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Cochabamba +1 : Relever le défi de la justice climatique

Tony Clarke, 2 octobre 2011

Il était tout à fait juste de faire débuter la conférence Cochabamba +1 par un discours de l’Ambassadeur bolivien des Nations Unies, Pablo Solon. Après tout, c’est lui qui, lors des négociations de l’ONU sur le climat à Cancun, a eu le courage de se tenir seul devant les autres représentants des États membres pour déclarer, sans équivoque, qu’aucun consensus n’avait été atteint. La Bolivie a rejeté le compromis de Cancun sur les changements climatiques et, par conséquent, l’affirmation selon laquelle un consensus international ait donné naissance à un plan d’action face à la crise du réchauffement climatique.

En faisant cela, Pablo Solon n’a pas seulement parlé pour la Bolivie, mais aussi au nom du mouvement pour la justice internationale climatique. Quatre mois après que les négociations très attendues du COP 15 sur les changements climatiques aient échoué, le gouvernement bolivien tenait une assemblée internationale afin de développer un agenda alternatif fondé sur la justice climatique et les Droits de la Terre Mère. Plus de 35 000 personnes, provenant des groupes de la société civile, des mouvements sociaux et des gouvernements de 77 pays, sont venus à Cochabamba en avril 2010. Durant ce processus, la plateforme Cochabamba a été conçue et lancée.

La plateforme Cochabamba est devenue la pierre angulaire d’un mouvement global en émergence pour la justice climatique. Que nous nous réunissions ici à Montréal, un an après l’assemblée de Cochabamba, grâce à l’initiative d’Alternatives et de la Canadian Dimension, nous permet de nous interroger sur notre capacité de créer et entretenir un mouvement pour la justice climatique au Canada. Trois défis doivent être surmontés afin de véritablement lancer un mouvement pour la justice climatique : rallier la solidarité internationale autour de la plateforme Cochabamba dans les négociations internationales sur le climat ; organiser une résistance nationale contre les industries du pays qui aggravent le réchauffement climatique, comme l’exploitation des sables bitumineux ; et mettre en place des alternatives économiques pour une économie verte réelle et authentique.

Résistance nationale

Il est certain que les Canadiens ne peuvent devenir plus actifs dans l’organisation d’une justice climatique sur le plan international, sans qu’ils ne se saisissent de ces mêmes questions au niveau national. À mon avis, les atrocités qui se déroulent en Alberta avec les sables bitumineux en sont un excellent exemple (mais évidemment, ce n’est pas le seul). Effectivement, le méga développement des sables bitumineux dans le nord de l’Alberta, considéré aujourd’hui comme la plus grande entreprise industrielle de la planète [un investissement de deux milliards au cours des 25 prochaines années], devrait croître de trois fois au cours des 10 à 15 prochaines années. Qui plus est, les sables bitumineux canadiens sont devenus l’emblème de la destruction de l’environnement et de l’industrie sale à travers le monde. Enclencher une transition des stratégies énergétiques est, par conséquent, impératif pour le travail de la justice climatique au pays.

Ce faisant, il est primordial de reconnaître que les sables bitumineux ne sont ni une question ni une responsabilité uniquement liées à l’Alberta. Au contraire, les sables bitumineux doivent être considérés comme une question nationale prioritaire. Qu’on le veuille ou non, l’industrie des sables bitumineux est devenue la pièce maîtresse de l’économie canadienne et le moteur de la croissance économique et du développement. En devenant le cœur de l’économie canadienne, l’industrie des sables bitumineux affecte tout, de la valeur du huard à l’existence d’emplois manufacturiers dans toutes les régions. Les Canadiens ont ainsi tous une certaine co-responsabilité vis-à-vis de cette exploitation et de ses impacts environnementaux et économiques.

Du point de vue environnemental, il existe des raisons évidentes de résister à l’industrie des sables bitumineux. Cette industrie crache trois fois plus de quantité de carbone dans l’atmosphère que la production conventionnelle de pétrole. De même, l’extraction à ciel ouvert de la forêt boréale, dans le nord de l’Alberta, accélère la destruction de la réserve naturelle de carbone. À son tour, la fonte des neiges dans la toundra menace de libérer une énorme quantité de méthane, considéré comme le gaz à effet de serre le plus meurtrier, dans la région arctique. Bref, étant donnée l’expansion certaine de l’industrie au cours de la prochaine décennie et demie, les sables bitumineux sont et resteront indubitablement l’entreprise canadienne la plus responsable de l’aggravation du réchauffement climatique.

Par ailleurs, une autre dimension des répercussions du développement des sables bitumineux réside dans la nature des luttes des peuples autochtones. Après tout, les Premières Nations de la région d’Athabasca, qui ont occupé les terres des sables bitumineux pendant plusieurs générations avant l’occupation européenne, ont été victimes d’une appropriation massive de leur territoire en 1899 avec le Traité 8. Maintenant reconnu comme traité frauduleux en raison des fausses signatures qu’il contient, la propriété et/ou le contrôle des terres d’Athabasca a changé plusieurs fois de mains. Appartenant d’abord au gouvernement fédéral, le contrôle a migré vers le provincial pour finalement être associé à l’industrie pétrolière. Aujourd’hui, les Premières Nations vivant à Fort Chipewayans, en aval de la production des sables bitumineux, subissent les contrecoups. Le dénombrement de cancers et de maladies liées à la contamination des systèmes d’eau et de la faune locale dont ils dépendent pour leur subsistance ne fait qu’augmenter.

Par ailleurs, certaines répercussions de l’implantation de cette économie en terme d’employabilité se sont rapidement ressenties. Si l’industrie des sables bitumineux a certainement créé des milliers de nouveaux emplois pour les travailleurs du pays, elle s’est également avérée destructrice pour le secteur manufacturier canadien. Cette tournure d’évènements est largement due au gonflement de la valeur du dollar canadien, principalement expliquée par le boom de l’industrie albertaine. Cette hausse a fini par occasionner une hausse des prix des produits manufacturés, de moins en moins compétitifs en termes d’exportation. Entre 2002 et 2008, lorsque la crise financière mondiale s’est transformée en « grande récession économique », le Canada a perdu plus de 400 000 emplois, pour la plupart bien payés. Cette chute d’employabilité représente la plus forte baisse après la période de l’après-guerre. Ainsi, nombreux sont les travailleurs avec de sérieuses récriminations vis-à-vis de l’industrie.

Pour toutes ces raisons, le Canada doit appuyer le renforcement des résistances et des alternatives face à l’industrie des sables bitumineux.

Alternatives économiques

La construction d’une « résistance » face à l’industrie des sables bitumineux et à d’autres piliers du capitalisme industriel n’est toutefois pas suffisante. Nous devons aussi, simultanément, créer des alternatives à l’ordre économique dominant notre époque. Après tout, on ne peut pas s’attendre à relever le défi de la crise climatique seulement en jugulant les émissions de gaz à effet de serre. Et encore moins d’apporter une plus grande justice à des moyens durables et efficaces par un simple bricolage de l’économie canadienne. Les revendications pour une justice climatique exigent une transformation majeure de la nature et des structures de l’économie en elles-mêmes. Pour reprendre le slogan du mouvement pour la justice climatique, il ne s’agit pas d’un « changement de climat, mais d’un changement de système ».

Que l’on appelle ce genre de changement, une transformation vers une « économie de l’énergie propre » ou une « économie sans carbone » ou une « économie verte » ou autre chose, ce que nous voulons c’est une économie juste, durable et participative. Pour vraiment changer ou transformer notre modèle économique dans une perspective de justice climatique, il faut contester la pièce maîtresse du système lui-même, à savoir une croissance économique axée sur le profit. Pour ma part, je crois que cela ne peut se réaliser sans une réévaluation fondamentale des éléments structuraux de notre système capitaliste industriel, à savoir le modèle de production et de consommation que sous-entend l’économie canadienne.

Comme l’avance le Green Economy Network, « nous n’avons plus les moyens d’avoir un modèle économique qui traite l’environnement et les êtres humains comme de la marchandise jetable ». Au lieu de cela, nous devons penser à construire un modèle économique qui brise notre dépendance sociétale aux combustibles fossiles tout en changeant les structures qui causent la pauvreté et les inégalités dans notre société. « Nous devons repenser nos processus de fabrication et la façon dont nous utilisons et produisons l’énergie. Nous avons besoin de repenser la façon dont nous nous transportons, déplaçons les marchandises sur de longues distances, chauffons nos maisons et construisons nos bâtiments. » Ce faisant, « nous devons trouver des façons de rendre notre travail plus écologique tout en créant de nouveaux emplois qui seront payés décemment ; des emplois verts, sûrs et sains dans tous les secteurs de la société. » Surtout pour ceux qui sont désormais exclus du modèle économique dominant.

Bref, nous avons peu de choix hormis la refonte et la transformation de notre modèle économique. Dans cette optique, l’un des chevaux des batailles est la question énergétique. En tant que société, nous ne pouvons pas s’atteler aux défis du changement climatique sans opérer la transition fondamentale de notre dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles vers des sources d’énergies renouvelables comme les éoliennes, l’énergie solaire, le géothermique, la marémotrice et l’hydroélectricité. Il nous faut ainsi travailler à l’élaboration d’une stratégie énergétique nationale visant à faire de ce genre de conversion une réalité, et ce dans les meilleurs délais. Afin de mobiliser les ressources nécessaires à une transition efficace et d’assurer une plus grande équité en augmentant la propriété publique, un meilleur contrôle de l’industrie énergétique sera nécessaire.

Enfin, pour transformer notre modèle économique, il ne faut rien de moins qu’un réalignement des forces sociales du pays. Une nouvelle alliance entre la société civile, les syndicats progressistes, les organisations environnementales et les groupes de justice sociale est impérative. Alors que le mouvement pour l’environnement possède les connaissances et les outils nécessaires pour établir des cibles et des repères afin de faire face aux défis du changement climatique, les syndicats progressistes ont un rôle clé à jouer dans l’accès aux moyens de production, ce qui est crucial dans la transformation du modèle économique. De leur côté, les groupes pour une justice sociale se doivent de veiller à ce que les questions d’équité sociale soient au centre du processus de transition économique.

Il reste à voir, bien évidemment, si un tel réalignement des forces sociales peut être atteint dans un temps opportun et stratégique. Si nous, Canadiens, voulons relever le défi de la justice climatique à ce moment critique de l’histoire, nous n’avons peu de choix que celui de retrousser nos manches et de rendre tout cela possible.

**L’article complet a été publié dans la parution Juillet/Août du magazine Canadian Dimension.

Traduit de l’anglais par Audrey Mockle

Photo Flickr : Peter Blanchard