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Afrique du Sud : grèves saisonnières sur fond d’inégalités sociales

Odile Joly-Petit, 1er septembre 2011

L’été est une saison morte au Québec. Les Québécois sont en congé : c’est le temps des vacances de la construction, des festivals, des barbecues et des piscines. Alors qu’il fait chaud ici, les Sud-africains font front commun contre le froid et le patronat. L’hiver est synonyme de revendications ouvrières en Afrique du Sud.

En juin et juillet derniers, plus de 170 000 ouvriers sud-africains se sont massés dans les rues des principales villes du pays, banderoles à la main et revendications à la bouche. Ils provenaient des principaux secteurs industriels : de la métallurgie, de l’énergie, du pétrole, du bois, des industries chimiques et pharmaceutiques. Sous l’égide de leur syndicat, ils ont fait pression contre leur organisation patronale. Leurs revendications ? Hausse salariale de 10 à 15 %, salaire minimum de 6 000 rands (820 dollars canadiens), semaine de travail de 40 heures et congé de maternité prolongé.

Ce mouvement revendicatif est devenu un phénomène récurrent en Afrique du Sud depuis quelques années. En 2010, à pareille date, ils étaient des milliers à manifester pour les mêmes causes : de meilleurs salaires et conditions de travail. Les grèves avaient alors retardé la construction des stades dédiés à la Coupe du monde de football, 70 000 ouvriers du bâtiment débrayant à l’époque dans les rues. Chaque année, au moment où l’économie sud-africaine est ralentie par le froid de la saison hivernale, les travailleurs du pays débrayent ainsi en faveur de leurs droits économiques.

En réponse à l’appel de leur syndicat, les ouvriers ont à nouveau envahi les rues depuis le début du mois de juillet. Une fois de plus, les négociations salariales, entreprises plus tôt cette année, étaient demeurées lettre morte. Organisations patronales et syndicales n’avaient pu parvenir à une entente commune, particulièrement en ce qui a trait aux honoraires versés. Alors que les premiers offraient une augmentation salariale de 4 à 7 %, les seconds réclamaient davantage que le double. En empruntant le chemin du piquetage, quelques gains ont été gagnés par les ouvriers et la plupart des secteurs ont réussi à arracher une hausse salariale entre 8 et 10 %.

Un tel mouvement de protestation n’est pas sans effet. Alors que l’économie nationale s’est vue ralentir fortement, ces grèves ont également engendré de graves pénuries. De nombreuses stations-services à Johannesburg et à Durban se sont retrouvées à court de carburant alors que plusieurs hôpitaux ont craint le manque de médicaments. À tout cela s’est ajoutée la peur de voir les investisseurs étrangers fuir le pays au profit de marchés plus stables et abordables comme la Chine ou l’Inde. Ce dernier point se fonde, malheureusement, sur l’idée que les investisseurs favorisent les pays en développement, entre autres, pour leur main-d’œuvre peu onéreuse. Avec une hausse salariale aussi imposante, il est fort probable que le taux d’embauche diminue au cours des prochains mois et que les investisseurs étrangers se fassent moins nombreux à la frontière du pays.

Ces revendications syndicales ne sont pas indissociables de la situation économique actuelle du pays. En effet, l’économie sud-africaine est aujourd’hui très mal en point, et ce, particulièrement depuis la toute récente crise mondiale de 2009. Durant celle-ci, près d’un million d’emplois ont été perdus. Le chômage a lui aussi fait ses ravages, atteignant un taux de 25 % et plus. Ce même taux de chômage dépasserait les 50 % chez la population noire. Par ailleurs, l’inflation (4,6 en mai 2011) et la récente hausse de l’électricité (26 %) ont eu des effets dévastateurs sur le coût de la vie des ménages sud-africains, en plus d’accroître les inégalités sociales.

Selon les centrales syndicales à l’origine du mouvement gréviste, 4 000 rands (550 $) seraient nécessaires pour permettre à un ménage sud-africain de vivre mensuellement de façon convenable, sans aucun extra. Mais les inégalités ont pris le dessus entre les classes sociales sud-africaines. Alors que les chefs d’entreprises gagnent parfois jusqu’à 59 millions de rands annuellement (un peu plus de huit millions de dollars canadiens), plus de la moitié des habitants du pays « survivent » avec moins de 500 rands (70 $) par mois.

Le débrayage des derniers mois s’apparente davantage à une lutte entre classes pauvre et riche qu’entre noirs et blancs. Les ouvriers ont peut-être arraché certains gains récemment, mais leur lutte est loin d’être terminée.

photo : Flickr- Steve Weaver