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Les « Indignés » espagnols : partir sans disparaître

Émilie Clavel, 29 juin 2011

ESPAGNE – Même si les tentes ont disparu des grandes places publiques espagnoles, les « indignés » du mouvement M-15 n’abandonneront pas leur lutte pour se faire entendre des politiciens « qui ne sont pas à l’écoute de la population », promet Santiago Diossa Muños, un militant de 23 ans qui a campé à la Puerta del Sol de Madrid tout le mois qu’a duré l’occupation de la place par les manifestants.

« Le campement n’est pas indispensable, explique le jeune militant. C’était une bonne façon de faire entendre notre message, mais c’est évident qu’on ne pouvait pas rester dans la rue éternellement. » Il se dit satisfait de la façon dont la mobilisation s’est propagée à l’ensemble des grandes villes du pays, et croit que le mouvement est dorénavant assez bien structuré pour se poursuivre sans que les manifestants aient à dormir dans la rue. Les militants prévoient organiser des marches dans toutes les grandes villes du pays. Ils ont aussi installé un kiosque d’information permanent à la Puerta del Sol « comme symbole de la poursuite de l’occupation et pour distribuer de la documentation sur la lutte. »

Déjà le 19 juin, sept jours seulement après le démantèlement de l’imposant village alternatif de la Puerta del Sol, 3000 madrilènes en colère ont repris d’assaut les rues de la capitale espagnole pour éviter que leur message ne sombre dans l’oubli. D’autres marches similaires ont eu lieu dans d’autres villes comme Barcelone et Valence. Et la fièvre révolutionnaire qui s’était emparée des jeunes Espagnols le 15 mai dernier s’est désormais propagée à toutes les classes de la population, alors que des familles et des aînés se sont aussi joints à la marche.

Phénomène de contestation inédit pour le pays de 46 millions d’habitants, le mouvement M15 est né sur les réseaux sociaux alors que la plupart des villes espagnoles étaient le théâtre de campagnes électorales municipales. L’Espagne peine à se relever de la crise économique et le taux de chômage y dépasse présentement les 25%. Chez les jeunes de 18 à 25 ans, ce chiffre frise même les 45%. « J’ai terminé ma formation en psychologie il y a plus d’un an et je ne trouve toujours pas de travail, déplore Sylvia Ruiz Llorca, une militante du groupe de la ville de Grenade. J’aime mon pays et je ne veux pas avoir à le quitter pour gagner ma vie. »

Le 15 mai dernier, ils organisaient donc une marche dans les rues de Madrid pour réclamer une meilleure gestion de la crise et une plus grande écoute de la part de la classe politique. La manifestation s’est terminée à la Puerta del Sol, célèbre place de la capitale espagnole. « Alors les gens ont juste décidé de rester ici », se remémore Santiago Diossa Muños. En quelques jours à peine, la place centrale s’est transformée en véritable village alternatif, grouillant jour et nuit d’activistes et de curieux. Le mouvement se veut apolitique. « Les grands partis ne font que se renvoyer la balle, remarque la diplômée en psychologie. Si on veut que les choses changent, il faut de nouvelles alternatives ; il faut une véritable réforme du système électoral. » Pour l’instant, les moyens à employer demeurent vagues, mais plusieurs comités de réflexion ont été mis en place à travers le pays dans le but d’en venir à une proposition unique à soumettre aux autorités gouvernementales.

Grâce à la couverture médiatique et aux réseaux sociaux, des jeunes des autres grandes villes d’Espagne ont imité les madrilènes. Des campements ont entre autres été érigés à Barcelone, Valence, Grenade et Séville. Les médias ont aussi rapporté des manifestations semblables chez leurs voisins Français et Italiens, et dans plusieurs autre pays qui ont été durement touchés par la crise économique. S’il se réjouit de voir que l’initiative espagnole a des répercussions ailleurs dans le monde, Santiago Diossa Muños préfère se concentrer sur les problèmes de son pays dans l’immédiat : « On va commencer par changer les choses ici et maintenant, dit-il. Parce que si on essaie de changer le monde, ça peut être long. Et l’Espagne ne peut pas se permettre de perdre plus de temps. »

Malgré une organisation impressionnante et un processus de gestion interne très démocratique, le campement de la Puerta del Sol – et les autres aussi, à plus petite échelle – était aux prises avec plusieurs problèmes : certains manifestants étaient victimes de vol, la nourriture commençait à manquer et les commerçants du voisinage, qui appuyaient le mouvement à ses débuts, commençaient à s’impatienter devant la baisse marquée de la clientèle. « Les gens n’achètent plus. Ils ont peur des manifestants », se plaignait déjà un marchand de journaux de la Puerta del Sol, moins de deux semaines après le début de l’occupation.

Par ailleurs, Santiago Diossa Muños explique que la mobilisation commençait à « s’éparpiller », alors qu’apparaissaient chaque jour de nouveaux kiosques aux revendications les plus variées. Kiosque contre la cruauté envers les animaux, groupe de défense des droits et même « comité pour l’amour » : des centaines de militants pour diverses causes profitaient de la vague M-15 pour faire entendre leurs revendications. « On veut restructurer le mouvement et recentrer le message », commente le jeune traducteur affecté au service de relation avec les médias parce qu’il parle plusieurs langues.

Les politiciens font la sourde oreille

Malgré l’impressionnante couverture médiatique et l’appui considérable du public dont bénéficie le mouvement, la classe politique n’a cessé de discréditer le message de ces « indignés », les qualifiant d’« anarchistes » et de « hippies ». « Ça ne les intéresse pas de savoir qui nous sommes vraiment, s’indigne Sylvia Ruiz Llorca. Ils préfèrent se dire qu’on est des jeunes à problèmes au lieu de travailler avec nous pour changer les choses. »

Règle générale, les autorités ont tout de même jugé prudent de ne pas user de la force contre les protestataires, même si ceux-ci contrevenaient à des règlements municipaux interdisant les réunions sur la place publique dans plusieurs villes. Des violences ont toutefois éclaté à Barcelone le 27 mai dernier, alors que la police a tenté d’évacuer la place Catalunya pour nettoyer en prévision de célébrations sportives. Près d’une cinquantaine de manifestants ont été légèrement blessés durant cette opération policière musclée, sous l’œil attentif des caméras. Les vidéos se sont ensuite propagées sur Internet comme une traînée de poudre, renforçant la solidarité du public envers les militants. Et même si les caméras sont parties, les « indignés » espèrent que de plus en plus de citoyens se joindront à leur réflexion collective.

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Photo : Santiago Diossa Munos discute avec un aîné Espagnol qui souhaite s’impliquer dans le mouvement, sous le chapiteau improvisé des "indignés" à la Puerta del Sol de Madrid.