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Les couleurs de l’Inde

cécile branco, 31 juillet 2011

Vindravan, Uttar Pradesh.

Entre le trafic, la pollution et les marchands de légumes, leurs saris roses, bleus et jaunes embellissent le paysage urbain. Elles déambulent dans les rues un enfant à leur bras ou un sac de terre sur leur tête. Les croyances hindoues veulent qu’elles soient l’égale de la déesse Shakti, représentant la force et le pouvoir. Pourtant, depuis leur jeune enfance, leurs mères leur apprennent à obéir à l’autorité familiale, en l’occurrence le père. Le système patriarcal dans lequel elles sont nées régit encore l’ordre des relations sociales. L’absence de ressource à disposition nuit à l’autonomie et à l’épanouissement des femmes. Le manque d’école pour les accueillir et la quasi-inexistence de soutien financier aux familles les obligent à suivre les pas d’une tradition machiste dont elles sont encore dépendantes.

Depuis l’indépendance de l’Inde en 1947, l’égalité entre les sexes est inscrite dans la constitution, mais la vie quotidienne de ces femmes est loin de cet idéal. La plupart d’entre elles ont été éduquées dans une culture qui restreint leur liberté et leur pouvoir d’action. « Leur avenir est celui de la femme au foyer », affirme Travi, jeune travailleuse pour l’organisation Guild for women, une ONG basée en Inde et luttant pour la place de la femme dans la société indienne. Si certaines d’entre elles, vivant dans des milieux urbains aisés, sont aujourd’hui plus épanouies, ce n’est pas le cas de la majorité stigmatisée par la pauvreté. Selon le journal Aujourd’hui l’Inde, ils sont encore 240 millions d’Indiens à vivre avec moins d’un dollar par jour. « Le manque d’éducation chez les femmes ne leur permet pas de prendre conscience qu’elles pourraient vivre dans des conditions de respect mutuel avec leur entourage masculin », précise Dr Mohini Giri, actuelle présidente de l’organisme Guild of Women et symbole de l’activisme féminin en Inde.

Les familles comme nous les connaissons en Occident, dites nucléaires, tendent à augmenter en Inde. Or, la proportion de couples qui vivent encore selon le « Joint Family », ou famille élargie, est encore très élevée. Selon les informations fournies par l’organisme BBA, pour la défense des droits des enfants et de la pauvreté, les régions rurales, où vivent encore 70 % de la population, maintiennent un taux de pauvreté de 42 % depuis 2000. L’incapacité du gouvernement à offrir une sécurité sociale à ces familles défavorisées oblige les parents âgés, et désormais incapables de subvenir à leurs besoins, à vivre avec leurs fils. Traditionnellement, ce sont les femmes qui délaissent leur famille pour aller vivre avec celle de leur mari. Les parents n’ayant eu que des filles sont ainsi désavantagés puisqu’ils se retrouveront sans aide. Prient Kishori Verma, veuve âgée de 62 ans, racontait qu’au moment où son fils est décédé il lui était impossible de vivre avec sa fille mariée. Sa belle famille n’aurait jamais accepté. « Il m’est même impossible de boire un verre d’eau dans leur maison, cela serait mal vu », confie-t’elle. Cette perception sociale que les femmes sont un inconvénient pour la famille explique aussi qu’il y a actuellement 759 filles qui naissent pour 1000 garçons. « L’Inde ne veut pas de femmes », s’exclame Dr Mohini Giri. Les avortements sélectifs sont aussi fréquents. Le Hindunstan Times, un des plus grands quotidiens indiens rapporte que chaque année environ 5 000 avortements de fœtus féminins sont pratiqués, alors que les garçons ne sont pas touchés par ce phénomène. La sécurité que cette structure familiale apporte aux couples encourage difficilement les femmes à s’y opposer.

En Inde, le concept de la famille élargie est conçu de façon à ce que les femmes soient défavorisées, ce qui n’est pas propre à sa définition. Les hommes sont en grande partie responsables de la perpétuation de ces mœurs. « Ils ne veulent pas voir les femmes au pouvoir, car ils savent que si elles le prennent, elles domineront », développe Dr. Mohini. Cette année, l’État indien a encore refusé d’augmenter le quota de femme au gouvernement à 33 %. Cela fait 15 ans que l’opposition essaie de passer la loi. « S’ils ne voyaient aucune objection à l’épanouissement des femmes, ça ne les dérangerait pas de voir des femmes au pouvoir. À long terme, la femme est beaucoup plus forte, elle supporte mieux les choses, et ils le savent », avance la docteure. Dans les Panchayat, organisation politique provinciale, les femmes sont représentées à 50 %, mais dans un système politique centralisé, ce n’est qu’au fédéral que les députés ont un réel pouvoir. Les médias aussi ont leur part de responsabilité quant au maintien de certaines mœurs sexistes. Comme la tradition le veut, ce sont toujours les femmes qui mangent en dernier dans les téléséries. C’est cette même pratique qui fait des femmes les premières victimes de la malnutrition, les hommes leur laissant peu de nourriture.

Il est aussi difficile pour ces femmes vivant en milieu défavorisé de se rebeller contre des traditions encore pratiquées par la majorité de la population. « Elles seraient rapidement marginalisées par leur entourage, souligne Mohini. C’est pour cette raison qu’une éducation collective prévaut ». Dr. Mohini se déplace ainsi d’école en école afin d’enseigner aux enfants à se respecter indépendamment de leur sexe. La présidente de l’ONG participe aussi à des campagnes de sensibilisation auprès des jeunes filles, afin qu’elles apprennent leurs droits. En informant les femmes qu’elles sont tout aussi estimée que les hommes par les autorités de leur pays, ces dernières acquièrent la confiance nécessaire pour défendre leur position. « Tant et aussi longtemps qu’elles n’auront pas toutes conscience que leur statut puisse changer, elles ne se battront pas pour y remédier ».

« Il y a en Inde des femmes qui vivent comme au 18e siècle, sans vêtements et illettrées, d’autre au 20e, d’autres encore au 21e siècle », fait remarquer Dr. Mohini. La diversité des conditions féminines et familiales complique la possibilité de traduire en un portrait général la situation des femmes indiennes. Le développement économique et social n’affecte pas de façon égale toutes les strates de la société. Dans les villes, la majeure partie des femmes travaillent et sont autonomes vis-à-vis leur mari. La hausse du taux de jeunes filles éduquées encourage à penser qu’elles désireront une vie différente de celle de leur mère. Aussi longtemps qu’il restera une majorité de femmes démunies et dépendantes d’une famille vivant selon la tradition patriarcale, les changements seront lents. Les féministes, telles Mohini Giri, sont pourtant optimistes pour l’avenir. Elles appellent cependant à la coopération des citoyens afin que tous travaillent au développement social du pays. « Il est temps que les gens se battent pour le bien collectif, cela serait grandement bénéfique pour la société indienne », affirme la présidente du centre Guild of women en guise de conclusion.