Journal des Alternatives Alternatives - Alternatives est une organisation de solidarité qui œuvre pour la justice et l’équité au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde Page d'accueil du Journal des Alternatives

Partenaires

10 militants associatifs et syndicaux condamnés à peines de 3 ans : l’autre vision de la révision constitutionnelle au Maroc.

21 juin 2011

Suite à un procès qui a duré plus de 10 heures, 10 militants associatifs et syndicaux ont été condamnés hier soir à l’aube (le 17 juin) à des peines de prison d’entre 2 ans et demi et 3 ans dans la ville de Bouarfa (région de l’Oriental, à 70 kilomètres de la frontière algérienne). Les chefs d’inculpation étaient « manifestation illégale » et « usage ou incitation à l’usage de la violence contre les forces de l’ordre ».

Le 18 mai, 9 jeunes ont été arrêtés pendant l’intervention policière contre un sit-in de diplômés chômeurs tenu depuis quelques jours. Les jeunes furent relâchés le jour même, mais une nouvelle vague d’arrestations débuta le 24 mai : 9 personnes furent arrêtées et conduites à la prison de Bouarfa.

Le 26 mai, pendant le jugement des 9 détenus du 24 mai, la section locale de l’Association marocaine des droits humains (AMDH) organisa une manifestation de solidarité devant le tribunal de première instance de Bouarfa. Pendant l’action, deux membres de l’AMDH, également syndicalistes de la Confédération démocratique du travail (CDT), furent arrêtés ,accusés d’inciter à l’usage de la violence contre les forces de l’ordre.

Une des personnes détenues depuis le 26 mai est Saddik Kabbouri, secrétaire général de l’union locale de la CDT, membre de l’AMDH et coordinateur, depuis 2006, du réseau associatif local animant une campagne revendicative contre la hausse des prix et la dégradation des services publics. Ce réseau avait obtenu, à travers des manifestations de masse rassemblant jusqu’à 10 000 personnes (soit la moitié de la population de la ville), la gratuité de l’eau depuis mai 2006. Une campagne de boycott menée de manière efficace contre l’ONEP (Officenational de l’eau publique) permet désormais aux habitants d’ignorer les factures d’eau et a promu la coordination animée par Kabbouri au rang d’interlocuteur social privilégié des pouvoirs publics. Des problématiques telles que la qualité de la santé publique, le chômage ou la corruption du conseil municipal sont systématiquement dénoncées par la Coordination locale contre la hausse des prix.

Le mouvement social est apparu dans une conjoncture marquée par la sécheresse, qui pénalise sérieusement l’économie de Bouarfa. Située dans une zone extrêmement aride, la vitalité minière de la ville pendant l’époque du Protectorat n’est qu’un vague souvenir. Avec les mines épuisées et fermées, la population active de Bouarfa se répartit entre la fonction publique, des activités de pâturage et le ramassage de truffes. Celle-ci est sûrement l’activité la plus lucrative, car ce produit est presque totalement exporté sur marché international. Mais il s’agit également d’une activité instable, soumise aux aléas météorologiques. En 2005, l’accumulation de plusieurs années de sécheresse avait fait disparaître cette possibilité d’emploi. Dans un climat de tension sociale, des jeunes et des chômeurs ont alors organisé quatre tentatives d’émigration collective vers l’Algérie. La symbolique de l’acte est puissante : la frontière entre le Maroc et l’Algérie à la hauteur de Bouarfa demeure disputée, partiellement minée et militarisée. Les villageois disposés à réaliser, en franchissant la frontière, un tel acte de transgression, se disaient « obligés à chercher une solution ailleurs » par leur pays les condamnant à « l’hogra » (le mépris).

Bouarfa n’est pas restée à l’écart des protestations animées dans tout le pays par le Mouvement du 20 Février. Cette plateforme politique, dont les origines remontent aux appels diffusés sur Internet par des jeunes à partir du mois de janvier, a déjà organisé cinq jours de manifestations nationales pour exiger la démocratisation des institutions politiques. Cet objectif implique la limitation du rôle exécutif du roi, constitutionnellement garanti, l’autonomie de la justice et la fin de la logique oligarchique sous-tendant toute activité économique. Dans la ville de l’Oriental, la coordination locale contre la hausse des prix a intégré les revendications du 20 Février, en les enrichissant avec des problématiques locales : le chômage de masse, la précarisation des services publics et la marginalisation politique et économique de la ville.

Selon une délégation de l’AMDH déplacée à Bouarfa pour témoigner du procès, le jugement rendu hier s’est développé dans des conditions critiquables : les accusés ne furent pas autorisés à s’asseoir et le juge refusa toute requête émise par les avocats de la défense à propos des nombreux vices de procédure. Les défenseurs des droits de l’homme présents dans le tribunal y voient un procès politique lancé contre les membres les plus actifs d’un mouvement social qui a mis en échec les autorités locales pendant plus de cinq ans.

L’accusation quant à la nature politique du procès et du verdict contre les militants de Bouarfa intervient deux jours après que la Commission consultative pour la révision de la Constitution (mise en place par le Roi le 9 mars) ait livré sa proposition aux différents partis politiques. Mohamed VI prononcera ce soir (le 17 juin) un discours dans lequel il présentera les traits majeurs du nouveau texte constitutionnel, qui devra être soumis à référendum. Il annoncera probablement l’élargissement des compétences reconnues au Premier ministre, au gouvernement et au Parlement. Néanmoins, l’accumulation d’évènements répressifs, tels que celui de Bouarfa, ou, à un autre niveau, la condamnation à un an de prison ferme émise le 8 juin contre Rachid Nini, rédacteur en chef d’Al Masae, le journal le plus vendu au Maroc, suggèrent que l’appareil sécuritaire va demeurer au-delà du contrôle des urnes.

Par Montse Emperador (17 juin 2011)

En ligne : http://www.mamfakinch.com/10-militants-associatifs-et-syndicaux-condamnes-a-peines-de-3-ans-de-prison-l’autre-visage-de-la-revision-constitutionnelle-au-maroc/