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L’huile de palme « durable » est une arnaque écologique

Sylvain Angerand et José Bové , 19 mai 2011

En 2011, il n’est plus possible de dire que l’on ne sait pas. Cela fait des années que nous dénonçons les conséquences environnementales et sociales de la culture du palmier à huile. Les rapports s’accumulent.

En Indonésie et en Malaisie, les forêts tropicales, à la biodiversité exceptionnelle, ont fait place en quelques années à d’immenses monocultures de palmiers à huile.

Plus de 600 conflits opposent les entreprises de palmiers à huile aux communautés locales qui voient leurs forêts disparaître ou qui sont chassées de leurs terres.

C’est au prix de ce sacrifice que ces deux pays sont devenus les principaux producteurs mondiaux d’huile de palme. Pire, aujourd’hui, la culture du palmier à huile, l’une des plus rentables au monde, explose en Amérique du Sud et en Afrique.

Les entreprises agroalimentaires s’accaparent les terres pour les convertir à cette monoculture et les cas d’expulsion de paysans et de communautés autochtones se multiplient aux quatre coins de l’hémisphère Sud.

C’est pourtant dans ce contexte que la région Languedoc-Roussillon, propriétaire du port de Port-la-Nouvelle, dans l’Aude a décidé d’accueillir le groupe malaisien, Sime Darby, le plus grand producteur mondial d’huile de palme, pour construire une usine qui lui ouvrira en grand les portes du marché européen.
Le « durable » n’évite pas la déforestation

Pour faire taire les critiques, les arguments sont rodés : Sime Darby est une entreprise responsable et sa production sera bientôt intégralement certifiée « durable » selon les critères de la table ronde sur le palmier à huile durable. Une certification extrêmement controversée.

Il est, par exemple, possible d’utiliser dans les plantations de palmier à huile un pesticide neurotoxique, le paraquat, interdit en Europe. Logique, l’entreprise qui le commercialise, Syngenta, est membre de la Table Ronde sur le Palmier à Huile Durable. Surtout, cette certification ne garantit pas l’absence de déforestation.

Dans un nouveau rapport intitulé « Arnaque à l’huile de palme durable », les Amis de la Terre ont ainsi montré comment les entreprises PT Budidaya Agro Lestari et PT Sandika Nata Palma, deux filiales de Sime Darby en Indonésie, avaient rasé des forêts protégées sur plusieurs milliers d’hectares pour planter du palmier à huile.

Au Liberia, Sime Darby vient d’acquérir plus de 200 000 hectares dans un pays qui sort juste de la guerre civile et où les conflits fonciers sont nombreux. Déjà les plaintes s’accumulent pour dénoncer des conditions de travail indignes et des salaires dérisoires : 3 dollars par jour, complétés, pour les plus chanceux, par un sac de riz1. Est-ce cela de l’huile de palme durable ?
Dans l’agroalimentaire ou comme agrocarburant

Au-delà de la lutte contre l’implantation de cette usine, nous appelons à avoir un débat plus large sur les politiques qui ont conduit, depuis une dizaine d’années, à une hausse importante des importations d’huile de palme en Europe.

L’huile de palme est un ingrédient discret que l’on trouve dans de nombreux produits de consommation courante comme les biscuits, les pâtes à tartiner, les plats préparés, les lessives ou encore le rouge à lèvre.

Mais c’est surtout l’émergence du marché des agrocarburants qui explique l’explosion des importations de cette huile : entre 1999 et 2009, la consommation européenne d’huile végétale a doublé, passant d’environ 11 à 22 millions de tonnes.

Inexistants il y a dix ans, les agrocarburants absorbent aujourd’hui plus de 9 millions de tonnes d’huile végétale et constituent donc le principal moteur de cette hausse.

L’huile de palme peut être utilisée directement, en mélange, pour faire rouler les voitures ou voler les avions mais l’impact est surtout indirect : par un effet de vase communicant, les industriels de l’agroalimentaire qui ne trouvent plus d’huile de colza ou de tournesol, utilisées comme agrocarburants, importent davantage d’huile de palme.

Que l’usine de Port la Nouvelle ait une vocation à produire des agrocarburants ou de l’huile de palme alimentaire est donc un faux débat.
Concurrence aux agriculteurs européens

Le vrai enjeu est de réduire globalement notre consommation d’huile végétale, et en priorité nos besoins en carburants. La lutte contre le gaspillage énergétique et la relocalisation doivent devenir des priorités des politiques publiques pour qu’aucune usine d’huile de palme ne se construise, à Port la Nouvelle ou ailleurs.

Il est temps de porter un regard lucide sur les dérives de l’agro-business : loin de contribuer au développement économique, les importations croissantes d’huile de palme constituent un accaparement de l’espace écologique des pays du Sud par l’Europe et empêchent les communautés de répondre à leurs besoins vitaux comme celui de cultiver la terre pour se nourrir ou de vivre dans un environnement préservé.

Par ricochet, ces importations d’huile bon marché pénalisent les agriculteurs européens qui ne peuvent vivre dignement de leur travail. Et si l’avenir, dans l’Aude, était de miser sur la production locale et biologique d’huile d’olive pour l’alimentation plutôt que de construire des usines d’huile de palme ?

Photo : A l’intérieur d’une pépinière de palmier à huile, en Indonésie (Amis de la Terre).


Voir en ligne : Rue 89