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Les Chiliens prêts à ouvrir le débat sur l'avortement

William Phénix, 1er octobre 2011

Santiago, Chili.

Adriana Gómez n’oubliera jamais cette scène. Dans une clinique privée de Santiago, propre, immaculée, le gynécologue ne lui a pas adressé la parole. L’opération a duré à peine quelques minutes. Un avortement. Adriana Gómez se souvient parfaitement de la colère et de la solitude qui l’ont envahie après s’être soumise à une procédure chirurgicale illégale, criminalisée. Elle avait vingt ans. C’était en 1964.

Quarante-sept ans plus tard, l’avortement est toujours considéré comme un geste illégal au Chili, tout comme l’avortement thérapeutique, qui lui aussi est illicite. Une décision qui remonte à 1989, quelques mois avant le départ du général Pinochet, alors que la junte militaire avait supprimé un article de la constitution qui permettait l’avortement dans certaines circonstances.

Maintenant âgée de 67 ans, Adriana Gómez travaille depuis plusieurs années pour l’ONG Red Salud Mujeres Chile à Santiago, un réseau d’informations se consacrant à la santé et les droits sexuels des Chiliennes. Selon elle, l’avortement est encore un tabou, particulièrement au niveau politique. « L’Église et une grande majorité de politiciens ne font que porter un jugement sur l’avortement. Mais ils ne se préoccupent pas des quelque 100 000 avortements annuels qui se pratiquent clandestinement au Chili. »

Selon les statistiques du Guttmacher Institute de New York, un institut de recherche dédié à la santé reproductive à l’échelle mondiale, plus 100 000 interruptions volontaires de grossesse (IVG) auraient lieu chaque année au Chili. Un des taux les plus élevés au monde. À titre comparatif, le Canada compte environ le même nombre d’IVG pour une population deux fois plus nombreuse.

Adriana Gómez est une des rares femmes de son âge à parler ouvertement de ses trois avortements. Bien assise à son bureau de Santiago, la sexagénaire se remémore le contexte qui précéda son premier avortement. « J’avais vingt ans, j’étudiais, je ne pensais pas du tout à former une famille. J’avais un copain, mais à ce moment précis de ma vie, je n’avais pas du tout ce désir. C’était une question d’avoir droit de regard sur mon projet de vie », explique-t-elle calmement.

L’église et la droite chilienne

Adriana Gómez se décrit comme étant profondément athée. Un détail important considérant le poids immense de l’Église catholique au Chili. Selon elle, la douleur que vivent les femmes suite à un avortement provient beaucoup plus du sentiment de culpabilité entretenu par l’Église que par le geste en soi.

Verónica Díaz est directrice de l’ONG Católicas para el Derecho a Decidir, un groupe de femmes catholiques qui travaille d’arrache-pied afin de protéger les droits sexuels et reproductifs des Chiliennes. Même si elle est catholique, elle ne se gêne pas pour critiquer l’Église catholique chilienne. Une église qui, selon elle, est éloignée de la réalité et qui est en grande partie responsable des politiques conservatrices chiliennes en matière de droits sexuels. « C’est nous les femmes qui remplissons les églises et c’est nous les femmes qui sommes directement brimées par les positions de l’Église. »

En 2006, lorsque Michelle Bachelet avait tenté de mettre en place une politique de distribution de la pilule du lendemain gratuite à la grandeur du Chili, la réponse du clergé avait été sans équivoque. Francisco Javier Errázuriz, archevêque de Santiago, s’était alors insurgé. « C’est un coup contre le mariage, un coup contre la natalité, un coup contre la famille. » De leur côté, les députés de l’Union démocratique indépendante (UDI) – parti au pouvoir et lié à l’Opus Dei – avaient été encore plus cinglants dans leur critique.

Quelques mois plus tard, le tribunal constitutionnel a interdit cette mesure, jugeant que la pilule du lendemain était « abortive », donc inconstitutionnelle.

Jorge Reyes est un des avocats de droite qui a porté cette bataille jusqu’en Cour suprême. Il est maintenant devenu un des porte-paroles du mouvement « pro-vie ». Invité à se prononcer lors d’un forum sur l’avortement à l’Université du Chili en juin dernier, il n’est pas passé par quatre chemins pour critiquer les arguments des groupes en faveur de la légalisation des IVG. « C’est une vision de la vie humaine digne du 18e siècle. Ce geste [l’avortement] est synonyme de propriété sur autrui. Personne n’est en mesure de dire si le fœtus est un humain ou non, s’il a une forme humaine ou non. Et nous avons droit de vie ou de mort sur cet être vivant ? C’est exactement le même type de raisonnement qui a mené à l’esclavage », a-t-il déclaré devant une centaine d’étudiants et de chercheurs réunis dans une salle de la célèbre université chilienne.

Un débat, c’est urgent !

Pourtant, selon une récente étude menée par la Faculté latino-américaine des sciences sociales du Chili (FLACSO-Chile), les Chiliens sont beaucoup moins conservateurs que leur législation pourrait laisser croire. Plus de 95% des Chiliens estiment que leur pays doit réviser ses lois en matière d’avortement alors que 65% voteraient en faveur de la légalisation de l’avortement thérapeutique. Cependant, seulement 30% des Chiliens voteraient en faveur de la légalisation complète de l’avortement, peu importe les raisons.

Claudia Dides, sociologue et chercheuse à la FLACSO-Chile estime qu’il est primordial pour le Chili d’avoir cette discussion. « C’est un débat qui est directement lié avec les libertés individuelles, les droits humains, mais aussi de la construction de la démocratie chilienne, explique-t-elle avec conviction. Cette décision de criminaliser l’avortement a été prise derrière des portes closes par un général et un archevêque. Ce n’est pas ça la démocratie », tranche-t-elle.