la zone, qui, dans cinq ou dix ans, sera complètement polluée. Par ailleurs, cette zone concentre la plus grande réserve de mangrove du pays, donc c’est aussi une véritable catastrophe environnementale, mais qui évidement sert les besoins des entreprises à la recherche de main d’œuvre bon marché.

CC  : Le dossier du choléra permet de montrer l’impact dévastateur de la présence des troupes d’occupation. C’est très clair que l’épidémie a commencé tout près de la base népalaise et les premières enquêtes ont démontré que ce campement évacuait ses déchets vers le fleuve, alors même que le fleuve est utilisé pour la consommation humaine par quasiment toute la vallée. Jusqu’à présent, les forces de la Minustah refusent de reconnaître leur culpabilité dans l’expansion du choléra et de présenter des excuses, et ils n’ont fait aucun effort pour limiter l’épidémie. La lutte contre le choléra n’est pas une priorité pour eux malgré le fait que la maladie a déjà tué près de 6 000 personnes et en a infecté près de 20 000. Il y a aussi eu des pertes économiques énormes notamment à la frontière, puisque les Dominicains ont refusé d’acheter la plupart de nos produits agricoles en prétextant qu’ils pouvaient transmettre le choléra.

En outre, il n’y a pas eu de supervision sur la gestion des camps alors même qu’il existe des normes très précises en la matière : respect des normes environnementales, respect des réseaux des fleuves etc. Nous exigeons que les familles qui ont perdu un membre soient dédommagées directement mais aussi que le pays soit dédommagé économiquement à cause de cette maladie. Et surtout, nous exigeons de la part de l’État haïtien et de la Minustah, et des Nations unies la mise en place d’infrastructures sanitaires permettant d’améliorer l’accès de la population à l’eau potable et aux services d’assainissement à un niveau acceptable. On espère faire une grande mobilisation nationale le 19 octobre, avec un défilé mortuaire symbolique un peu partout dans le pays pour mettre en exergue cette responsabilité pénale de la Minustah et demander son retrait du territoire |3|.

CL : Comment la population réagit par rapport à la présence de la Minustah et par rapport à l’action de la Banque mondiale et du FMI qui tentent d’imposer une politique néolibérale ?

CC : Il y a d’une part une vague impressionnante d’indignation au sein de la population surtout contre la Minustah qui a provoqué de très grosses manifestations de 60 000 personnes sur tout le territoire. Il y a eu aussi récemment des faits absolument affreux, comme le viol d’un jeune garçon de 18 ans de la commune de Port-Saint-Louis par cinq soldats uruguayens. On constate actuellement une conscience de plus en plus claire du caractère inacceptable de la domination impérialiste à travers différents instruments. Notamment suite au séisme, les gens ont compris très clairement le rôle des grosses ONG et le rôle d’instruments politiques impérialistes. Donc, il y a une avancée en termes de prise de conscience. Ils dénoncent par exemple les actes de corruption dans les ONG. Mais en même temps, il y a aussi une situation d’attente par rapport à l’élection de Michel Martelly, un chanteur qui a été élu grâce à la pression internationale et qui bénéficie d’une certaine sympathie des groupes de jeunes, surtout dans les bidonvilles des grandes villes. Beaucoup de gens semblent attendre de voir quelle sera son action. Comme il y a eu un conflit entre l’exécutif et le parlement sur la nomination du premier ministre1, le président a pris prétexte de l’absence du gouvernement pour expliquer qu’en quatre mois, il n’a rien fait. Donc on est un peu dans une situation contradictoire et dans l’expectative |4|.

CL : Les élections qui ont porté Martelly à la présidence ont été entachées de fraudes, d’irrégularités...

CC : On est dans une situation pire que celle qui existait avant l’arrivée de la Minustah. Dans ses objectifs, il y avait d’abord rétablir un climat de sécurité et de stabilité, ce qui n’est pas le cas. Au contraire, on voit des actes d’insécurité qui n’existaient pas avant, comme par exemple le kidnapping. Le trafic de cocaïne a augmenté ce qui veut dire aussi qu’il y a plus d’armes, d’insécurité, même si cette insécurité est très exagérée par la presse internationale. Il y a une manipulation de cette insécurité pour justifier la présence des troupes étrangères.

Un autre objectif, c’était les élections démocratiques. Les élections présidentielles de novembre 2010 et mars 2011 ont eu lieu dans une ambiance de fraude, de non maîtrise de l’appareil électoral, avec beaucoup de conflits régionaux etc. Ce sont des élections entachées d’irrégularités, de malversations de toutes sortes et même de violence dans une certaine mesure ; elles ont aussi été caractérisées par une abstention massive alors qu’en général les gens se mobilisent beaucoup pour les présidentielles.
Le troisième volet, c’est la question des droits humains. Non seulement la Minustah se tait sur des violations systématiques de ces droits, notamment à la frontière avec le cas des migrants haïtiens repoussés par les troupes dominicaines, en violation de la Convention internationale sur les droits des travailleurs migrants et sur les conventions binationales signées par les deux pays. Mais en plus, l’affaire de viol à Port-Saint-Louis n’est que la pointe de l’iceberg ; d’ailleurs les journalistes ont découvert que dans la région de Port-Saint-Louis, plusieurs jeunes filles de 16 ans portaient les enfants pour les soldats de la Minustah. L’impunité est totale pour ces soldats, et nous avons des dizaines de femmes dont la vie est complètement gâchée et qui vont payer toute leur vie les conséquences de ces actes.

CL : Revenons un peu sur la vie politique et le retour de l’ancien président Duvalier, responsable d’une grande partie de la dette odieuse accumulée par le pays pendant sa dictature. Où en est la procédure judiciaire engagée sur la base de 18 plaintes dont 9 pour crime contre l’humanité en février dernier ? Comment a été perçu son retour ?

CC : D’abord, il est clair que le retour de Jean-Claude Duvalier fait partie d’un plan concocté probablement par les États-Unis et la France dans le cadre de la recomposition politique de l’extrême droite. L’arrivée de Jean-Claude Duvalier a eu deux effets : une remobilisation de ses partisans et, du côté des secteurs démocratiques, des initiatives dans le cadre du devoir de mémoire. Beaucoup d’anciens prisonniers politiques ont donné leurs témoignages etc. Par exemple, dans la faculté où j’enseigne, on avait organisé un cycle de conférences de six semaines, traitant chaque semaine d’un aspect du régime des Duvalier : économique, politique, culturel... Ces conférences ont été télévisées et reproduites un peu partout dans le pays. Ça a joué un rôle très important dans le cadre de ce devoir de mémoire et de la mise en place d’un processus d’éducation politique, surtout pour les jeunes qui sont tentés par un sentiment nostalgique.

Du point de vue judiciaire, malgré les efforts de l’ancien commissaire du gouvernement pour traduire en justice Monsieur Duvalier, la mobilisation des avocats de droite a permis d’empêcher son arrestation. Duvalier est soutenu par l’oligarchie haïtienne, il est très puissant même si à présent, il est placé sous contrôle judiciaire et ne peut se déplacer. Le processus judiciaire est toujours ouvert et Duvalier est toujours menacé. Il a toujours une épée de Damoclès sur lui en raison des différents crimes perpétrés par son régime. Des crimes de droits humains, des crimes contre l’humanité et aussi des crimes économiques et financiers importants puisqu’il a été prouvé que des détournements importants et massifs ont eu lieu, des centaines de millions de dollars du Trésor Public ayant été amassés par la famille des Duvalier.

Au niveau de la PAPDA, on a l’intention d’organiser une mission de solidarité avec Haïti qui serait composée de réseaux mondiaux et surtout latino-américains, et certainement le CADTM. L’un des objectifs de cette mission serait de faire le jour sur cette période duvaliériste et de mettre en lumière la responsabilité directe de Duvalier. Cela nous intéresse particulièrement dans la mesure où la dette qui est en train d’être payée a été générée pendant la dictature des Duvalier et que c’est une dette tout à fait odieuse. Le FMI et la Banque mondiale crient sur tous les toits que la dette a été annulée, mais c’est faux ! Le pays continue de rembourser une dette importante, ce qui contribue évidemment à hypothéquer son avenir et l’empêche de développer une stratégie efficace en termes de développement. A la PAPDA, nous allons insister sur l’aspect dette, l’aspect économique et aussi la responsabilité directe du régime parce qu’il a été le premier à signer un accord stand-by avec le FMI en novembre 1984, grâce auquel le FMI a pris le contrôle des politiques économiques en Haïti et qui a abouti à nous mettre dans cette dépendance presque totale aujourd’hui.

CL  : Quelles sont les alternatives que la PAPDA propose pour pallier l’interventionnisme du FMI et de certaines puissances mondiales ? Quels sont pour vous les défis et les solutions à apporter pour l’avenir d’Haïti ?

CC : Je pense que l’un des défis aujourd’hui, c’est la construction d’un instrument politique qui pourrait représenter sur la scène politique les intérêts et les revendications des associations de la société civile. C’est un des travaux futurs essentiels et nous nous investissons dans ce travail aujourd’hui. Deuxième tâche, c’est tout le processus de reprise en main de la souveraineté nationale qui passe par l’expulsion des troupes de la Minustah, l’expulsion de la CIRH et par la mise sous contrôle de l’accès des ONG. Le troisième point, c’est la mise en place d’un consensus entre les forces progressistes sur l’orientation du développement national notamment sur la place du secteur agricole. Nous avons la possibilité de revenir à un certain niveau de souveraineté alimentaire, de réduire la dépendance alimentaire qui s’est installée.

CL : Justement sur la situation du secteur agricole, qui est central pour la reconstruction du pays : les importations massives de semences OGM sont-elles toujours d’actualité ?

CC : Depuis 2009, on a une grande unité au niveau des forces paysannes progressistes. Le gouvernement de Bush avait décidé qu’Haïti serait un producteur d’agro-combustibles prioritaire au niveau du bassin des Caraïbes. Et ils avaient même décidé que 25 % du territoire d’Haïti serait consacré à la production de jatropha |5|, ce qui serait une véritable catastrophe puisque la sécurité alimentaire est déjà menacée. Pendant le séisme, ils ont profité de la faiblesse institutionnelle pour introduire des OGM et la firme Monsanto a fait « cadeau » de 450 tonnes de semences dont nous ne connaissons pas exactement la nature. Elles vont augmenter la dépendance de la paysannerie par rapport aux produits de Monsanto et détruire une grande partie de l’agriculture paysanne. Nous avons réalisé deux grandes mobilisations, en juin 2010 et 2011, qui ont montré la grande détermination des paysans à refuser complètement les semences manipulées génétiquement et à défendre les semences locales, natives. Il y a eu en parallèle un projet d’échange de semences venues de différentes régions.

CL : Il y a donc un réel mouvement au niveau de la société civile, des mouvements sociaux pour reprendre l’avenir du pays en main...

CC : Oui, il se passe beaucoup de choses, même si nous n’avons pas encore tout à fait vaincu la dispersion des forces parfois. Mais, je crois vraiment qu’on avance. Dans les prochains mois, on aura des mobilisations collectives significatives et nous avançons vers la création de nouvelles forces politiques.


|1| La PAPDA, Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif, est membre des réseaux internationaux CADTM et Jubilé Sud. Voir leur site : www.papda.org

|2| Coup d’État orchestré contre le président Jean-Bertrand Aristide.

|3| La PAPDA est engagée dans une campagne pour le retrait des troupes de la Minustah. Voir http://www.papda.org/article.php3?i.... Voir aussi la lettre au secrétaire général de l’ONU lancée par Jubilé Sud et appuyée par différentes personnalités et organisations, dont le CADTM http://www.papda.org/article.php3?i...

|4| Le 4 octobre dernier, le Parlement a finalement approuvé la nomination de Gary Conille. Il s’agissait du troisième candidat au poste de premier ministre présenté par le président.

|5| Plante dont la production a été encouragée par les grandes transnationales pour la production d’agrocarburants.