Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

<p>Partenaires</p>

Le « monstre doux » et la droitisation des sociétés européennes

Anthony Côte, 1er septembre 2011

La montée de la droite en Europe ne concerne pas que la sphère politique. Certaines réactions aux attentats d’Oslo montrent aussi un ancrage très à droite d’une partie de la population européenne. Des penseurs comme Raffaele Simone, linguiste et philosophe politique italien, affirment que c’est le modèle d’organisation sociale européen au complet qui se droitise par la progression de ce qu’il appelle le « monstre doux ».

Le symptôme Breivik

Il est encore tôt le 22 juillet quand retentit une forte explosion dans le quartier des ambassades d’Oslo, Norvège. Le pays nordique réputé pour son goût du consensus et de la paix sociale est attaqué par une partie de son ombre : une voiture piégée vient d’exploser.
À peine les blessés secourus et les morts enveloppés dans leur linceul, divers soupçons planent sur les auteurs de l’attaque, et l’on évoque les suspects usuels dans ce genre d’acte : les « terroristes islamistes »… « Al-Qaïda », etc.
Dans les minutes suivant les attaques, le journal français 20 Minutes a mis en place un fil d’informations en direct sur son site internet et faisait état de soupçons envers le terrorisme islamiste. Le journal ainsi que quelques analystes soupçonnaient que la présence de la Norvège au sein de l’OTAN, ainsi qu’en Afghanistan et Irak aurait alimenté la frustration à la base de cet acte.

Certains en particulier semblent croire plus fermement que les autres à cette hypothèse : des membres d’importants forums en ligne de sympathisants et militants d’extrême droite, comme sur le site « François de Souche », une des figures majeures dans le milieu de l’extrême droite française et européenne. Ainsi, Estelle Gross et Céline Lussato, deux journalistes du Nouvel Observateur, signant une enquête sur la « fachosphère » en ébullition à la suite des attaques, relèvent : « Vendredi [jour de l’attentat], les commentateurs racistes se déchainent tout d’abord sur la thèse d’un attentat. « Moi je parie que c’est un attentat musulman évidemment. À part eux, qui d’autres ? » écrit un des blogueurs ».

Or, quelques heures après, la police norvégienne appréhende l’auteur de l’attentat qui a continué son parcours meurtrier à l’université d’été du parti social-démocrate au pouvoir. Anders Behring Breivik, un Norvégien de 32 ans à l’idéologie d’extrême droite a perpétré ces actes en visant à « déclencher une guerre civile européenne, en invoquant la trahison des élites multiculturelles par rapport à la colonisation de l’Europe par les Musulmans ». (Le Monde, 30/07/2011)

La méfiance face à la diversité culturelle et la peur d’une immigration porteuse d’un hypothétique « péril musulman » ne sont pas l’apanage d’extrémistes comme Breivik et peuvent en partie expliquer la montée contemporaine de la droite en Europe. Mais plus profondément, c’est tout un modèle de vie sociale et de manière d’être qui semble progresser au sein des sociétés du Vieux Continent.

Succès électoraux et peurs sociales

La droite politique a connu durant la dernière décennie de larges progrès électoraux, renversant ainsi la tendance de gauche dans plusieurs pays européens. Les plus frappants restent ceux des partis d’extrême droite qui en Suisse, en Norvège et en Autriche ont réalisé des progrès électoraux non négligeables en obtenant respectivement 29 %, 23 % et 29 % des votes aux dernières élections législatives.

Mais l’extrémisme n’a pas l’apanage de ce progrès. La droite plus « modérée » connait aussi des montées fulgurantes dans plusieurs pays. L’Italie, la France et plus récemment l’Angleterre ou encore le Portugal, ont chacun connu à la tête de l’État, soit un ancrage plus clair à droite dans les années 2000 (France) soit un changement de tendance marquée (Portugal et Royaume-Uni), ou une continuation de l’hégémonie sans complexe ni partage d’un régime de droite en Italie.

Ces victoires électorales ne sont pas dues au hasard. Elles semblent provenir plutôt logiquement d’une adéquation du programme de la droite européenne avec les attentes populaires et peurs sociales contemporaines. Alors qu’une étude du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en France démontre clairement la discrimination des populations d’apparence immigrée lors de contrôles d’identité à Paris (qui ont jusqu’à 14,8 fois plus de risque de contrôle) et recommande aux autorités de faire preuve de plus d’égalitarisme, le gouvernement français semble au contraire encourager ces discriminations. Ainsi, des quotas d’expulsion d’immigrants illégaux ont été mis en place par le nouveau ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale il y a quelques années, rendant dès lors le profilage racial incontournable, bien qu’officiellement dénoncé.

Une des raisons de cette politique de stigmatisation pourrait être les craintes d’une grande partie de la population vis-à-vis de l’immigration. De fait, une étude d’Ipos (institut de sondage français), publiée le 12 août 2011, indiquait que 52 % des Français, 67 % des Italiens, 53 % des Allemands et 72 % des Belges considèrent qu’il y aurait trop d’immigrés dans leurs pays respectifs. Ainsi, la droitisation politique serait populiste, en lien avec une droitisation sociale plus profonde. Cette dernière semble une conséquence de la progression d’un mode particulier de gouvernance sociale : le « monstre doux ».

Le « monstre doux » européen

Raffaele Simone soutient dans son essai paru en 2010, Le Monstre doux. L’Occident vire-t-il à droite ? (Gallimard), la thèse qu’une nouvelle forme de domination autoritaire s’étend à travers l’Europe par le vecteur des dérives de la droite, et en premier lieu au sein de l’Italie de Silvio Berlusconi. Selon Simone : « Ce régime s’appuie sur une droite anonyme et diffuse associée au grand capital national et international, plus proche des milieux financiers qu’industriels, puissante dans les médias, intéressée à l’expansion de la consommation et du divertissement qui lui semblent la véritable mission de la modernité, décidée à réduire le contrôle de l’État et les services publics, rétive à la lenteur de la prise de décision démocratique, méprisant la vie intellectuelle et la recherche, développant une idéologie de la réussite individuelle, cherchant à museler son opposition, violente à l’égard des minorités, populiste au sens où elle contourne la démocratie au nom de ce que “veut le peuple”. »

Ainsi, les citoyens soumis aux trois « commandements » de la consommation, du divertissement et de la vitalité subissent une forme d’autoritarisme diffuse, mais non pas moins contraignante. La réussite et la vie sociale se trouvent réduites à consommer le plus possible un divertissement fabriqué en vue de réduire l’univers perceptible par les citoyens à cette activité consumériste et ludique. Même la guerre et les violences se transforment en véritables spectacles (il suffit de se rappeler les images de la seconde guerre d’Irak, où l’on présentait des tirs de missiles de nuit comme s’il s’agissait de feux d’artifice). On touche même à de dangereuses dynamiques lorsque l’on favorise un type particulier d’apparence jeune, sportive, mince, occidentale légèrement hâlée au détriment d’autres, qui sont marginalisés. Ainsi les pauvres, ceux qui ne consomment pas assez de divertissements et de biens, soit par obligation ou par choix, se trouvent ostracisés et oppressés.

La montée de la droite politique et les discriminations envers des personnes en situation de marginalité autant de la part des autorités que de certaines parties de la population européenne ne sont que la pointe émergée d’un iceberg autrement plus inquiétant. Car bien que les populations désignées comme marginales soient souvent les victimes les plus évidentes de ce système, c’est bien l’ensemble de la population qui se trouve oppressée. Ainsi, le « monstre doux », droitisant de plus en plus les sociétés européennes, limite chacun dans la réalisation de son être. Car c’est bien notre capacité à nous réaliser en tant qu’être humain, et non pas seulement comme citoyen-consommateur, qui est présentement menacée. « Nous », car la société québécoise ne semble pas exempte d’une telle tendance et aurait sans doute beaucoup à gagner en tirant les conclusions de la situation européenne contemporaine.

photo : Flickr- LC Nottaasen