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Sans nationalité, sans emploi, sans avenir : être réfugié palestinien au Liban

Sarah Marinier-Doucet , 29 juin 2011

Mai 2011- Liban. Sans nationalité, les réfugiés palestiniens au Liban doivent survivre malgré un accès limité au travail, des services hospitaliers inadéquats, un nombre limité d’école et l’absence de support judicaire et policier au sein des camps. Les autorités libanaises refusent toute naturalisation de ces Palestiniens habitant le Liban depuis plus de 60 ans. La reconnaissance de la citoyenneté libanaise de la population palestinienne viendrait déstabiliser la fragile balance religieuse au sein du gouvernement libanais. Les 425 000 palestiniens sur le territoire libanais se retrouvent donc sans travail, sans nationalité, avec comme seul espoir, le retour en Palestine.

Lorsqu’on s’apprête à entrer au Camp de Chatila, on doit mentalement se préparer à y voir les marques du triste massacre de 1982, à y voir la détresse, la pauvreté et l’impuissance, elles sont bien là, mais ce sont d’abord les chants des enfants qui nous accueillent. Le centre de jeunesse s’est transformé en salle de répétition pour la préparation du mariage qui aura lieu ce vendredi à même le camp. Après plus de 60 ans dans ces « prisons » à ciel ouvert, la population des camps palestiniens se constitue à plus de 40% d’enfants de 6 à 18 ans. Cette nouvelle génération ne connaît que le statut d’apatride : ils ne sont ni Libanais, ni Palestiniens, ils n’ont même jamais vu les montagnes de la Palestine, et pourtant, la majorité sont animés par le seul espoir d’un jour connaître la terre de leurs ancêtres.

Sans nationalité

Ils ont fuit la Palestine suite à la nakba « catastrophe » en 1948. Aujourd’hui, on compte plus de 5 millions de réfugiés palestiniens répartis majoritairement entre la Jordanie, la Syrie, et le Liban. La particularité des réfugiés habitant le Liban réside dans la précarité de leur situation suite aux refus par le gouvernement libanais d’assurer l’intégration des réfugiés à son système économique, légal et politique. Pour le gouvernement libanais, la situation des réfugiés est temporaire et à ce titre l’intégration des réfugiés palestiniens n’est pas possible, ni souhaitable afin d’éviter l’établissement permanent de la population palestinienne au Liban. Le résultat était inévitable, ce sont chez les réfugiés palestiniens au Liban qu’on dénombre le plus haut taux de mortalité infantile, de maladies chroniques et de dépression. La marginalisation des palestiniens s’est accrue suite à la guerre civile au Liban de 1975 à 1989. Auparavant, plus de 50 000 palestiniens avaient acquis la nationalité libanaise, toutefois, suite à la guerre civile et au fragile équilibre politique qui en a résulté, les palestiniens ont été perçus comme une menace à la stabilité du pays. Le gouvernement libanais se fonde sur une partition pluriconfessionnelle du gouvernement, chaque communauté religieuse ayant un poids proportionnellement lié à l’importance de sa communauté religieuse. Or, reconnaître les réfugiés palestiniens, majoritairement musulmans, comme faisant intégralement partie de la population libanaise risquerait de remettre en question cet équilibre qui fait de la communauté chrétienne la classe dirigeante.

Sans emploi

Le taux de chômage dans les camps palestiniens au Liban atteignait plus de 95% en 2004. Ce taux exorbitant s’explique par un accès limité au milieu du travail, combiné à un accès limité aux écoles d’enseignement secondaire public. En effet, les palestiniens n’ont pas accès aux professions libérales ni aux métiers exigeant une demande de permis. Quant à l’enseignement des enfants, il dépend presque entièrement de l’aide fournie par UNRWA (agence des Nations Unies pour les droits des réfugiés palestiniens). Toutefois, les établissements d’enseignement par UNRWA ne sont pas suffisants et les établissements secondaires publics libanais n’offrent qu’une quantité limitée de places aux étrangers, dont les palestiniens font partie. Mahmoud Abbas, président du Children and Youth center au Camp Chatila explique avec désarroi que les taux d’analphabétisme et de décrochage scolaire sont élevés puisque les enfants n’ont aucun espoir pour l’avenir et que le marché du travail leur est majoritairement fermé. Les enfants des camps manquent de support, selon lui, UNRWA n’a pas assez de moyen pour assurer à elle seule le support scolaire des Palestiniens du Liban. Le Centre jeunesse présidé par Mahmoud Abbas tente de fournir des cours de rattrapage scolaire et un support aux enfants. La petite cour à l’arrière du centre de jeunesse constitue le seul endroit où les jeunes peuvent jouer à l’extérieur des rues étroites du camp.

Sans avenir

Selon une enquête menée en 2000 par l’UNICEF, les adolescents des camps palestiniens au Liban n’ont aucun espoir pour l’avenir et souffrent de comportements destructeurs comme le tabagisme, l’abus d’alcool et la violence. L’avenir de ces enfants apatrides est en effet limité. Depuis 2001, une nouvelle loi interdit la possession de biens immobiliers à « tous les étrangers originaires de pays non reconnus par le Liban ». Cette formule juridique vise indirectement les réfugiés palestiniens. De ce fait, 52% des réfugiés palestiniens au Liban sont contraints de vivre au sein des camps palestiniens. De ce nombre, 60% n’ont pas accès à l’eau courante et n’ont qu’un accès limité à l’électricité. L’environnement des camps palestiniens favorise donc le développement de maladies chroniques, on dénombre d’ailleurs un taux de deux à trois fois plus élevé de maladie chronique chez ces enfants que dans les camps des autres pays d’accueil. Pour compléter ce cercle vicieux, l’accès aux hôpitaux publics est extrêmement limité et dépend des installations de UNRWA.

Alors que nous progressons dans les rues étroites et sinueuses de Chatila, notre guide Jaber Suleiman, cofondateur du centre Aidoun pour le respect des droits des Palestiniens nous explique la précarité des bâtiments qui avaient d’abord deux étages sur lesquels on a juché plusieurs autres planchers pour répondre à la croissance démographique du camp. Lorsqu’on croise une construction criblée de balles, Mahmoud Abbas nous explique avec rage et désarroi que le massacre de 1982 est encore bien présent, que les palestiniens du Liban sont impuissants face à une situation bien plus grande qu’eux. Avec force et intensité, il conclut dans un anglais parfait « Tell everyone what you saw, what we are living, we depend on you ».