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Syrie - Vicissitudes et réalités du « Printemps arabe »

Pierre Puccinin, 20 juillet 2011

Le cas des révoltes qui agitent la Syrie depuis le début du mois de février vient ajouter ses spécificités à un « Printemps arabe » devenu déjà très complexe et divers, et dont le bilan s’éloigne de plus en plus de l’image simpliste qu’en avaient forgée maints observateurs euphoriques, celle d’une « vague révolutionnaire démocratique déferlant sur tout le monde arabo-musulman », de Rabat à Téhéran.

Pendant que le Yémen et la Libye s’enfoncent dans la guerre civile, guerre de clans et de tribus, guerre des chefs aussi, avec, dans un cas, l’interventionnisme des monarchies du Golfe et, dans l’autre, l’ingérence de l’Occident, alors que les « révolutions » égyptienne et tunisienne ont la gueule de bois et peinent à se débarrasser des establishments moubarakiste et benaliste qui contrôlent encore tous les rouages de la société et de l’État, tandis que le Bahreïn et, à présent, le Maroc (plus modestement) répriment la contestation dans la violence, la Syrie offre une autre variante encore de ce « Printemps arabe », qui détrompe l’analyste et démontre combien le monde arabe est pluriel et multiple. Bien loin du cliché véhiculé et appliqué partout sans nuance, le cas syrien, pas plus qu’en Libye ou ailleurs, ne saurait être décrit comme la révolution et l’élan démocratique d’un peuple opprimé déterminé à renverser une féroce dictature (celle de Bashar al-Assad et du parti Baath), vision que démentent, entre autres éléments, les gigantesques manifestations de soutien au gouvernement, qui bénéficient d’une réelle adhésion de la part d’une fraction non négligeable de la population et ne sauraient être expliquées simplement par les velléités propagandistes du régime.

Certes, on ne peut pas nier l’émergence d’une société civile et d’un mouvement revendicatif exigeant la démocratisation des institutions : des manifestations ont eu lieu dans la plupart des grandes villes du pays. Mais ce mouvement reste limité et est tout à fait minoritaire, presqu’anecdotique... Ainsi, les 4 et 5 février, un appel à se rassembler pour une immense manifestation à Damas avait circulé sur Facebook, mais il n’avait été que fort peu suivi et s’était soldé par un lamentable flop. D’autres cas similaires ont été épinglés depuis.

Ce mouvement existe donc, mais il ne constitue cependant pas le moteur des révoltes en Syrie, qui procèdent moins d’un soulèvement populaire à la tunisienne ou à l’égyptienne que des enjeux régionaux et idéologiques liés aux différents mouvements politiques, communautés et confessions qui structurent la population syrienne, enjeux auxquels se superposent en outre les intérêts des voisins saoudiens, israéliens et iraniens, états-uniens aussi, à une échelle internationale.

Sur le plan intérieur, d’abord, il faut donc bien faire la différence entre les manifestations pacifiques et les révoltes, parfois armées et qui ont nécessité une intervention militaire.

Les révoltes, violentes, mais très localisées (à certains quartiers des villes concernées seulement -force est d’admettre que les images postées sur Youtube sont trompeuses : il faut se méfier des plans rapprochés, qui donnent l’impression que la foule est nombreuse ; et il en va de même des manifestations dans la capitale), ne sont en effet pas généralisées à tout le pays et ne concernent que deux territoires bien délimités situés, l’un, au nord-ouest d’Alep, le long de la frontière turque, et, l’autre, à l’extrême sud-ouest, autour de la ville de Deraa. Un troisième foyer s’est aussi déclaré dans la ville de Hama, ville très religieuse et fief des Frères musulmans syriens.

Mais chacun de ces territoires s’est insurgé pour des raisons différentes, et différentes aussi des motivations des manifestants réclamant des réformes démocratiques.

Très puissants en Syrie et idéologiquement ultra-radicaux, les Frères musulmans syriens représentent probablement la branche la plus intransigeante de ce mouvement au Moyen-Orient, bien moins accommodants que leur équivalent égyptien par exemple.

Profitant des troubles qui touchent la Syrie, ils ont relancé la révolte qu’ils avaient déjà soulevée à Hama, en 1982, contre Hafez al-Assad (le père de l’actuel président), qui avait réprimé l’insurrection dans le sang (on estime le bilan de la répression de 1982 entre dix et trente mille morts ; les Frères musulmans avaient déjà tenté d’assassiner Hafez al-Assad en 1980).

L’armée a répondu aux grandes manifestations organisées à Hama par des incursions dans la ville, dans le but d’arrêter les meneurs et les militants les plus actifs. Les habitants ont alors fortifié les entrées et les rues de Hama par des barricades de fortune et, à l’heure où nous écrivons ces mots, la ville, en quasi état de siège, cernée par des chars d’assaut, est aux mains de ses habitants, qui poursuivent leurs manifestations, sur la grande place située à l’entrée de la ville, au bas de la longue avenue al-Alamhein, où l’on peut voir les traces des violents heurts qui ont opposé l’armée, aujourd’hui cantonnée tout autour de la cité et dans les villages avoisinants.

C’est sur cette place Alasi, le Tahrir Square syrien, qu’aboutissent les cortèges en provenance de tous les quartiers de Hama. Pour le moment, même si aucun observateur étranger n’est autorisé à se rendre sur les lieux, le gouvernement préfère éviter le bain de sang et renonce à l’affrontement. [2]

Au sud-ouest, Deraa et ses environs abritent une très large majorité de Druzes (courant de l’Islam hétérodoxe). Historiquement repoussée et concentrée dans cette région, le Djebel druze, la communauté druze, qui représente moins de 4% de la population syrienne, a toujours été écartée du gouvernement et socialement défavorisée. L’appel à manifester contre le pouvoir alaouite avait été l’occasion pour elle de se révolter contre l’hégémonie de Damas.

Au nord-ouest, la population est essentiellement composée de Turcomans, descendants de populations turques et parlant un dialecte turc. Leur nombre est difficilement estimable : au total, ils représenteraient 20 à 25% de la population syrienne ; ils sont également très présents à Hama, aussi à Homs, ville plus au sud de la frontière où de violentes altercations ont eu lieu avec les forces de l’ordre. Soutenus par Ankara, des éléments de cette communauté revendiquent une autonomie régionale qui lui assurerait une certaine indépendance vis-à-vis du gouvernement central, revendication tout à fait contraire à la conception de l’État baathiste.

Si la révolte druze est presqu’éteinte à Deraa, il n’en est pas encore de même dans le nord-ouest. Toutefois (exception faite de Hama, fief de l’insurrection islamiste, où les Frères musulmans mobilisent encore les foules, et particulièrement le vendredi, à la sortie des mosquées), on n’en est plus aux grandes manifestations qui avaient rempli la rue de milliers de personnes. La fermeté du pouvoir a en effet découragé les velléitaires des premiers jours : la contestation se traduit désormais par des actions ciblées, par lesquelles des groupes de quelques centaines d’activistes, quelques dizaines seulement parfois, dont plusieurs sont armés, comme nous avons pu le constater à Homs notamment, s’emploient, lors de sorties nocturnes, à entretenir un état de tension et d’instabilité ; il arrive régulièrement que les soldats (pour la plupart de jeunes conscrits) ripostent dès lors, et que l’on dénombre des morts parmi les « manifestants ». Et il est bien difficile de déterminer dans quelle mesure et dans quelles proportions ces bandes sont constituées de militants autonomistes et/ou de citoyens soucieux de démocratiser le régime.

Quoi qu’il en soit, ils n’ont pas le soutien complet de la population, qui qualifie les troubles qu’ils génèrent de « problèmes », la conséquence en étant la fermeture régulière des commerces, volets de fer tirés, « pour protester contre le gouvernement », selon l’opposition, par « crainte du vandalisme », selon les personnes rencontrées dans les souks de Homs.

Trois groupes aux revendications bien distinctes, donc, et qui ne partagent pas nécessairement les préoccupations de l’opposition démocratique.

En revanche, le régime bénéficie du soutien de plusieurs autres communautés, et notamment des Chrétiens (10% de la population), quasiment inconditionnellement supporters de Bashar al-Assad, surtout dans la région côtière, voisine de Hama, et plus particulièrement encore dans le contexte actuel. Les Chrétiens craignent en effet l’essor du courant islamiste radical, dont les intentions sont très claires : l’instauration d’une république islamique sans concession et l’éradication du christianisme et des courants musulmans considérés comme hérétiques.

Pour les mêmes raisons, le régime bénéficie aussi du soutien des Kurdes (bien que ces derniers soient en partie exclus socialement) et des communautés juive et musulmanes chiite et alaouite, de cette dernière dont est issue la famille du président Bashar al-Assad et qui représente environ 20% de la population syrienne.[1]

La Syrie est en effet un État laïc, où Chrétiens, Juifs et Musulmans, de manière générale, cohabitent en franche convivialité.

A ce bloc, qui représente presque 40% de la population syrienne, il faut encore ajouter une large partie de la bourgeoisie sunnite (courant majoritaire en Syrie), laquelle se félicite des mesures économiques promues par Bashar al-Assad depuis son accession à la présidence, le 10 juillet 2000.

Tournant le dos à la dimension éminemment socialiste du baathisme traditionnel, l’actuel président a autorisé la privatisation de plusieurs secteurs économiques et financiers, des banques notamment. Il a aussi favorisé le secteur du tourisme et celui des nouvelles technologies, rattrapant rapidement le lourd retard que la Syrie accusait dans ce domaine, comme, par exemple, celui de la téléphonie mobile et de l’internet. Des facilités douanières furent négociées avec la Turquie et divers partenaires, de telle sorte que, en quelques années seulement, un essor économique palpable a transfiguré les grandes villes, à commencer par la capitale.

La bourgeoisie, qui profite à présent du succès de cette politique, n’a certainement pas l’intention de ruiner ces acquis en laissant renverser le régime auquel elle les doit.

Bashar al-Assad a enfin le soutien de l’armée, dont la majorité des cadres sont des Alaouites, et de l’importante population de Palestiniens réfugiés (presqu’un demi-million, sur une population totale d’environ vingt millions), qui jouissent des mêmes droits que les citoyens syriens et possèdent leur propre milice, « l’Armée de Libération de la Palestine », reconnue par le gouvernement syrien.

Concernant la situation intérieure, force est donc de conclure, d’une part, que le régime, pour peu démocratique qu’il soit, fonde sa légitimité sur un consensus nécessaire et dont la majorité des Syriens est bien consciente et, d’autre part, que, s’il existe une aspiration de la classe moyenne à la démocratie, les troubles les plus importants sont le fait de protagonistes dont les objectifs divergent et n’ont que peu à voir avec la démocratisation du régime.

De fait, à l’exclusion des fiefs rebelles, partout ailleurs dans le pays, règne un calme plat.

On ne rencontre quasiment aucun barrage sur les routes et l’armée comme la police sont presqu’absentes du paysage.

Bien sûr, à Damas comme partout, des rixes épisodiques ont lieu dans les faubourgs. En outre, la traditionnelle manifestation du vendredi, qui ne réunit que quelques milliers de contestataires, succède à la prière, à la sortie des mosquées. L’événement n’a pas à proprement parler d’impact sur le régime. Il est cependant l’occasion de provocations et d’échauffourées parfois très violentes, qui se soldent par des tirs, voire des morts.

Mais, cela mis à part, chacun vaque à ses occupations et, partout, sont fièrement arborés les portraits du président Bashar al-Assad et de son père, Hafez, à chaque coin de rue, au milieu de chaque rond-point, à l’entrée de chaque ville, devant chaque édifice public, sur les casquettes, sur les t-shirts, sur la porte de chaque commerce, dans chaque boutique du souk, sur les lunettes arrières des automobiles, parfois en compagnie de l’effigie d’Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah... Personne ne les arrache, personne ne les mutile, personne ne s’en départit.

Sur le plan extérieur, ensuite, il serait faux d’affirmer que les révoltes feraient l’affaire d’Israël et des États-Unis et seraient attisées par ces deux puissances, voire, comme l’ont soutenu certains analystes, que les événements seraient le résultat d’un « plan de déstabilisation de la Syrie » fomenté par Washington.

Certes, la Syrie, alliée traditionnelle de l’Iran, hostile à l’hégémonie états-unienne sur le monde arabe, ne peut (pouvait) pas être qualifiée d’allié privilégié de Washington. De même, la Syrie, le seul des États arabes qui, avec celui du Liban, n’a jamais renoncé à la lutte contre l’occupation israélienne de la Palestine (officiellement et en paroles, du moins), bénéficie aussi du soutien du Hezbollah et de la sympathie de la résistance palestinienne, mais également de celle des populations de la région, de manière générale, pour qui la Syrie demeure le champion de la cause arabe.

Cependant, pour les États-Unis, d’une part, la Syrie, proche de Téhéran, pourrait constituer un intermédiaire intéressant entre l’Amérique et l’Iran. C’est pourquoi la Maison blanche a poussé son allié saoudien à tendre la main à Bashar al-Assad, en lui proposant un partenariat économique, tandis qu’elle jouait son nouvel allié français, qui encouragea la création d’un tribunal onusien à la suite de l’assassinat du premier ministre libanais Rafiq Hariri, en 2005, orientant d’emblée l’enquête vers les services secrets syriens. L’objectif de cette politique de la carotte et du bâton n’a pas échappé à Bashar al-Assad, qui a immédiatement saisi la main tendue, entamant ainsi le chemin vers le retour en grâce. La réussite de la manœuvre ne saurait être mise en péril par les révoltes actuelles, d’où le non-interventionnisme états-unien, qui laisse la répression se poursuivre, se contentant de condamner du bout des lèvres.

D’autre part, le gouvernement de Bashar al-Assad assure le statu quo à l’égard d’Israël (paradoxalement au discours officiel de Damas, mais en réalité et en actes en tout cas) : depuis le début des négociations sur le Golan, en 2007, et la perspective de la restitution de ce territoire à la Syrie contre un accord de paix, Damas a scrupuleusement contrôlé sa frontière et assuré la tranquillité à son voisin hébreux. Israël ne peut donc que se féliciter de la stabilité politique en Syrie et dudit statu quo, qu’un renversement de régime risquerait plus que probablement de remettre en question.

Si al-Assad était renversé, outre le règne de la division et l’instabilité, c’est l’islamisme radical effectif qu’il faudrait craindre. « Plutôt Al-Assad que ces gens-là », doit-on se dire, dès lors, dans certaines chancelleries.

Sans aucun doute, le « Printemps arabe », en Syrie, n’a été qu’un mirage, interprété, à tort, à l’aune des expériences tunisienne et égyptienne ; les autorités sont sûres d’elles ; tout est calme à Damas ; et le président al-Assad a encore de beaux jours devant lui.

SOURCE : mondialisation.ca / http://pierre.piccinin-publications.over-blog.comt/

* Il nous apparaît important de préciser que j’ai pu circuler à travers tout le pays sans aucune entrave et me rendre partout librement, y compris à Homs et Deraa, mais aussi à Hama, ville en état de siège, les principaux centres de la contestation. J’ai traversé plusieurs barrages routiers et contrôles, où j’ai dû présenter mon passeport belge, mais, à aucun moment, il ne m’a été demandé de faire demi-tour. J’ai donc pu observer toutes les places qu’il me semblait utile de visiter.

[1] Les pourcentages présentés sont le résultat d’estimations : la Syrie est un État laïc ; la religion et l’appartenance communautaire (ni non plus l’origine ethnique) ne figurent pas sur la carte d’identité des citoyens et ne font pas l’objet de recensement.

[2] Contrairement aux informations diffusées par la plupart des médias sur base de la dépêche de l’AFP, la manifestation de Hama n’a pas réuni 500.000 personnes. En fonction d’une estimation, bien évidemment toujours difficile, nous pouvons considérer une participation de 15.000 à 30.000 personnes au plus. Le million de manifestants en Syrie annoncé le 15 juillet par l’AFP, journée présentée comme celle ayant connu la mobilisation la plus forte depuis le début des événements, est un non-sens complet : on peut envisager le nombre des manifestants, au total, à un peu plus d’une centaine de milliers et guère plus. Le nombre de victimes avancé est lui aussi sujet à caution. Presqu’aucun observateur étranger n’étant plus présent en Syrie, la source quasiment unique des médias est "l’Observatoire syrien des droits de l’homme"(OSDH), dont les bureaux ne se trouvent pas en Syrie, mais à Londres. Sous cette étiquette, on trouve une organisation politique dissidente dont le président, Rami Abdel Ramane, est un proche des Frères musulmans.