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La conférence Rio + 20 et ses polémiques

Fátima Mello, 17 mai 2011

Pour sauver la planète, il faut remettre en question la concentration des richesses et du pouvoir. Mais beaucoup préfèrent le marketing du « green business ».

En juin 2010, Rio de Janeiro accueillera la conférence Rio + 20, à un moment charnière pour l’humanité. Vingt ans après, la conférence entend bien faire le bilan des engagements établis au cours du Sommet de Rio de 1992, définir des paramètres pour l’économie dite verte et débattre de l’architecture institutionnelle nécessaire pour le développement durable. La mobilisation autour de Rio + 20 est déjà considérable au niveau global, national et local. Cependant, nous courons le risque, une fois de plus, d’assister à une mobilisation sociale massive dans les rues et à une conférence officielle avec de grandes répercussions dans les médias mais sans conséquences concrètes ni d’accords substantiels contraignants qui puissent déboucher sur des solutions à la hauteur de la crise vécue par l’humanité et par la planète.

Il existe un risque d’aboutir à un résultat creux ou qui légitime des propositions de type « toujours plus » : un plus grand manque de volonté politique, plus de dérégulation, plus de solutions palliatives pour reporter les problèmes de fonds. Ainsi en a-t-il été depuis le Sommet de Rio de 1992, en passant par tout le cycle de conférences de l’ONU des années 1990, et de façon très claire au cours des successives Conférences des Parties de la Convention-cadre des Nations Unies sur le changement climatique, et ce malgré les intenses mobilisations des mouvements sociaux qui visaient à sensibiliser l’opinion publique et à faire pression sur les gouvernements.

Le succès des acteurs hégémoniques à entretenir les modèles en vigueur de l’exploitation de la nature et du travail ne date pas d’hier. Depuis 1972, quand le Club de Rome de l’époque pointait du doigt les « limites de la croissance », les gouvernements et les entreprises se mirent à ajuster leur recherche de profit et d’expansion à ce nouveau contexte. En 1987, la commission Brundtland a sorti son document intitulé Notre avenir à tous, où est approfondie la discussion sur la limite à l’utilisation des ressources naturelles. Le Club de Rome tout comme la commission Brundtland ont contribué à mettre à l’ordre du jour le thème des limites de la croissance et celui de la nécessité d’une administration plus efficace du modèle, qui tienne compte des limites et de la raréfaction des ressources naturelles. Cependant, sans mettre l’accent sur les disparités d’accès et d’appropriation de ces ressources, ni sur les conflits et les querelles qui en résultent.

Le Sommet de Rio de 1992 a cherché à consolider ce nouveau contexte sous la forme d’une vaste légitimation de l’idée du développement durable. Le consensus dominant visait à accommoder l’idéologie développementaliste alliée à des mesures de gestion environnementale. S’agissant d’un concept en débat, les gouvernements ont, au nom du développement durable, pris des engagements insuffisants ; les entreprises se sont mises à adopter le « marketing vert » ; les organisations et les mouvements sociaux ont eu différents niveaux d’appropriation, se trouvant face à des visions qui vont du développementalisme mené par l’Etat jusqu’aux tentatives d’ouverture à des solutions privées de gestion de crise du modèle en vigueur.

Un des symptômes de ce conflit de sens et, en même temps, d’une proposition d’un développement durable vidée de son contenu, sont les négociations sur le changements climatique. Le monde assiste au manque de volonté politique des gouvernements pour assurer la transition d’un modèle de production à forte émission de gaz à effet de serre vers un modèle de production à faible émission de gaz à effet de serre et en même temps, à la présentation de propositions de marché de carbone et autres fausses solutions.

Au milieu de cette trajectoire faite de fragiles engagements, la planète et l’humanité donnent des signaux clairs de l’urgence de solutions réelles. Le Sommet de Rio +20 peut et doit être un cadre normatif vers la construction d’une nouvelle volonté politique, la reconnaissance de l’obsolescence des arrangements politiques et institutionnels en vigueur – qui visent à prolonger un système en crise de légitimité et qui remet sérieusement en cause la vie sur la planète. Il est néanmoins préoccupant que deux thèmes centraux du programme officiel du Sommet de Rio+20 (économie verte et architecture institutionnelle) courent le risque d’être régis par les intérêts des entreprises et non par les droits des peuples.

Dans le cas de l’économie verte, des propositions circulent sur un Green New Deal. On parle d’augmenter la richesse tout en réduisant les risques environnementaux, dimpulser de nouvelles formes de croissance d’éco-efficience et de nouvelles technologies, en orientant des flux de capitaux vers des secteurs pauvres en carbone. Ainsi, au lieu de réduire les flux financiers et les flux commerciaux mondiaux, on pourrait amener de tels flux vers les secteurs verts, ouvrant de nouvelles niches de croissance et de marché ; établissant de meilleures conditions environnementales et créant des emplois dans les secteurs verts, en pariant sur de nouvelles formes de croissance.

Le travail étant une dimension centrale de la société, il est crucial d’opérer une transition juste vers une participation croissante des emplois verts dans le monde du travail. Il faut, néanmoins, que les dits « emplois verts » soit synonymes de travail décent, de des droits assurés, de salaires et conditions dignes. Parier sur l’attribution d’emplois dans des secteurs à faible émission de carbone, mais avec des conditions de travail dégradantes, serait une fausse solution. En outre, jusqu’alors, le débat sur l’économie verte a relevé la perspective d’éradication de la pauvreté, sans mettre l’accent sur les des inégalités dans le combat contre la concentration des richesses, ni sur l’urgence d’une redistribution de la rente et de l’accès aux ressources. Le monde a besoin de moins de production de richesses et plus de distribution de celles-ci.

Ont été écartées du débat dominant toute une série d’expériences innovantes, qui émergent de nouveaux systèmes de production. Elles remettent en question la logique d’accumulation et de croissance infinie des flux globaux d’investissements et de commerce. Elles proposent de raccourcir les circuits entre production et consommation. Elles renforcent les droits des groupes sociaux et économiques non hégémoniques.

Il faut se demander pourquoi on continue à dédaigner des systèmes de production tels que l’agroécologie, l’économie solidaire, les systèmes agro-forestiers des populations traditionnelles sur leurs territoires, les technologies sociales qui visent à la socialisation et à l’appropriation collective des savoirs-faire, tout en contribuant à l’idée de biens communs. De telles innovations démontrent déjà qu’elles sont capables de produire sans émettre de carbone, qu’elles renforcent les droits, qu’elles réduisent les inégalités et alimentent la population sans l’empoisonner, qu’elles sont vraiment soutenables du pointsde vue politique, économique, social, environnemental et culturel.

Il n’est pas difficile de trouver les réponses. On tente de minimiser la richesse de telles alternatives, non pas pour raisons économiques, mais bien politiques : ces systèmes et leurs acteurs ne sont pas hégémoniques. Leur production et leur dissémination s’ajoutent à la résistance au modèle dominant et la confrontation entre ces modèles antagoniques donne lieu à des conflits inconciliables sur d’innombrables territoires tout autour du monde. Il faut pourtant accumuler des forces à la base de la société, en politique, dans l’opinion publique, dans les institutions académiques et scientifiques pour que nous puissions voir ces nouveaux systèmes de production et de consommation gagner les cœurs et les esprits.

Les mouvements globaux ont été capables de le faire à Seattle, avec la campagne contre la Zone de libre-échange des Amériques, et au Forum Social Mondial, avec le débat dans l’opinion publique contre le néolibéralisme. En agissant ainsi, ils ont contribué de façon décisive à la dé-légitimation et à la faillite de la pensée unique et à l’inauguration d’un nouveau cycle politique en Amérique latine. Voici ce qui est en jeu avec le sommet de Rio+20 : aurons-nous la force politique de promouvoir une initiative qui remette en question de façon plus profonde les bases mêmes qui fondent le modèle en vigueur ? Serons-nous capables d’élever le niveau des expériences de ces nouveaux systèmes de production à hauteur d’une lutte contre l’hégémonie ?

L’architecture institutionnelle, autre thème central de la conférence Rio + 20, devrait partir du diagnostic de la crise de légitimité vécue par le système international et ses institutions. D’un côté, l’ONU, dénuée de pouvoir d’application de ses résolutions. De l’autre, dotées d’un pouvoir de sanction, des institutions créées à l’après-guerre comme le FMI, l’OMC et la Banque Mondiale, reflétant le concert des pouvoirs alors en vigueur. Ces dernières tentent de produire des directives pour un système international clairement en crise d’hégémonie et en transition vers de multiples centres de pouvoir après être passé par une longue période bipolaire et par un très bref moment unipolaire exprimé par la « fin de l’histoire ». Sans les conditions politiques pour gérer le système mondial par ces institutions dotées de priorités obsolètes et de complexes processus décisionnels, les gouvernements qui concentrent le pouvoir économique s’organisent en coalitions informelles et auto-convoquées comme le G20. A travers elles, ils émettent des résolutions qui affecteront les peuples du monde entier.

Elle est pourtant cruciale, cette lutte pour une réelle démocratisation du système international, et ceci requiert beaucoup plus que la simple inclusion des pays dits émergents dans un processus décisionnel fermé. Il faut reconnaître la nécessité d’une nouvelle institutionnalité, qui exprime démocratiquement les nouveaux intérêts, programmes, acteurs – y compris non gouvernementaux -, conflits, contradictions et corrélation de forces du monde actuel. Il est clair qu’il ne s’agit pas seulement de gouvernance environnementale mais aussi de l’ensemble des arrangements institutionnels dans les domaines financier, économique, social et environnemental qui doivent être repensés, en visant à sortir les processus décisionnels des sphères privées, à les éloigner des intérêts des entreprises et les rapprocher des intérêts des droits des peuples.

Tandis que du côté des gouvernements le poids à donner à la conférence Rio +20 est encore incertain, du côté des organisations et mouvements sociaux, nous prétendons réaliser une initiative qui soit capable de convoquer largement la société à débattre et à s’engager dans des luttes en faveur des droits et de la justice socio-environnementale, en faisant pression sur les gouvernements pour qu’ils assument de larges engagements – au lieu de déléguer aux marchés et à la sphère privée le front de l’administration d’un monde en crise.

L’équation vécue il y a plus d’un siècle combine surexploitation de la nature et du travail au nom d’une croissance économique infinie et progrès des forces productives. Elle nous a déjà conduits aux catastrophes environnementales, climatiques et sociales d’aujourd’hui. Nous arrivons à une situation claire où les solutions adoptées par les gouvernements et les entreprises qui visent à maintenir le status quo ont échoué.

Il est temps de regarder le problème en face : les modèles en vigueur d’exploitation, d’accumulation, de production et de consommation sont incompatibles avec la permanence de la vie sur terre. Et pour faire face au problème, les idées prédominantes, que ce soit par des moyens développementalistes ou par les solutions dans la voie privée du green business – laissent de côté les acteurs, les visions et projets qui aujourd’hui résistent, débattent et présentent des alternatives réelles au modèle dominant. Les défis face auxquels nous nous trouvons seront seulement envisagés si nous mettons les droits et la justice au centre de nos préoccupations. Et pour ce faire, il faut parier sur la constitution d’une sphère publique, tant en politique qu’en économie, destinée à garantir les droits des peuples.

Fátima Mello est la directrice de FASE-Solidariedade e Educação. Elle fait partie de la Direction Générale du Réseau Brésilien d’Intégration des Peuples (Rebrip) et elle a été une des facilitatrices des cinq premières éditions (2001-2005) du Forum Social Mondial.


Voir en ligne : Rinoceros


Cet article a été publié initialement en portugais sur le site Outras Palavras (Avril 2011). Il a été traduit par Samantha Breitembruch, traductrice bénévole pour rinoceros