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A quoi ressemblera la Libye d’après Kadhafi ?

zineb dryef, 23 août 2011

Alors que le régime de Kadhafi vit ses derniers instants, le point sur l’avenir de la Libye libérée.

C’est la fin. Appuyés par l’Otan, les rebelles ont progressivement libéré la capitale libyenne. Tripoli n’a pas résisté, la garde rapprochée de Kadhafi, dernier rempart protégeant le Guide, a rendu les armes dans la soirée de dimanche. (Voir la vidéo de Tripoli en fête)

Si nul ne sait où se trouve le colonel Kadhafi, l’annonce de sa reddition (mort ? fuite ? arrestation ? ) n’est plus qu’une question de jours. D’heures peut-être. En Libye, l’heure est déjà à l’« après ». A quoi ressemblera cet Etat, sans institutions ni élections depuis 42 ans ?

Qui gouvernera le pays ?

Il est trop tôt pour le dire. Le Conseil national de transition, créé le 27 février 2011 et reconnu en mars par la France, sera vraisemblablement l’autorité chargée de mettre en place les futures institutions avant d’organiser les élections (création d’une Assemblée, etc.). La difficulté résidant dans la spécificité libyenne : Kadhafi avait justement fondé son pouvoir sur l’absence d’Etat.

Le 3 août dernier, le CNT a adopté une déclaration constitutionnelle. Dans ce texte, il est précisé qu’après la Libération du pays, le Conseil national transitoire, siégeant à Tripoli, « forme un gouvernement transitoire au cours d’une période ne dépassant pas trente jours ».

Sa mission est claire : créer un « Congrès national général » et nommer les membres d’une « Commission nationale suprême pour les élections ».

Alors que depuis l’assassinat du chef militaire Abdel Fatah Younès, fin juillet, les divisions au sein de la rébellion semblaient mettre en péril leur éventuelle victoire, un semblant d’unité a été recouvré grâce à l’intervention du CNT, souligne Luis Martinez, chercheur à Sciences-Po :

« Le CNT a démontré qu’en dépit des nombreuses divisions, la seule manière de venir à bout du régime a été de s’unir. Les Libyens ont ainsi pu modifier un rapport de force qui leur était défavorable. »

Après la mort de Younès, non élucidée mais peut être provoquée par ces fameuses divisions tribales, le CNT avait effectivement appelé toutes les factions à se rassembler. Beaucoup évoquent le rôle que pourrait jouer le président actuel du CNT, Moustapha Abdeljalil (ancien ministre de Kadhafi), mais ce dernier a annoncé qu’il n’avait pas l’ambition d’exercer le pouvoir.

Bernard-Henri Lévy, proche du CNT, commente :

« Plusieurs personnalités émergeront mais elles ne seront pas issues du CNT. Ceux qui ont fait la révolution se sont mis hors jeu de l’exercice du pouvoir. Son président a déjà déclaré, et c’est extrêmement méritoire, qu’il ne concourrait pas aux prochaines élections. Ils sont là pour assurer la transition. »

Pour Luis Martinez, aucune personnalité n’a véritablement émergé ces derniers mois :

« On va voir apparaître des responsables régionaux, locaux et tribaux ; les opposants en exil vont revenir mais le problème n’est pas tant de trouver des personnes capables de représenter la révolution que des cadres capables de relever le pays.

C’est la raison pour laquelle la Libye a besoin des anciens du régime, ceux qui ont davantage servi par contrainte que par adhésion. Si les Libyens se mettent à purger, comme en Irak, ils vont avoir du mal à se reconstruire. »

Parmi les têtes connues dans le paysage politique libyen :

Moustapha al-Sagisli : ancien leader des chebabs, numéro deux du ministère de l’Intérieur du gouvernement provisoire, plutôt jeune, il s’est distingué pour avoir négocié la reddition du général Younes ;
Abdel-Hafiz Ghoga : porte-parole, vice-président du CNT et avocat ;
Mahmoud Djibril : Premier ministre du CNT, il sera à Paris mercredi 24 août ;
Ali Tarhouni : opposant en exil, il est rentré pour occuper le poste de ministre du Pétrole et des Finances de la rébellion.
Y a-t-il un « risque islamiste » ?

Les régimes autoritaires de la région ont régulièrement brandi le « péril islamiste » pour justifier la répression et l’absence de démocratie (en gros : « En cas d’élections parfaitement transparentes, les barbus seront élus »). Logiquement, la question qui se pose à chaque départ de dictateur dans le monde arabe est celle de ce fameux risque islamiste.

La société libyenne est très conservatrice, rappelle Luis Martinez :

« La démocratie libyenne se construit en associant la religion et la tradition. Quant aux islamistes, il est impossible de savoir ce qu’ils pèsent politiquement.

En 1990, lorsqu’ils avaient tenté de renverser Kadhafi, ça n’avait pas marché. Depuis, ils n’ont pas réussi à élargir leur cercle d’influence. »

L’article premier de la déclaration constitutionnelle du CNT souligne d’ailleurs que « l’islam est la religion, la Chariaa islamique est la source principale de la législation » et que « l’Etat garantit aux non musulmans la liberté d’entreprendre leurs rituels religieux ».

Quel rôle va jouer la communauté internationale ?

Une réunion sur la Libye pourrait se tenir dès la semaine prochaine à Paris avec les représentants du CNT et des pays engagés dans le conflit. BHL :

« Le rôle de la communauté internationale, comme pendant le soulèvement, sera celui de l’accompagnement. C’est l’anti-guerre d’Irak où il s’agissait du parachutage de la démocratie alors que là, c’est l’appui à une démocratie dans laquelle s’est engagé le peuple libyen. La construction d’un véritable Etat sera d’abord l’œuvre des Libyens eux-mêmes. »

La première mission de l’Union européenne sera de veiller à ce que les avoirs de Kadhafi retournent bien aux Libyens. La reconstruction des infrastructures et la sécurisation du pays devraient être des premiers projets de coopération entre l’Europe et la Libye.

Y a-t-il un risque de guerre civile ?

Ce lundi, le président du CNT a menacé de démissionner, lors de sa conférence de presse, si les actes de vendetta ne cessaient pas :

« Ma crainte concerne aujourd’hui certaines actions hors la loi, perpétrées en dehors du cadre et des ordres des leaders des révolutionnaires, en particulier les actes de vengeance. […] Je m’oppose fermement à toute exécution extra-judiciaire. »

En juin dernier déjà, Amnesty avait dénoncé des massacres commis par les rebelles. Si les risques d’assassinats et d’actes de vengeance sont bien réels, le chaos devrait être maîtrisé. Luis Martinez :

« Ces six derniers mois, nous avons assisté à une guerre civile entre Libyens. L’autorité politique ne pourra pas empêcher des tueries… Il faut juste espérer que ce n’est pas une méthode politique. Je ne crois pas à une installation de la violence et de la guerre civile. »

en ligne : http://www.rue89.com/2011/08/22/a-quoi-ressemblera-la-libye-dapres-kadhafi-218683