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Inde : la liberté après un siècle de lutte

Ashish Tripathi, 1er septembre 2011

Les villages tribaux de Surma et de Golbojhi ont célébré leur libération le 1er mai 2011, jour international du travail. Après 107 années de lutte, leurs habitants ont obtenu la propriété des forêts dont ils ont été tributaires des siècles durant. Habités par quelque 450 familles de la tribu Tharu, ces deux villages forestiers sont situés au cœur du parc national Dudhwa, dans le district de Lakhimpur d’Uttar Pradesh (U.P.).

Bien que les zones tribales du pays soient contrôlées par le naxalisme, Surma et Golbojhi ont obtenu leur libération après des décennies de lutte démocratique non violente, sans tirer une seule balle. Les deux villages sont aussi les premiers établissements tribaux du pays, situés dans un parc national, à avoir bénéficié de la Loi sur les droits forestiers (FRA) de 2006.

Près de 700 acres de terres boisées ont été distribuées, chaque famille recevant un maximum de quatre acres. Le gouvernement d’Uttar Pradesh a accordé aux villages le statut d’Ambedkar, ce qui signifie qu’ils seront reliés par des routes, qu’ils auront une école primaire et un centre médicosocial. Les habitants tribaux ont maintenant le droit de bénéficier des divers plans d’assistance sociale des gouvernements étatique et central. Les villages seront bientôt les propriétaires de la forêt et de sa production ; leurs habitants pourront disposer de foin et de bois, de feuilles de tendu (ébène de Coromandel), d’herbes et d’autres produits forestiers pour nourrir leur famille et leur bétail.

S’agissant d’une véritable réussite historique, plus de 5 000 habitants de la forêt sont venus de divers endroits de l’Uttar Pradresh pour participer aux festivités. Les gens ont maintenant de la terre à cultiver pour assurer leur subsistance, ils pourront envoyer leurs enfants à l’école et jouir des droits constitutionnels en tant que citoyens indiens. Ce succès leur a demandé des années de sacrifices, de difficultés et de souffrances indescriptibles. Paradoxalement, tout le processus a été ignoré par les médias conventionnels du pays, qui, pourtant, ne manquent jamais d’informer sur la violence naxaliste dans les zones tribales et accordent un large espace à ceux qui vantent et essaient de justifier le naxalisme ou le maoïsme. Beaucoup de révolutions pacifiques, comme celles de Surma et de Golbojhi, ont lieu en Inde sans que les médias leur accordent l’attention qu’elles méritent. C’est peut-être parce que la paix manque de dramatique, ce qui serait nécessaire pour attirer les regards et faire monter l’indice d’audience, et que les histoires de pauvres tribaux qui préfèrent la non-violence de la Satyagraha au naxalisme ne sont pas suffisamment émouvantes pour accroître le nombre des lecteurs.

Ces histoires stimulantes doivent être racontées aux jeunes générations, et surtout à ceux qui ont eu le privilège de naître dans une Inde libre. N’ayant pas eu à lutter pour la liberté, ils sont souvent insensibles aux souffrances de leurs frères défavorisés. En 1904, les membres de la tribu Tharu perdirent leur terre lorsque les Britanniques enlevèrent à la reine de Khairgarh la forêt de son domaine, qui devint propriété du royaume d’Awadh. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, toute la forêt disparut par suite de l’exploitation excessive. Les Tharus réussirent à régénérer les forêts au cours des vingt années suivantes. Le pays devint libre en 1947, mais l’héritage britannique continua dans le département forestier. En 1978, les membres des tribus furent déclarés intrus dans leur propre terre quand celle-ci devint un parc national. Sur les 37 villages de la zone, 35 furent réinstallés ailleurs. Les habitants de Surma et de Golbojhi refusèrent l’évacuation ; on leur avait accordé des terres pour se réinstaller, mais elles étaient plus petites que celles de leurs villages originels et, en outre, elles étaient déjà occupées par d’autres tribus. Ils s’adressèrent à la Haute Cour en 1980, mais, en 2003, ils perdirent cette bataille juridique qui avait duré 23 ans.

Menacés d’expulsion et n’ayant plus d’options, ils décidèrent de s’engager dans un combat non violent. Les femmes prirent les devants et formèrent l’organisation « Tharu Adivasi Mahila Mazdoor Kisan Manch » pour diriger la campagne. Elles reçurent l’aide des activistes du « Forum national des peuples et des travailleurs des forêts » (NFFPFW). Les membres des tribus furent harcelés, battus et soumis à des tortures par les fonctionnaires forestiers. Lorsqu’ils cueillaient du bois mort et de la paille pour réparer les toitures de leurs maisons, pour l’artisanat ou pour faire du feu, le département forestier les accusait de braconnage, d’abattage d’arbres et d’invasion de propriétés privées. Des procès criminels furent intentés même contre des enfants, contre des personnes mortes depuis longtemps et contre d’autres qui avaient quitté les lieux 20 ans plus tôt. « Si nous faisons du braconnage et de l’abattage d’arbres, j’aimerais qu’on m’explique pourquoi nous vivons toujours dans la misère la plus noire, alors que les fonctionnaires mènent une vie luxueuse », dit Lalmati, un autochtone.

En 2006, le parlement adopta la loi FRA qui fut promulguée en janvier 2008, après deux années de débats. C’était une nouvelle stimulante pour les tribus, mais il fallut encore trois ans pour qu’elle soit appliquée. En fait, les membres des tribus et les activistes qui travaillaient avec eux m’ont dit que les trois dernières années ont été les plus difficiles. D’après eux, pendant cette période le département forestier, la mafia forestière et les forces féodales ont tout fait pour les expulser. On a mis le feu à leurs maisons, beaucoup d’entre eux ont été arrêtés arbitrairement. Alors que la loi FRA autorise les assemblées villageoises (gram sabha) à témoigner de la situation d’une personne en matière de résidence, des gardes forestiers ont été surpris à délivrer des certificats de domicile où les habitants figuraient comme des intrus, dans le but de confondre le gouvernement étatique ; heureusement, celui-ci était favorable à l’octroi de droits fonciers aux autochtones. Sur l’ordre de certains fonctionnaires en service, des fonctionnaires retraités ont présenté plusieurs pétitions au tribunal, pour empêcher le gouvernement de délivrer des titres de propriété aux habitants originels de la forêt.

Ram Chandra Rana, un autre autochtone, rappelle que quelques « passionnés de la nature » avaient rejoint le combat sous prétexte que les villages situés au milieu d’une réserve de tigres allaient mettre en danger ces derniers. « Notre réponse a été simple : des siècles durant, tant qu’elles ont été entre les mains des peuples tribaux, les forêts ont été en sécurité ; c’est après la formation du département forestier qu’elles ont commencé à péricliter et que la faune s’est trouvée menacée. Les tribus traitent la forêt comme une déesse, donc elles la protègent. La population de tigres a diminué quand les forêts sont passées sous l’autorité du département forestier, mais, après l’adoption de la FRA, c’est-à-dire lorsque les autochtones ont commencé à obtenir des titres fonciers, le nombre des tigres a augmenté partout dans le pays », a-t-il dit. Quand on lui a demandé pourquoi ils n’avaient pas accepté la compensation financière et la parcelle qu’on leur offrait, il a répondu : « Nous ne pouvons pas vendre notre patrie. C’est une question de respect de soi et de dignité ».

Après avoir entendu les récits des souffrances, des sacrifices et des réussites de ces personnes, comme l’activiste Ashok Da qui a consacré sa vie à lutter pour les défavoriser, j’ai dû me poser une question : « Qu’est-ce que j’ai fait, en plus de griffonner des mots dans mon bureau climatisé et d’être content de moi-même ? » J’ai trouvé la réponse dans Pourquoi je suis athée, écrit par le révolutionnaire Bhagat Singh en 1930 : « Une courte vie de lutte sans une fin aussi splendide sera elle-même ma récompense, si j’ai le courage de la vivre ainsi. C’est tout. Sans aucun motif égoïste, sans désir de récompense présente ou future, de façon tout à fait désintéressée j’ai consacré ma vie à la cause de l’indépendance, parce que je ne pouvais pas faire autrement. Le jour où il y aura un grand nombre d’hommes et de femmes qui penseront ainsi, qui ne pourront se consacrer à rien d’autre qu’au service du genre humain et à l’émancipation de l’humanité souffrante, ce jour-là l’ère de la liberté aura commencé... »

Le jour où 10 % d’entre nous (la classe privilégiée) suivront ce que Bhagat Singh a dit, 90 % des problèmes de l’Inde seront résolus.

Ashish Tripathi, journaliste indien et ami des habitants des forêts.

Envoyé par Roma, NFFPFW (Kaimur) / Human Rights Law Centre, Uttar Pradesh, Inde, adresse électronique : romasnb (at) gmail.com 
http://jansangarsh.blogspot.com 
Proposé par le World Rainforest Movement